Séries TV #5 : Qu’est ce qu’on regarde à Jo’Burg ?

Entretien de Claire Diao avec Sihle Mthembu

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En Afrique, la télévision a depuis longtemps supplanté le cinéma. Clips musicaux, journaux d’infos et séries TV sont autant d’événements qui réunissent les familles autour du petit écran. Qu’en est-il actuellement en Afrique du Sud ? Quelle série est à la mode ? Quelle influence joue-t-elle sur la population ? Valorise-t-on les productions locales ou se nourrit-on essentiellement de programmes étrangers ? Cette semaine, Sihle Mhtembu, journaliste à East Coast Radio et animateur du podcast 2GuysAndATelly (1), décrypte pour nous son petit écran.

Quelle est, à ce jour, la série TV locale qui a rencontré le plus grand succès en Afrique du Sud ?
< em>Generations demeure la série TV sud-africaine la plus populaire. La plupart des sud-africains noirs l’ont regardé ces vingt dernières années et beaucoup de jeunes ont grandi en suivant cette série. C’est plus devenu une tradition qu’autre chose car ses belles années sont terminées depuis longtemps. Personnellement, elle ne fait même pas partie de mon Top 10 car sa narration est trop répétitive. En revanche, cette série a permis, peut-être plus qu’aucune autre série en Afrique du Sud, de donner leur chance à de nouveaux talents. Les producteurs se sont offerts beaucoup d’acteurs qui n’auraient sinon pas eu l’opportunité de construire des carrières sur le long-terme. Malheureusement en Afrique du Sud, on ne peut pas critiquer l’industrie du film, donc, en tant qu’acteur, tu ne peux que jouer. Pour beaucoup d’acteurs, jouer dans des séries au long cours comme < em>Generations est la seule manière de gagner son pain.


Quels sont, à ce jour, les séries étrangères qui rencontrent le plus de succès  ?

Les séries TV ont beaucoup de succès en Afrique du Sud tout simplement parce que tu peux regarder un épisode, revenir des semaines plus tard sans n’avoir rien vu, et être capable de reprendre le fil de l’histoire sans trop de difficultés. Ce qui n’est pas possible avec les séries dramatiques aux épisodes réduits rythmés par beaucoup d’événements. Les séries étrangères les plus connues en Afrique du Sud (malgré le fait qu’elle soit diffusée en journée) sont les séries américaines Days Of Our Lives et The bold and the beautiful.

Ces deux séries sont diffusées sur deux chaînes et reprises de nombreuses fois. Leur indice d’audimat est globalement récurrent, entre 1,5 et 2,5 millions de téléspectateurs. La façon dont ces séries s’étalent dans le temps est très intéressante. Il semble également y avoir un lien très fort avec le marché sud-africain car les acteurs de ces séries viennent régulièrement en Afrique du Sud pour rencontrer leurs fans  et cela a permis, je pense, de bien agrandir leur fan club. Et puis tu as des actrices comme Terry Petho, qui joue dans The bold and the beautiful, qui permet aux spectateurs d’être connectés avec cette série.

De quels pays viennent la majorité des séries TV et pourquoi  ?

L’Afrique du Sud importe beaucoup de produits américains. Ce sont les séries sur lesquelles nos diffuseurs se focalisent. Par exemple, ces dernières années, il y a eu un effort grandissant pour réduire le temps entre les diffusions américaines et sud-africaines. En raison des préoccupations grandissantes concernant la piraterie, les diffuseurs font en sorte par tous les moyens de permettre aux consommateurs d’obtenir les contenus américains le plus tôt possible. Des séries comme The Walking Dead sont diffusées moins de 24h après leur diffusion aux États-Unis.

D’autres contenus proviennent du reste du monde comme les séries mexicaines doublées en anglais. Beaucoup de films proviennent aussi du continent africain mais ne sont pas vraiment dans le radar des sud-africains car ils ne sont pas bien commercialisés. Ce n’est pas la priorité de nos diffuseurs. L’hypothèse est que les sud-africains ne seraient pas intéressés alors qu’il y a des centaines de commerçants qui vendent des films Nollywood dans les boutiques Spaza (2) et les stations de taxi comme on vendrait des gâteaux. Il y a donc, de fait, une audience intéressée pour voir des histoires provenant des autres parties du continent.

Quelles thématiques plaisent particulièrement aux téléspectateurs ?

Il y a de façon certaine une exploration de l’identité qu’elle soit culturelle, raciale ou même sexuelle : qu’est-ce que cela signifie d’être – et de façon plus importante, d’être Noir – dans l’Afrique du Sud post-apartheid. Des séries comme Home Affairs (axée sur des personnages féminins), Intersexions (avec son redémarrage de saison et ses explorations de l’interconnection dans les relations sexuelles), Jozi H (exploration contemporaine de ce que cela signifie d’être sud-africain dans un contexte global et se déroulant dans le milieu de la santé), sont des exemples de cela.

