Une nébuleuse entoure la photographie africaine

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Le photographe Baudouin Bikoko, très impliqué dans la promotion et préservation du patrimoine photographique congolais au niveau local – notamment à travers l’expérience de l’Espace L’Art de Vivre à Kinshasa -, nous livre ici son point de vue au sujet de la disparition de ce dernier de son pays, ainsi qu’à propos de l’organisation de la profession, encore très largement dépendante de l’extérieur. Il plaide enfin pour une professionnalisation des différents métiers liés à la chaîne photographique ainsi que pour une plus grande transparence dans les échanges avec l’étranger.

À l’instar de toutes les autres disciplines artistiques, le manque de politique culturelle en République démocratique du Congo est à l’origine de tous les maux dont souffre la photographie : absence de formations, inexistence de structures d’encadrement, marché local sans acheteurs… Ici, soit le photographe travaille pour un employeur, soit il vend ses images de façon indépendante auprès d’une clientèle en quête de souvenirs. Le photographe n’a pas de statut, c’est-à-dire qu’il ne bénéficie d’aucune protection sociale et que le fruit de son travail n’est pas considéré comme une œuvre d’art et de l’esprit : ainsi, la photographie est-elle considérée tout simplement comme une marchandise parmi tant d’autres. Et, de ce fait, personne ne pense qu’elle confère des droits.

Les Africains ont appris le métier au contact des photographes venus d’Occident. La formation était alors centrée sur le travail de prise de vue et de laboratoire, de manière à pouvoir produire des photographies prêtes à être vendues. En RDC, tout a commencé avec des reporters comme Antoine Freitas et Joseph Makula, considérés comme les précurseurs. Au début des années 1930, Antoine Freitas (1919-1990), photographe ambulant, a sillonné le Congo qui était alors une colonie belge, avec sa chambre photographique équipée d’un laboratoire. Ceux que l’on appelait alors les « indigènes » le surnommaient « capteur des âmes ». Joseph Makula (né en 1929) a été, quant à lui, le premier congolais à travailler pour Congopresse, l’agence belge d’information, alors uniquement composée de photographes blancs. Une grande partie de son œuvre se trouve actuellement dans les archives du Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren.
Ensuite est arrivée la vague des photographes de studio dont Depara (1928-1997), Studio 3z (1) (tenu par Ambroise Ngaimoko, né en 1949), Diogo, Santos, Kuhanuka sont les plus connus. Jean Depara est considéré jusqu’à ce jour comme le maître de la photographie de studio et également celui de la vie nocturne kinoise. Le guitariste Franco en avait fait son photographe attitré. Ambroise Ngaimoko du Studio 3z est reconnu en revanche pour avoir photographié les grandes figures de Kintambo, un quartier célèbre qui abritait des jeunes dont la force physique n’avait pas d’égal à Kinshasa. Ils rivalisaient avec les bills de Barumbu, un autre quartier de Kinshasa, immortalisés par Depara.

En Occident, la photographie est associée depuis longtemps à des projets de documentation et a également emprunté une voie artistique. Elle est présente dans les musées, a vu naître une presse et des galeries spécialisées et suscite l’attention des critiques et du grand public. Tandis qu’au Congo-Kinshasa, l’art dans son ensemble est resté élitiste et doit sa survie à une petite poignée de Congolais, mais beaucoup plus encore aux expatriés européens. Dans ces conditions, par manque de formation et d’information, la notion de photographie d’art reste encore floue et complexe dans les milieux congolais. D’une manière générale, qu’est-ce qui sépare la photographie de la photographie d’art ? La frontière est difficile à situer… Tant et si bien que les deux ou trois écoles des beaux-arts dans le pays n’intègreront pas l’enseignement de la photographie dans leur programme, tout ce qui est connu de ce médium ne le sera que d’une manière approximative. Certes, Internet nous ouvre aujourd’hui des horizons capables de nous donner des notions pour mieux comprendre le fonctionnement et les diverses applications de la photographie… Encore, faut-il y avoir accès.

Dès la fin du XIXe siècle, la photographie réalisée en Afrique a fait parler d’elle en Occident. Très souvent, elle était le fait d’initiatives émanant des métropoles coloniales qui cherchaient à positiver leur « mission civilisatrice ». Elle a servi entre autres les intérêts scientifiques des puissances colonisatrices et a vu donc les musées et le grand public s’y intéresser. Exotisme oblige, cette photographie a connu aussi un grand succès commercial.
Alors qu’elle était l’apanage des photographes européens, le début des années 1950 voit les Congolais, après avoir bien assimilé la matière, se lancer dans le commerce de la photographie. Ainsi, des centaines de studios naissent un peu partout à travers le pays et, bien que tardivement, l’image « primitive » de l’Afrique cède la place à une image beaucoup plus proche de la réalité locale et beaucoup plus contemporaine. Il faudra attendre plus de trente ans pour que le monde artistique la découvre et pour qu’en même temps, les photographes se rendent compte qu’ils sont des artistes.
Au Congo-Kinshasa, Revue noire a été l’élément catalyseur de cet éveil qui a fait prendre conscience également de l’existence d’un patrimoine photographique congolais. Avant la création de cette revue, des contacts avaient déjà eu lieu entre ceux qui en seront les initiateurs et les photographes du pays. Ici, on évoque souvent cela avec amertume aujourd’hui, car des contrats tant tacites qu’écrits n’ont abouti à rien ou presque. De tous les photographes qui, au départ, avaient été contactés pour ce projet, seuls Ngaimoko de Studio 3z et Kuhanuka sont encore en vie. Ils sont les témoins vivants d’une collaboration « one way ticket ». Ayant perdu presque toute son œuvre à la suite d’un incendie qui a ravagé son studio, le dernier cité n’avait toutefois pas confié de négatifs.
À la base, beaucoup des photographes avaient mis de côté de nombreux négatifs et photographies : « On ne sait jamais, cela pourra servir un jour lorsqu’un client demandera un retirage ». Aujourd’hui, cette manière de travailler s’est avérée payante car elle a montré aux yeux du monde le talent photographique africain, cela dans ses aspects tant esthétiques qu’historiques. Fini le voyeurisme axé sur le misérabilisme, maintenant il est question de ce dont l’Africain est fier : l’image de soi qu’il considère comme authentique.

