Arles : Parade en demi-teinte ?

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C’est avec le sous-titre  » Parade  » que François Hébel, le directeur des Rencontres de la photographie d’Arles clôt son temps à la tête du festival après l’avoir orchestré sans discontinuité depuis 2002 (1). Une cinquantaine d’expositions sans réel fil conducteur composent le programme de cette 45e édition où l’on retrouve ses anciens compagnons de route : Lucien Clergue, Christian Lacroix, Raymond Depardon, Léon Gimpel, Martin Parr et d’autres encore. De facture inégale, on retiendra toutefois de cette proposition, l’excellente exposition de la collection d’Artur Walther – qui fera ici l’objet d’une analyse plus détaillée – laquelle dénote de l’ensemble, tout comme un petit nombre d’autres propositions disséminées ici et là dans le parcours.

Ici et là
Avant de nous attarder sur la collection Walther présentée dans l’Espace Vincent Van Gogh qui a elle seule mérite le détour par la ville, mentionnons, dans les temps forts des Rencontres d’Arles 2014, la belle proposition des membres du collectif MYOP qui, avec la complicité de la Mairie d’Arles, ont investi avec dix-huit expositions  » un vaste hôtel particulier abandonné à sa décrépitude « , rue de la Calade. Citons également les propositions de Denis Rouvre et Christian Lacroix, les monuments aux morts de la guerre de 1914-1918 par Raymond Depardon, quelques propositions du prix Découverte (notamment celles du Coréen Bohnchang Koo), ou encore la rétrospective du prix Pictet avec Benoît Aquin, Nadav Kander, Mitch Epstein, Luc Delahaye et Michael Schmidt.
Dans son diaporama, Denis Rouvre interroge ce que signifie aujourd’hui être français. Et pour trouver des réponses à cette épineuse question – qui sous l’ère Sarkozy avait exacerbé les tensions sociales – le photographe est parti à la rencontre de la population une année durant. Il rapporte de ce périple une série de portraits couleurs au noir profond qu’il accompagne d’une bande-son constituée par les réponses de ses modèles. Son travail met en lumière la pluralité des conceptions et la complexité de ce que serait une identité française, allant de la plus ouverte des définitions à la plus fermée, si ce n’est tout simplement raciste. Ce qui se dessine en filigrane n’est pas tant une réponse à cette question mais plutôt le portrait d’une société composée d’individus aux parcours divers.

La collection Arthur Walther : Typologie, taxinomie et classement sériel
Située en Allemagne et plus précisément à Ulm au sud de Stuttgart, cette collection privée dédiée à la photographie et à la vidéo se présente clairement comme ouverte à l’international. À Arles, ce qui frappe d’emblée, c’est le soin apporté à la scénographie et à la présentation de la collection. Disposée sur deux niveaux de l’Espace Van Gogh, le premier confronte des œuvres européennes et africaines tandis que le second est centré sur des propositions d’artistes asiatiques tels qu’Ai Weiwei ou Araki. De très beaux tirages se succèdent sur les murs et semblent se répondre les uns les autres dans le vis-à-vis instauré. Les premières salles présentent des photographies en noir et blanc pour leur grande majorité. Celles-ci sont clairement inscrites dans l’histoire de la photographie du début du XX siècle en Europe. On y retrouve ainsi les célèbres photographies du couple Bernd & Hilla Becher ou encore les portraits d’hommes du XXème d’August Sander (1876-1964). Ainsi que la série des coiffures du Nigérian, disparu cette année, J.D Okhai Ojeikere. La présentation est alors chronologique et thématique. Elle commence par les typologies des Becher, se focalisant sur les célèbres photographies de sites industriels.
La seconde salle, consacrée au genre du portrait, confronte quant à elle les images d’August Sander à celles des photographes maliens Seydou Keïta, Malick Sidibé. On y trouve aussi les chronophotographies d’Eadweard Muybridge (1830-1904). Progressivement, on glisse vers les questions sociales qui bien que déjà sous-jacentes dans les premières salles se font de plus en plus explicites au fur et à mesure de leur succession. Ainsi les photographies de personnalités et hommes de pouvoir réalisées par Richard Avedon semblent faire écho à la série de portraits des manifestants du mouvement contestataire Occupy Wall Street prises par Accra Shepp. Revoir les images de cet événement – daté seulement de septembre 2011 et qui fit la Une des actualités – permet de nous rendre compte de la rapidité avec laquelle nous l’avons rangé aux oubliettes.
La question sociale et politique ainsi évoquée conduit à la question  » raciale « , laquelle se manifeste au moyen des travestissements du camerounais Samuel Fosso. Sa série photographique se réfère à des images de militants noirs pour les droits civiques aux États-Unis tels que Martin Luther King, Rosa Park ou encore le boxeur Mohamed Ali. On y reconnaît également des leaders politiques tels que Nelson Mandela. Dans l’ensemble, ces performances de Samuel Fosso opèrent comme des aides mémoires plus que comme des représentations fidèles de documents originaux auxquels elles se réfèrent. Ses propositions fonctionnent plutôt comme des indices que comme des preuves et nous amènent à chercher dans nos souvenirs l’image à laquelle elles font références.
Cette partie de l’exposition se termine sur les œuvres des Sud-Africains Zanele Muholi, Nontsikelelo Veleko et Guy Tillim.
À l’étage, on retrouve la question politique abordée par les artistes chinois Ai Weiwei, Zhang Huan (avec la série photographique intitulée Family tree, datée de 2002) ainsi que Song Dong (avec les photographies qui documentent sa performance intitulée Stamping the water, réalisée dans les eaux de la rivière Lhasa au Tibet en 1996). Dans la dernière partie de l’exposition, sont présentés les travaux traitant de la sexualité avec les photographies de Araki Nobuyoshi (Voyage sentimental 1971) et Kohei Yoshiyuki (The Park daté entre 1971 et 1979). Cette dernière série a été réalisée avec un appareil 35 millimètres et des flashs à infrarouge pour documenter un phénomène de voyeurisme qui se pratiquait alors dans deux parcs de Tokyo.
La boucle se boucle ainsi. Le spectateur ressort de l’exposition avec dans l’esprit un puzzle à recomposer car, bien que la scénographie soit clairement didactique, le cœur du propos se révèle à nous en douceur. Un peu comme sur un papier passé au révélateur, il émerge progressivement dans notre conscience.

Pour conclure
On a du mal à imaginer l’après François Hébel tant on est habitué à associer son nom au festival d’Arles. Une page se tourne, une nouvelle ère s’annonce, avec le nouveau directeur nommé Sam Stourzé. Espérons qu’elle nous réserve de belles surprises.

(1) Sans oublier les éditions de 1986 et 1987.///Article N° : 12332

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