Seydou Keïta entre au Grand Palais

À l’annonce de l’exposition rétrospective sur l’œuvre du photographe malien Seydou Keïta (c.1921- 2001) au Grand Palais à Paris, on ne pouvait que se réjouir. En effet, cet événement revêtait (et revêt toujours et) d’abord un caractère symbolique : présenter un artiste africain, qui plus est un photographe, dans l’un des fleurons architecturaux de l’exposition universelle de 1900, c’est en quelque sorte aller dans le sens du décloisonnement d’institutions culturelles parisiennes grand public, d’ordinaire frileuses à l’idée de présenter en solo des artistes originaires du continent africain (1).

Pour rappel, c’est par les coups de projecteur portés sur l’œuvre de ce portraitiste totalement inconnu à l’extérieur du Mali que la photographie continentale (hors Afrique du Sud) a gagné ses premiers galons sur la scène internationale (et le marché de l’art) au tournant des années 1990. Dans la foulée, Seydou Keïta s’est retrouvé propulsé « père » de la « photographie africaine » par ceux-là même qui l’ont érigé au rang d’artiste. Seydou Keïta, faut-il le rappeler, a fait carrière au moment où le Mali accédait à son indépendance, dans les années 1950-60, d’où la valeur à la fois historique et culturelle de ses portraits noir et blanc, témoins d’une société qui s’émancipait sous ses yeux, devenus aujourd’hui des « classiques » qui ont fait le tour du monde.
238 portraits noir et blanc encadrés, dont de nombreux grands formats, sont présentés sur des murs blancs qui alternent avec des murs rose pâle ou chocolat dans la salle dédiée aux « vintages », seconde partie et « clou » de l’exposition. La seule fantaisie « colorée » de la scénographie, plutôt sobre, consiste à rappeler, dans la porte d’entrée toute tapissée de pagne rouge et jaune (comme d’ailleurs la couverture du catalogue), les tissus-pagnes aux motifs géométriques qu’utilisait le photographe en guise de fond dans son studio à ciel ouvert, localisé dans la cour de sa concession à Bamako-Koura, le quartier où il a officié dans les années 1950.
L’exposition se divise en trois parties, composée à parts quasi-égales de grands tirages argentiques modernes (au nombre de 136) et de petits tirages argentiques d’époque, issus de collections privées, principalement la Contemporary African Art Collection (CAAC) (2). La première partie, celle qui occupe presque tout l’espace, présente les tirages modernes de grand format (dont de nombreux 50 x 60 cm, mais aussi des 120 x 180 cm) qui ont fait la « marque de fabrique » de l’artiste : une enfilade de salles un peu monotone, où sont offerts au regard de grands portraits piqués et tirés de manière contrastée, qui n’ont rien à voir avec les tirages originaux datant des années 1950, plus doux et de format miniature, présentés dans l’avant-dernière salle qui, plongée dans une semi-pénombre (pour leur conservation), invite au recueillement. Ces tirages argentiques d’époque, pour certains colorisés à la main par Cheickna Touré, l’encadreur du photographe, qui les conservait jusqu’à date, valent à eux seuls le déplacement. Au nombre de 102, leur format varie, même si la plupart sont des tirages contacts de négatifs au format chambre (13 x 18 cm). Dans cette présentation de « vintages », on ne retrouve plus l’uniformité presque froide et clinique des grands tirages modernes réalisés dans la seconde moitié des années 1990. Outre les formats, les papiers, la qualité des tirages elle-même varie d’un portrait à l’autre, laissant deviner la pratique commerciale au quotidien, l’état changeant des chimies, peut-être aussi les exigences des clients. Mais les textes pédagogiques ne donnent pratiquement aucune information sur ces portraits qui seraient pour la plupart des « invendus » qui n’ont pas été réclamés par leurs commanditaires.
