1999, d’un festival à l’autre: MASA et FESPACO

Impressions

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Le carnet de notes et les choix d’un organisateur de festival marseillais en vadrouille au Masa et au Fespaco.

Février 99. Comme on n’est pas à Venise, on ne dit pas  » je vais prendre le vaporetto  » mais c’est pareil. Une lagune, des bateaux qui la traversent, moyennant trois sous (cfa), l’eau qui scintille autour de vous en partant de l’étrave, une lumière bénie des dieux. On dit que les lacs sont les diamants de la bague de fiançailles que le soleil a offert à la terre et elle, pour lui dire merci, a inventé le vent. C’était longtemps, longtemps avant le premier animal.
La lagune est celle d’Abidjan. Les bateaux sont en bois, faits pour travailler, avec des plats bords en planches rongées par le temps, épaisses  » comme çà  » et un bon gros diesel, culbuteurs et courroies à l’air. Bien à l’ombre sous l’auvent, à raz de l’eau, le vent de la course dans le nez – on doit bien marcher à deux noeuds et croyez moi, deux noeuds de vent entre les oreilles lorsqu’il fait 35 degrés à l’ombre, çà donne du bonheur dans le tee-shirt – on se tasse les uns contre les autres sur les bancs, direction les berges de Blocoss. On aura échangé vingt minutes de taxi/embouteillage/cocotte-minute contre quelques lurettes de sérénité avant de plonger pour la soirée dans les concerts proposé par le MASA et le froid glacial de la salle des congrès qui nous accueille, le rhéostat de la climatisation traditionnellement coincé entre  » banquise  » et  » broncho-pneumonie « . Anne-Marie N’Zié, Malika, Wendo Kolosoy, B’Net Houariyat réchauffent tout çà.
Facile pour personne, le MASA. On le sent bien dans cette grande salle de Palais des Congrès. Chacun, des organisateurs, des artistes et des acheteurs potentiels, journalistes et autres invités, doit faire un pas vers les autres en évitant, si possible, opportunisme et complaisance. Tout un programme : Artistes, à qui on semble avoir demandé la performance qui épate, là où la variété des formes, la  » santé  » d’expression et les particularités artistiques suffiraient à émouvoir le troupeau d’amateurs quelquefois éclairés que nous sommes. Artistes dont la fougue se heurte ici à la prétention universelle et écrasante de l’architecture d’une salle de palais des congrès. Organisateurs du Marché qui apprennent leur métier sur le tas, maintenant que l’ACCT a passé le relais au Gouvernement de Côte d’Ivoire. Organisateurs qui semblent cacher leurs interrogations derrière la proclamation d’une autosatisfaction sans faille et dont les présentateurs nous  » font l’article  » façon foire au jambon. Et nous, cherchant à chaque instant les filtres nécessaires à une vision sinon juste, du moins réajustée de ce qui est présenté.
Si ces quelques phrases paraissent négatives, se dire que tout ceci est normal, que c’est le prix à payer dans un marché d’art et que tous ces petits boutons qui gratouillent nos âmes sensibles nous ouvrent l’immense privilège de trouver là matière à éveiller nos sens, à aiguillonner nos imaginations, à croiser d’autres fous, sans avoir autre chose à faire qu’à vivre les spectacles, pester contre les imperfections de l’organisation et ne pas perdre les notes prises à la va-vite sur des petits bouts de papiers qui se cachent toujours dans des coins incroyables.