Les thèmes comme le crime, la corruption et ses conséquences ont aussi eu beaucoup de succès ces dernières années. Tout simplement parce que les Sud-africains sont devenus désabusés par le gouvernement et le système politique. Cette angoisse se reflète dans des histoires qui nous ont été racontées, comme par exemple, à la télévision, End Game dont le pilote a été réalisé par le réalisateur Akin Omotoso ou 90 Plein Street de Khalo Matabane.

Qui regarde essentiellement ces séries télévisées ?
L’Afrique du Sud possède un public varié très actif. Quelles que soient leur race. Ce qui est cependant arrivé, est que plusieurs diffuseurs ont décidé de se focaliser sur différentes démographies. Par exemple, un diffuseur public comme SABC (South Africa Broadcasting Company, NDLR) a trois chaînes mais la plupart de son contenu se partage entre plusieurs lignes raciales et linguistiques. Beaucoup de programmes en xhosa ou zoulou sont programmés sur les chaînes SABC1 alors que SABC2 programme des contenus en afrikaans, tshivenda, sotho ou tsawana et que SABC3 diffuse des programmes en anglais.

Même si la plupart des programmes mélangent plusieurs langues, il y a un très fort sens de la restriction et des quotas télévisés. L’autre aspect est qu’un grand nombre de séries se déroulent à Johannesburg, ce qui aliène une grande partie de la population. Les diffuseurs sont timides et n’osent pas commander des séries qui se dérouleraient en dehors des espaces familiers de Johannesburg. Ce qui est étrange quand on voit le succès de séries comme Isibaya et Bay of Plenty, qui ne s’y déroulent pas et qui ont eu un grand succès.

Les diffuseurs commerciaux ont décidé de se focaliser sur une partie de la population qu’ils pensent avoir le plus de pouvoir d’achat et sera la plus lucrative pour les annonceurs. Mais ce modèle n’est, pour moi, pas viable car cette partie de la population s’éloigne du contenu local et n’est pas diversifiée.

Les chaînes de télévision favorisent-elles la production locale de séries TV ?

Il y a effectivement de plus en plus de compétition en terme de production de nouvelles séries TV en Afrique du Sud et il y a aussi une bataille pour conserver les compétences et les talents. Par exemple, il arrive rarement qu’une star le devienne en travaillant pour différentes chaînes télévisées. Si tu travailles pour SABC, tu es considéré comme une star de la SABC, pareil sir tu es sur ETV (cinquième chaîne terrestre d’Afrique du Sud, NDLR) ou DSTV (chaîne satellite à choix multiples, NDLR). Donc ce qui va finir par arriver c’est que même si une série TV est nouvelle, on recyclera les acteurs.

Ce qui est aussi intéressante, c’est l’émergence de ce qu’on appelle ici les séries TV  » bugglebum  » comme Mzansi Bioskop diffusée par la chaîne Mzansi Magic (chaîne de divertissement sud-africaine appartenant au groupe M-Net, NDLR) ou Ekasi Our Stories sur ETV. Ce sont des programmes courts produits avec des budgets réduits mais très expérimentaux du fait qu’ils permettent à de jeunes réalisateurs de démarrer leur carrière et de réaliser du contenu.
Pour les diffuseurs d’ici, il est je pense nécessaire d’avoir une stratégie s’inscrivant dans la continuité. Une fois qu’un scénariste et un réalisateur ont travaillé sur ces productions à bas coûts, les diffuseurs doivent mettre en place une stratégie pour réunir davantage de financements et produire de meilleurs contenus. Malheureusement, à ce stade, on assiste à un cercle vicieux du développement des jeunes talents à qui ils n’est pas réellement permis d’évoluer dans l’industrie.

Le 30 septembre 2014, l’ensemble des acteurs de la série Generations a été licencié pour avoir réclamé une augmentation de salaire. Cette situation est-elle propre à beaucoup de séries sud-africaines ?
La situation des acteurs de la série Generations n’est pas nouvelle, les acteurs sud-africains vivent constamment au jour le jour à cause des bas salaires et des conditions de travail.
Il y a quelques années, Tony Kgoroge (3) a vécu une situation similaire avec la série The Wild et a dû quitter la production parce qu’il considérait ne pas être payé convenablement.
Quand je lui ai parlé cette année au Durban International Film Festival (troisième plus grand festival de cinéma en Afrique situé à Durban en Afrique du Sud, NDLR), il m’a dit qu’il était régulièrement embauché sur des séries produites par des compagnies dépendant de M-Net mais que M-Net continuait de ne pas vouloir l’employer en disant qu’il était un fauteur de troubles. Lui et sa femme, l’actrice Sthandiwe Kgoroge, sont effectivement blacklistés de cette chaîne.