Je décide de suivre la visite guidée pour en savoir plus. Seydou Keïta nous est présenté comme un autodidacte qui a, soit dit en passant, reçu tout de même les conseils professionnels d’au moins deux photographes mentionnés dans le parcours, Mountaga Dembélé, « photographe instituteur » et Pierre Garnier qui ouvre le premier magasin de photographie à Bamako en 1935. Par ailleurs, à écouter le récit de sa carrière, son œuvre n’aurait subi aucune influence extérieure, même si le cinéma (une salle ne se trouvait-elle pas à proximité de son studio ?) ou les magazines emplis de portraits de stars immortalisées par les studios Harcourt (à partir des années 1930) ont bien dû, à un moment ou un autre, traverser le champ de sa vision. De son parcours professionnel, on apprend peu de choses. On sait peu de choses également des personnes qui ont défilé dans son studio. Heureusement, les films projetés dans la dernière salle, en fin de parcours, permettent de percer un peu le mystère entourant le mythe « Seydou Keïta » et donnent un peu plus de chair à l’homme et à l’artiste. Sa carrière de portraitiste commercial prendra fin avec l’indépendance du pays, quand en 1962 ou 1963, il est recruté à la Sûreté Nationale, pour devenir photographe officiel, seconde carrière qui prendra fin à son tour en 1977, mais dont on ne sait apparemment rien (aucune archive, aucun témoignage).
Un constat : plus de vingt années se sont écoulées sans que le discours porté sur l’œuvre de Seydou Keïta ne change. Par exemple, la datation approximative des portraits se fait toujours d’après le fond de tissu utilisé qui change à 5-6 reprises durant sa carrière. Et les portraits restent « sans titre », hormis pour deux clients qui ont été identifiés par Keïta lui-même, comme « ce gros monsieur-là, (…) Billaly » (citation de Keïta reprise sur un cartel) et un certain Sissoko qui a fait le lycée Terrasson de Fougères (établissement scolaire prestigieux de Bamako, érigé dans les années 1920). Hormis Billaly et Sissoko, donc, « on ne sait plus qui c’est », conclura laconiquement la personne chargée de la médiation. « Seydou reconnaissait le visage de chacun de ses clients », affirme pourtant le cinéaste Souleymane Cissé (qui s’est fait photographier enfant par Keïta) dans un très beau texte qui ouvre le catalogue accompagnant l’exposition. Mais les voix de ces personnes photographiées dans leurs plus beaux atours restent à peine audibles. Ce sont leurs vêtements qui parlent à leur place, fournissant des indications précieuses sur leurs origines sociales et ce qu’elles désirent laisser à la postérité. Ainsi, la visite guidée m’en apprend un peu plus sur le « mouchoir fleur de Paris » arboré dans les pochettes de veston ou les différentes façons d’exprimer son opinion politique à travers le choix de porter tel ou tel pagne, la façon de nouer son mouchoir de tête.
Au final, le commissaire général Yves Aupetitallot propose une rétrospective prudente, qui se veut exhaustive, mais reste à la superficie de l’œuvre de Seydou Keïta, l’enjeu premier étant ici de lui assurer une plus grande visibilité et de parachever ainsi la construction d’un artiste, présenté au Grand Palais comme l’un des plus grands portraitistes du 20ème siècle. Au-delà des ambitions affichées par les organisateurs, l’intérêt majeur de cet événement réside, à mes yeux, dans l’introduction de tirages d’époque qui replacent le mieux l’œuvre dans son contexte de production, celle d’un artisan du portrait noir et blanc réputé dans le Bamako des années 1950.

(1) À date et à ma connaissance, seul le sculpteur sénégalais Ousmane Sow avait eu droit à une telle faveur sur le Pont des Arts en 1999.
(2) La Contemporary African Art Collection (CAAC), dédiée aux arts visuels d’Afrique subsaharienne, a été créée en 1989, dans la foulée de l’exposition « Magiciens de la terre », par l’homme d’affaires multimillionnaire Jean Pigozzi, en collaboration avec André Magnin, commissaire d’exposition et marchand d’art africain contemporain, qui en a été le directeur artistique jusqu’en 2009 et qui intervient ici à titre de conseiller scientifique.
31 mars – 11 juillet 2016
Exposition organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais avec la participation de la Contemporary African Art Collection (CAAC) – The Pigozzi Collection.
www.caacart.com
www.seydoukeitaphotographer.com

Commissaire général : Yves Aupetitallot, en collaboration avec Elisabeth Whitelaw, directrice de la Contemporary African Art Collection (CAAC) – The Pigozzi Collection.
Et avec le conseil scientifique d’André Magnin, galerie MAGNIN – A.
Seydou Keïta, catalogue de l’exposition, 250 illustrations, éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, Paris, 2016, 224 pages.///Article N° : 13648

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