Mardi 23. Il y a un  » Off « . Pour être précis, hors le  » Marché  » ; il y a un Festival mis en place par le MASA, plus un  » Off  » totalement sauvage mais bien sûr induit par lui et c’est tout à son honneur. Le  » Off « , c’est le droit, pour l’artiste, de présenter ce qu’il veut pourvu qu’il s’en donne les moyens. Pour le spectateur, c’est le droit de découvrir peut-être la perle inespérée, pourvu qu’on trouve un chauffeur de taxi aimant les jeux de piste et qu’on accepte l’ennui, souvent, pour un bonheur, quelquefois. Le  » Off  » du MASA 99 se respecte : aussi introuvable que celui d’Avignon avant qu’Alain Léonard et ses complices n’inventent  » Avignon Public Off « , aussi inconfortable, aussi fatiguant mais aussi excitant dans un ou deux moments de bonheur offerts par quelques acharnés touchés par la grâce, croyant au Père Noël qui va les découvrir là… et ils ont raison.
Mercredi 24. Maquis, bière fraîche, soupe de poisson. Midi, place de la Poste, à 200 mètres du village du MASA. Devant le maquis, l’Orchestre  » Petit à Petit « . Là, on n’est plus dans le Marché, plus dans le Festival, ni dans le Off. On est dans la rue de tous les jours, s’il vous plaît. Deux hommes et un enfant. Des instruments reconstitués avec des bidons, des enjoliveurs, des bouts de tuyaux, le micro est une balise de chantier, l’un des hommes joue de la guitare électrique sans ampli. Rien n’est fait pour le son, juste pour le look, pour que  » çà ressemble à  » mais dessus ces plagiats d’instruments, ils jouent et chantent vraiment et le swing l’emporte, avec une belle dose d’humour-dérision et la totale complicité de la rue.
Vendredi 26. Zirignon Grobli, poète, peintre, psychanalyste, aimant bonne chaire et grands vins, notre hôte généreux depuis six jours, daigne honorer l’univers de quelques pas hors de son jardin, lâcher ses grattoirs (il peint en grattant divers supports), lâcher ses patients, lâcher ses bouquins et cesser de bougonner, un peu, pour nous suivre à l’école de danse de Marie Rose Guirot, assister à  » A Vendredi 20 Heures « , un texte de théâtre de Koulsy Lamko sur la vie dans les quartiers excentrés de Ndjamena, écrit à son retour au Tchad après un exil de plusieurs années. La compagnie Ndok’Tel l’a créé, Alougbine Dine l’a mis en scène, lui qui nous a déjà offert  » La Ligne « , avec son Atelier Nomade et sa pratique itinérante. Merci Monsieur Lamko pour ce texte en prise direct avec la réalité de votre pays, à travers une histoire épicée et sucrée à la fois. Nous sommes une toute petite poignée à avoir fait le déplacement jusqu’ici. Le Ministre de la Culture du Tchad est là, en chemise et sans discours, le metteur en scène est là aussi. Avec Zirignon, ça fait déjà trois personnalités dans une foule de vingt-cinq âmes, pour un spectacle passionnant. La pêche a été bonne, ce soir, dans le  » Off « .
Samedi 27. Air Afrique nous emmène à Ouagadougou où le FESPACO débute ce soir. Bilan dans l’avion, après huit jours de Masa. Les choses que j’aurais plaisir à programmer à Marseille sur le Festival Au Sud du Sud et donc pour lesquelles je vous engage, très subjectivement s’entend, à faire le détour si vous les voyez un jour à l’affiche de par chez vous : DIBS (Cameroun), DAA-ZAA-TO (Compagnie Löi-Nii, Guinée), LA LIGNE (Atelier Nomade, Bénin), A VENDREDI 20 HEURES (Compagnie Ndok’Tel, Tchad) UNE HYENE A JEUN (Mali, France, Canada), pour le théâtre. MOPHATONG (Cie Moving Into Dance, Afrique du Sud), CLEANSING (Gaara, Kénia), Cie TCHETCHE et Cie J-BAN (Côte d’Ivoire), pour la danse contemporaine. En musique, j’ai déjà dit mes préférés plus haut.
Dimanche 28. Ouaga change vite. Bâtiments modernes, réverbères, embouteillages aux carrefours, problèmes de stationnement et carcasses de véhicules abandonnées le long des  » six mètres  » (rues non goudronnées, transversales aux grandes artères) là où quelques années en arrière, on circulait en mobylettes, où la nuit n’était trouée que rarement par une lumière, les voitures peu nombreuses et, à part une poignée de bâtiments officiels, la ville était à l’horizontale, sans étage, sous ses tôles ondulées et ses toits de paille. L’unique  » casse  » s’appelait  » Cimetière de voiture « , il n’y avait qu’une seule épave, rongée jusqu’au dernier boulon. Il semble que l’économie du pays se développe vite et c’est tant mieux, même si çà crée quelques problèmes de recyclage.
