Samuel Fosso : « Je me devais de rendre hommage à ceux qui ont fait ma liberté »

Entretien de Jessica Oublié avec Samuel Fosso

Bangui, novembre 2008
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Qui est donc Samuel Fosso ? Photographe centrafricain de renom, il signe avec brio une nouvelle série intitulée « African spirits ». Inspiré d’images réelles pour se déguiser, il réalise son panthéon des grands hommes Noirs qui ont milité pour les droits civiques de tout un peuple. Autant dire qu’à tout point de vue la ressemblance est saisissante !

Après les Rencontres Photographiques d’Arles en août 2008, vous êtes revenu avec African Spirit à la Foire Internationale d’Art Contemporain de Paris en octobre 2008. Qu’est ce qui vous a inspiré ce projet ?
Depuis 1997, je nourris le projet d’un hommage aux grands hommes d’Afrique, ceux qui ont lutté pour la cause des noirs en Amérique, en Afrique et en Océanie. Après trois années de recherche de fonds, le collectionneur Angolais Sindika Dokolo a accepté de me suivre sur ce projet. L’histoire d’un rêve a alors pris forme à partir de mai 2008.
Vous avez mis en scène des personnalités comme Patrice Lumumba, Angela Davis, Aimé Césaire. Comment les avez-vous choisis ?
Toutes ces personnes luttaient pour les droits civiques des Noirs. Kwame Nkrumah, Nelson Mandela, Martin Luther King, Tommie Smith, Malcom X, Hailé Sélassié sont pour moi des icônes des indépendances africaines et du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Grâce à eux, je ne suis plus un sous-homme. Je suis libre ! Même si mes droits ne sont pas aussi bien respectés que ceux des Blancs, je me sens libéré de mes chaînes. Je me devais donc de rendre hommage à ceux qui ont fait ma liberté, qui ont fait qu’aujourd’hui je ne suis pas un travailleur forcé et que je peux développer mon pays avec les moyens qui sont les miens.
Les droits civiques des Noirs, une question qui vous est chère ?
Bien entendu. Je n’oublie pas la déportation des Noirs en Europe et en Amérique. J’ai moi-même souffert de la guerre du Biafra au Nigeria qui a éclaté en juillet 1967 alors que je n’avais que 5 ans. Cette guerre pour l’indépendance du Biafra, partie sud est du Nigeria et peuplée en majeure partie par l’ethnie Ibo, a été largement financée par la France qui a fourni des armes aux indépendantistes. Plus de 100 000 Nigérians sont morts en trois ans à cause de la faim ou de la maladie. J’ai eu plus de chance, ma grand-mère a veillé sur moi pendant le conflit avant qu’un oncle me conduise en Centrafrique en 1972. Mais je n’oublie pas d’où je viens.
Pour chaque personnage, vous utilisez maquillage et accessoire et recouvrez ainsi une nouvelle identité. Pourquoi mettre directement votre corps au cœur du sujet ?
Je suis autoportraitiste. Pour moi il s’agit surtout d’adapter un sujet à un personnage et d’utiliser mon propre corps pour raconter une histoire. J’ai tenu à me glisser dans la peau de ces personnalités comme je me suis glissé dans les vêtements qu’ils portaient à l’occasion de discours politiques importants voire fondateurs. La photo est pour moi une façon d’échapper à moi-même pour rejoindre les autres. Comme au théâtre cela nécessite d’être un bon comédien. Rentrer dans un sujet, faire son autopsie pour mieux l’habiter et jeter un pont entre son mental et le mien.
Pourquoi avoir préféré le noir et blanc à la couleur alors que depuis la série Tati (1) vous étiez définitivement passé à la couleur ?
Je me souviens lorsque François Mitterrand est mort, les médias ont montré son portrait en noir et blanc comme pour faire de lui une icône, une image figée, quasi atemporelle, une image qui ne quittera jamais le souvenir du peuple français. Avec African Spirits, je suis loin de la série Tati réalisée en 1997. Je n’ai pas voulu accessoiriser mes personnages parce qu’eux-mêmes refusaient les artifices. J’ai plutôt cherché la vraisemblance.
Comment situez vous la série Africain Spirit dans l’ensemble de votre œuvre ?
C’est la meilleure ! Depuis mon enfance je tenais à raconter l’Histoire Noire. Avec cette série, je laisse dans l’histoire une image éternelle de ce qu’a toujours été mon combat. Ces hommes et femmes resteront immortels en entrant au musée, parce qu’eux aussi méritent d’être sacralisés.
Vous avez réalisé 14 autoportraits, est-ce le début d’une longue série ?
En fait, j’ai envie d’ouvrir cette série aux hommes non africains en faisant entre autre le portrait du roi « Mao l’africain » parce que les chinois commencent à prendre la place des occidentaux en Afrique. Malheureusement, ils sont encore plus nombreux que nous. J’ai peur qu’à l’avenir l’Afrique passe sous une nouvelle domination coloniale…
Et puis, j’ai pensé à Gandhi, parce qu’il est venu en Afrique dans les années 40 et qu’il a constaté que la situation des opprimés de ce continent était la même qu’en Inde. Mais je n’ai pas encore trouvé dans l’histoire française une personnalité qui puisse venir s’ajouter à ce panthéon. Assurément, je vais travailler sur Barak Hussein Obama, le premier Noir élu pour diriger l’une des plus grandes puissances occidentales. Il a fait du rêve de Martin Luther King une réalité. Son élection marque pour les Africains une nouvelle forme de libération.
Vous êtes aujourd’hui un photographe international à part entière. L’Ambassade de France en Centrafrique pense même vous décerner une décoration honorifique. Qu’est ce que cela représente pour vous ?
(sourire). Recevoir la médaille des arts et de la culture est un honneur que j’accepte pour mes enfants et mes parents afin qu’ils comprennent que ce petit travail qui est le mien depuis des années est quand même important pour d’autres. Je crois que c’est aussi un grand honneur pour la République Centrafricaine qui voit le nom de l’un de ses artistes gravé au panthéon des grands hommes blancs…

1. Série de photographies réalisées suite à une commande du magasin Tati en 1997 dont certaines ont été présentées dans l’exposition itinérante Africa Remix entre 2005 et 2007.///Article N° : 8254

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