Se libérer pour peindre

Entretien d'Olivier Barlet avec Zirignon Grobli

Octobre 1997
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Philosophe de formation et psychanalyste basé à Abidjan, Zirignon Grobli est un autodidacte en peinture. Sa démarche picturale très personnelle passe par la destruction de l’image de l’Autre avant réparation par le langage.

Comment es-tu venu à la peinture ?
Par nécessité : la conviction intime que cette voie pourrait m’aider à résoudre mes problèmes d’agressivité et d’angoisse de mort. Comme les enfants, je me suis mis spontanément à colorier en espérant que ce procédé m’aiderait à éponger une partie de mon agressivité refoulée et à me libérer des étreintes de l’angoisse. En donnant libre cours à mon sadisme destructeur, je me libère mais ce moment de jouissance est aussi celui de la culpabilité de transgresser la loi du père : j’ai donc envie de réparer et c’est là qu’intervient la création proprement dite. J’entre alors dans le symbole pour laisser des traces significatives que j’appelle  » beaux restes  » parce qu’ils constituent une victoire sur la destructivité.
Tu pars d’une destruction pour recréer une image. De quel type d’image s’agit-il ?
D’une image qui m’exprime. Ma culture psychanalytique m’influence beaucoup : je crois que le rapport à l’Autre est fait d’agressivité. Le premier geste est agression ou fuite : l’image de l’Autre est avant tout une image à détruire. Je barbouille donc la surface blanche de saleté, de couleur, de teinture, de n’importe quoi pour opérer la destruction de l’Autre.
Tu t’inscris ainsi dans le courant des matiéristes africains qui prennent les outils créatifs présents à leur porte.
Je pars de n’importe quoi. Encore en analyse, j’avais besoin d’exprimer le sadisme qui m’empêchait de symboliser mes pulsions. Je me suis donc laissé aller et pousse la démarche toujours plus loin pour agresser la toile : couteau, toile émeri, eau, mes propres griffes… Je gratte, je frotte, j’arrache, j’éventre, je polis, je lave… Cela me libère pour la suite. Le support symbolise la mère : dans la peinture, nous sommes dans une phase préverbale où l’enfant est en rapport avec sa mère dominatrice et doit l’agresser pour s’imposer. A ce niveau, je ne cherche pas à créer mais à me libérer de l’emprise de l’Autre. Je peux alors faire la réparation.
C’est alors que tu apportes une image très simple.
Cette image est toujours une figure humaine, soit individuelle, soit d’unité duelle, deux personnes collées, avec souvent une troisième personne opposée : la jouissance et l’harmonie sont interdites par la loi, par le père. Ma peinture est ainsi une destruction et une réparation par le langage de l’image de la mère qui a été détruite de façon à pouvoir affirmer ma personnalité.
As-tu l’impression d’être seul dans ta démarche ou de la partager avec d’autres ?
C’est une démarche universelle et c’est ce qui me déculpabilise ! Je la retrouve dans les rapports entre les personnes et entre les pays. Nous aspirons confusément à faire ressortir un désir refoulé : celui de détruire. Cela met en danger l’existence même de l’homme dans le monde. Il faut donc le symboliser pour le sublimer et ne pas devoir le réaliser dans la réalité. L’art est un bon moyen pour cela. Il permet de sortir de la répression : la jouissance est interdite mais la satisfaction symbolique est permise.
On retrouve un processus d’initiation.
L’initiation africaine comporte effectivement le refus de la symbiose avec l’enfant, la médiation du père, la détermination de l’être humain comme individu sexué : cela revient à l’interdiction de la jouissance à l’être en société. En somme un processus universel. Je crois qu’au fond, ce qui est fondamentalement africain est fondamentalement universel. Je ne crois ainsi pas à un symbolisme typiquement africain.
Tes peintures apparaissent en définitive comme la répétition d’un contenu obsessionnel sans lien avec leur environnement.
Absolument. Je ne m’intéresse pas à la peinture anecdotique ou décorative. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller au bout de mes pulsions. Dès que je ressens l’interdit, je retourne à ma peinture ! Et cela m’empêche de mettre la société en danger. C’est un exutoire.
Je pense à Jawlenski qui repeignait sans cesse la même tête de Christ.
Oui, tout comme Rouault. J’ai moi-même beaucoup peint la tête du Christ… Je me suis ainsi orienté vers un processus de production du langage. Sans ma formation analytique, je n’aurais sans doute pas eu le courage de me lancer dans ce type de représentation symbolique de mes pulsions de destruction.

Les oeuvres de Zirignon Grobli étaient visibles au Salon de la Plume noire à Paris. Le cinéaste ivoirien Idriss Diabaté lui a consacré un film de la série  » Vous avez dit peinture « .///Article N° : 208

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