Tout cela est scandaleux et je crains que nous aboutissions à la même situation avec les acteurs renvoyés de la série Generations. Et cela mène à dire qu’un acteur sud-africain n’a aucun droit. Certains des seize acteurs de Generations ont été de fidèles serviteurs et pour eux, être renvoyé est une déclaration osée. La série s’arrête pendant deux mois et sera relancée. Le fait que les producteurs soient prêts à aller jusqu’à ces mesures extrêmes me semble être une tentative de faire de ces acteurs un exemple et de prouver quelque chose. Ce quelque chose est simple : conformez-vous, ne vous plaignez pas et vous aurez du travail. Et nous, Sud-africains, nous nous étonnons encore que certains acteurs et musiciens meurent pauvres dans notre pays alors qu’ils ne reçoivent pas leurs cotisations.
Ce qui a rendu la situation encore plus difficile, je pense, c’est le manque d’union entre acteurs. Il y a plusieurs syndicats et unions mais aucune d’entre elles n’a le pouvoir de lobbying nécessaire pour amener un réel changement dans l’industrie de la télévision sud-africaine. Donc apparemment, des faits comme celui sur Generations risque de perdurer un moment avant qu’il y ait une réforme importante.

Avec l’arrivée du câble et du satellite, observez-vous un changement de comportement de la part des téléspectateurs ?

Il y a effectivement eu une augmentation du nombre de souscripteurs aux chaînes câblées comme DSTV et OpenView (chaîne satellite à choix multiples, NDLR). Cela prouve que les gens ont un appétit grandissant. Ce qui a aussi été bénéfique grâce à ces packages, c’est que même les foyers à revenus modérés ont pu avoir accès à ces services. Le public sud-africain est très traditionnel au sens où il préfère regarder un programme en direct plutôt qu’en streaming (4) ou en DVD.

Qu’en est-il d’Internet ? Assistez-vous à l’émergence de séries TV diffusées sur YouTube ou d’autres plateformes vidéo ?

La SABC a fait un travail remarquable en mettant certaines de ses séries sur YouTube, permettant ainsi aux gens vivant en Afrique du Sud ou en dehors de les regarder – s’ils ont une bonne connexion internet. Je pense que nous avons toujours un long chemin à parcourir en termes de maximisation de la téléphonie mobile et du streaming car nos connexions sont trop lentes et parmi les plus chères au monde.

La production de contenus en Afrique du Sud coûte encore très cher et l’accès aux ressources demeure un problème. Il y a eu des innovations du style  » documentaire-variété « . Des projets comme Hunting for Kicks avec l’animateur Mkay Frash, The Foblo Bulletin avec la comédienne Anne Hirsch et réalisé par le cinéaste Oliver Hermanus ou la web-série CUSS TV sont, à petite échelle, représentatives des possibilités offertes dans le domaine de l’innovation numérique.

De votre point de vue, quels sont les ingrédients nécessaires pour qu’une série fonctionne en Afrique du Sud?
Les feuilletons TV en Afrique du Sud sont très prisés, les gens aiment entrer et sortir d’un programme en sachant qu’il sera toujours là lorsqu’ils reviendront. Par exemple, cette année, deux des meilleures séries, Isibaya et Skeem Saam, ont été transformées en feuilleton car les spectateurs appréciaient moins la notion de saison. Pour moi, cela risque de diminuer la portée de ces séries.

L’autre aspect est d’utiliser des visages connus, parfois ces gens n’ont pas besoin d’avoir un parcours d’acteur, même les présentateurs conviennent tant que leur facteur  » célébrité  » est en jeu.
L’histoire doit bien entendu se dérouler dans l’agitation de Johannesburg parce que c’est ce qui est le plus souvent commandé. Enfin, si possible, évitez de diffuser votre programme à 20h pour ne pas vous mettre en concurrence avec Generations.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Claire Diao

(1) Écoutez l’émission TwoGuysAndATelly
(2) Spaza shops : boutiques informelles généralement localisées dans les maisons des commerçants. Selon le site SpazaNews.co.za, on recense en Afrique du Sud 100 000 Spaza Shops générant 7 milliards de Rands (496 259€) par an.
(3) Acteur remarqué au cinéma dans Mandela : A Long Walk to freedom de Justin Chadwick, Hötel Rwanda de Terry George et The First Grader de Justin Chadwick.
(4) Streaming : diffusion en flux de contenus permettant de voir et revoir des programmes, notamment sur Internet.
///Article N° : 12498

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Les images de l'article
Terry Petho © DR
Tony Kgoroge © DR
Home Affairs © DR
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90 Plein Street © DR
Isibaya © DR
Jozi H © DR
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Bold and Beautiful © DR
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Mzansi Bioskop © DR
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The Walking Dead © DR
L'acteur Hlomla Dandala de la série End Of Game © DR
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Skeem Saam © DR




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