Santu Mofokeng court après les ombres

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En présentant son exposition « The Black Photo Album Johannesburg 1890-1950 », le photographe Sud-Africain Santu Mofokeng réactive une partie de la mémoire morte des habitants des Townships d’Afrique du Sud.

Quand les personnes chez qui il se rendait demandaient à Santu Mofokeng ce qu’il comptait faire des photos de leur famille, il avoue volontiers n’avoir pas toujours su que leur répondre. Il est toujours difficile d’avouer aux gens que ce que l’on cherche chez eux est en fait une partie de soi-même ; d’avouer, qu’une partie de son passé est enfermé dans la mémoire familiale d’inconnus. Par pudeur ou à cause de la paranoïa entretenue par l’apartheid, certains refusèrent de dévoiler leur secret de famille. Ceux qui acceptèrent, ouvrirent leurs armoires et décrochèrent des murs les photographies de leurs aïeuls. Des images vieillies, écornées et jaunies par le temps, mais scrupuleusement conservées par les différentes générations.
Santu fut surpris par les visages et les attitudes des personnes sur ces images, de ce couple prospère d’agriculteur, de cette famille endimanchée à la britannique, l’air sereine et heureuse, de ce partisan de Marcus Garvey, chaussé de bottes de cavalier entouré de ses deux amis vêtus à l’intellectuelle. « Dans un style qui évoque la peinture, la plupart d’entre elles évoquent les artifices de la photographie victorienne, écrit-il dans un texte biographique publié par la Revue noire dans l’Anthologie de la photographie africaine. Certaines pourraient être des fictions, une création de l’artiste dans la mesure où le décor, les mises en scène, l’habillement ou la pose jouent un rôle. »
Malgré sa proximité avec l’univers des Townships, Santu ne connaissait pas ces images. L’époque de ces photos ne correspondait pas à ses souvenirs et à son éducation. « Durant cette période, la pensée sur la race bénéficia d’une autorité scientifique et fut utilisée pour bâtir la politique d’Etat sur la « question des autochtones. » Ces photos « commandées, demandées et tacitement approuvées », témoignent de l’existence de personnes qui s’opposaient ouvertement à l’image que voulait leur imposer le régime de l’apartheid. Des personnes fières de leur réussite, assumant ce qu’elles étaient. malgré « la preuve des pathologies de l’illusion bourgeoise » véhiculée par ces images. « Quand j’écris que ma mémoire est comme une flaque d’eau sale, disait-il lors des premières rencontres de la photographie africaine à Bamako, c’est parce qu’elle est pourrie. Elle a été influencée. Je ne connaissais pas l’existence de ces gens ni de l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. L’apartheid a toujours tout fait pour nous en priver. C’est leur époque mais cela fait partie de mon passé ».
Avant d’être chercheur, Santu Mofokeng fut photographe de rue et gagnait son argent de poche grâce aux fêtes, aux baptêmes, aux mariages. Plus tard, l’apartheid lui refusant une formation de photographe, il travaille dans les chambres noires de différents journaux comme assistant. Pourtant c’est un Blanc, David Glodblatt qui oriente ses désirs photographiques. En 1985, il rejoint Afraprix – collectif de photographes et véritable centre de documentation pour les organisations communautaires – et travaille en free-lance. Né en 1982, ce groupe pluri-ethnique illustre cette photographie militante qui affronta les difficiles années 80 et témoigna des horreurs de l’apartheid au monde entier. Santu le quitte en 87 suite à un incident, et retourne dans les Townships pour se consacrer à la photographie documentaire. L’année suivante, il fait des recherches pour l’université de Witwatersand à Johannesbourg. « Quelques uns de mes amis n’ont pas apprécié mon changement militant qu’ils considéraient comme un manque d’engagement politique. »
En 1990, la rhétorique militante des photographes s’estompe avec la chute de l’apartheid. Afraprix est dissout. Les photographes peuvent alors se consacrer à leurs différents projets personnels et laisser libre court à leur esprit créatif. Une autre Afrique du Sud est à faire découvrir. « Brusquement, mes photos qui montraient les shebeens (buvettes clandestines), les parties de foot dans la rue, la vie familiale, qu’on avait considérées comme impubliables dans les années 80, connurent un certains succès. » Les réactions que suscitèrent sa première exposition – Comme des sables mouvants – le laisse dubitatif. Il se rend compte qu’il a toujours été loin de ces sujets ; qu’il ne les connaissait pas. « Je me suis vite rendu compte que beaucoup de gens des Townships n’avaient pas de rapport avec la réalité qu’on voyait dans mes photos. Le commentaire d’un visiteur, qui a signé Vusi, me hante : gagner de l’argent avec les Noirs ! (…) Je ne faisais pas suffisamment attention aux récits et aux aspirations des gens que je photographiais.  » Sa seconde exposition – « Miroir déformant/Townships imaginé » -, est la comparaison de ses photos de presse et des photos privées. Poursuivant ses recherches, il tombe sur ces images prises au début du siècle. « La recherche d’une explication à cette page blanche dans mon éducation, m’a fait prendre conscience de l’immensité du crime que fut l’apartheid. » Il a nommé ce chapitre « Chasing shadows » (courir après les ombres).
Quand l’exposition a été présentée aux troisièmes Rencontres photographiques de Bamako de décembre dernier, beaucoup l’ont pris pour une collecte de portraits comparables à ceux qui ont récemment rendu célèbre les photographes maliens et sénégalais Seydou Keita et Mama Casset. Mais contrairement à ces derniers, les photographes, ici, ne sont pas mis en vedette. L’esthétique, même si elle existe, n’est pas réellement importante. Les questions sont posées par les modèles eux mêmes. Les témoignages des descendants de ces familles ne seront jamais suffisants pour leur arracher tous leurs mystères.

///Article N° : 795

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Les images de l'article
Le couple : 1900 Elisabeth et Jan van der Merwe. Nés dans l'Etat libre d'Orange. Eleveurs et agriculteurs prospères.
La famille : 1890, anonyme
Autoportrait, Bamako 1998Atelier coordonné parAmadou Cissé / Obscura © FNAC
Photographie de Ananias Dago © FNAC
Autoportrait, Mopti 1998Atelier coordonné par Amadou Gaba / Obscura © FNAC




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