Hier, inauguration du FESPACO au stade du 4 Août. 30 000 personnes ou peut-être plus. Alpha Blondy fait délirer la foule. Une rumeur de contestation qui parcoure les gradins au moment de l’arrivée du cortège présidentiel nous rappelle qu’ici aussi, au pays de l’homme intègre, la vie ne glisse pas toujours comme un fleuve tranquille. Remous autour de la mort d’un journaliste. Discours, feu d’artifice, concert, jeux de lumière, gobo. Le Ballet National du Burkina Faso donne un extrait de son spectacle qu’il faudra aller voir en entier un peu plus tard dans un maquis à vocation de Centre culturel, créé par Irène Tassembédo, la directrice du ballet. C’est tout récent, on ne peut pas encore parler de création d’un spectacle. Juste un collage entre différentes expressions artistiques du pays. La seule Compagnie présente sur ce Ballet National, BOYABA, structurée depuis bien longtemps, rompue à la scène, avec, derrière elle, une belle carrière internationale prête au Ballet National la moitié de ses danseuses/danseurs et son premier musicien et assure le  » corps « , le moment clef du spectacle actuel. A suivre. Bravo à Irène Tassembédo pour avoir reconnu leur talent et merci de les accueillir sur cette nouvelle aventure.
Lundi 1er mars. Tout le monde est casé.  » Y’a plus qu’à  » s’offrir dix à douze heures de projections par jour et trois ou quatre heures de conférences de presse, colloques et autres tables rondes. Impossible ? Ah bon, alors je me contenterai de voir les films. Tant pis pour les grandes idées et les petites confidences d’artistes. Quand la fatigue mord trop fort, on boit une pinte de Yamakou (eau de gingembre), çà remonte bien. Le soir, un poulet-bicyclette rôti sur la braise, une bière Brakina au Damsy pour laisser poser les idées et les sens. Demain, on recommence à 8 heures.
Une semaine et quatre-vingt courts et longs métrages plus tard, les sens délicieusement exacerbés et le corps fourbu, il reste en mémoire les noms de Mohamed Chouick, Abderrahmane Sissako, Philippe Brouks et quelques autres. Leurs films s’appellent La Vie sur Terre, Sabriya, L’Arche du Désert, Woubi Chéri… Même message que tout à l’heure, si vous en croisez un ou deux, offrez-vous le détour ! On y parle d’amour, pas juste pour le frisson. On y parle d’amour et tout le reste vient derrière. Façon d’approcher la différence, la vie des autres, de sentir comment se tricote une société d’ailleurs que ma société. Belle manière de voir des cultures pas pareilles jaillir d’elles-mêmes, claires, à travers enjeux et péripéties. On y épouse la sensibilité, la finesse, d’auteur, de réalisateurs, d’artistes de talent.
Ce soir, c’est la proclamation des prix. L’Etalon du Yennenga revient à Pièces d’identité. Sujet en or, traité BCBG. Dommage, ce n’est pas avec ça que le cinéma du continent fera sa place dans l’univers.
MASA pour la scène, à Abidjan, FESPACO à Ouagadougou pour le cinéma, c’est fini. Mais en d’autre lieux, des rencontres s’organisent, des oeuvres se montrent. L’enjeu ? Les faire connaître le plus possible, comme toujours mais avec, ici, pour tous les pays d’Afrique, la conscience aiguë qu’il faut développer un réseau, des circuits de programmation sur le continent même. Pour l’espoir d’une création libérée de son allégeance aux autres continents.

///Article N° : 828

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