Des galeries, des musées et certains collectionneurs s’intéressent désormais à la photographie réalisée par des Africains. C’est ainsi qu’ont été « découverts » des photographes, aujourd’hui de renommée internationale, tels que Seydou Keita, Malick Sidibé, Jean Depara, Samuel Fosso… Dans ce genre de collaborations, nous avons cependant l’impression que la couverture n’a été tirée que du côté de l’Europe – c’est-à-dire de ceux qui ont initié ces projets – au détriment des photographes. Tout est resté opaque, aucune suite n’allant dans le sens de faire gagner les photographes qui, pour beaucoup, continuent de croupir dans la misère. Pourtant, on parle de l’éradication de la pauvreté par des projets culturels… Et, en effet, par le biais de la photographie qui est une œuvre d’art et un bien économique aussi, il est possible d’atteindre une autre forme de développement. Dès lors que l’œuvre est exploitée, l’auteur doit pouvoir recueillir les fruits de son travail.
En RDC, il faudrait expliquer en profondeur le concept de droit de propriété intellectuelle. Lorsque j’ai posé la question au photographe Kuhanuka de savoir s’il était affilié à la Soneca, la société des droits d’auteur au Congo, il m’a répondu ceci : « Que voulez-vous que j’aille faire dans cette société de musiciens ? »
Ainsi, beaucoup de négatifs ont pris le chemin de l’étranger sans que les photographes aient eu droit à une rétribution équitable. Le jeu consiste à renvoyer aux photographes, en vue d’une authentification, les tirages de photographies vendues d’avance. Pour cela, ils toucheront un montant déterminé par ceux qui ont vendu les tirages. Toutefois, ils ne sauront pas ce que cela représente globalement. Autre exemple significatif : j’ai vu des individus qui n’ont pas de liens de parenté avec certains photographes disparus toucher des « enveloppes ». On ne sait pas quelles en sont les raisons. Ils sont tout simplement les relais de ceux qui se trouvent en Europe et qui parlent au nom de la photographie africaine, le circuit marchand les considérant comme les seuls interlocuteurs de l’art africain. La plupart des expositions organisées en Europe sont ainsi des opérations de promotion des photographies qu’ils détiennent. Le comble dans cette « affaire », c’est peut-être bien le procès qui a opposé un galeriste et un promoteur parisiens pour l’exclusivité de l’exploitation du patrimoine de Seydou Keita…
Au vu de tous ces éléments, il nous semble impératif que, dans les projets portant sur la photographie, l’on associe étroitement des interlocuteurs locaux : cela permettra une plus grande transparence, tandis que les promoteurs pourront rencontrer les artistes individuellement. Il faut également œuvrer à la création d’un marché local de la photographie, stimulé par la mise en place d’expositions visant le grand public ; sans quoi, comme le café et le cacao autrefois, la photographie ne sera qu’un produit d’exportation dont il ne restera bientôt plus aucune trace en Afrique. C’est ainsi qu’au stade actuel des choses, bien que contribuant à améliorer l’image de l’Afrique, le travail du photographe n’est pas apprécié à sa juste valeur. À cela s’ajoute le fait que lui-même ne sait ni fixer, ni contrôler le prix de son œuvre…

Nous sommes ainsi arrivés à la conclusion suivante : la nécessité d’une réappropriation du patrimoine photographique congolais par les Congolais, quitte à collaborer avec des partenaires étrangers pour sa vulgarisation. Pour cela, au sein d’une association sans but lucratif de droit congolais, Espace l’Art de Vivre, nous avons constitué un fonds photographique d’époque qui comprend le travail d’artistes tels que Jean Depara, Oscar Freitas (2), Ambroise Ngaimoko, Emmanuel Diogo, Emmanuel Santos… Nous possédons plus de sept mille négatifs 6×6 dont plus de la moitié sont l’œuvre de Jean Depara. L’autre moitié des négatifs provient d’Ambroise Ngaimoko du Studio 3z et d’Oscar Freitas. Nous avons aussi des vintages d’époque dont beaucoup ne portent pas de signature, aussi est-il difficile de les attribuer.
Jusqu’à ce jour, nous avons réussi à numériser près de deux cents photographies de Depara et à réaliser une soixantaine de tirages 30×40 cm. Dans la lignée de ce travail, nous avons mis en place une exposition annuelle intitulée Voir et vivre la photo, dont la première édition a eu lieu en 2007 avec, pour thème, la ville de Kinshasa racontée à travers des photographies anciennes. La même année, nous avons été invités à présenter les photographies de Jean Depara lors du festival Picha, les Rencontres de l’image de Lubumbashi.
Un an plus tard, c’est la deuxième édition de notre exposition qui a été organisée, intitulée cette fois Zoom sur la femme congolaise. Nos deux manifestations ont connu un grand engouement de la part du public qui découvrait la vie congolaise telle qu’elle était vécue dans les années qui ont suivi l’indépendance. Enfin, en 2011, dans le cadre de l’anniversaire de la mort du musicien Franco, une exposition réalisée avec les photographies de Depara, intitulée Éternel Franco, a été organisée dans notre espace. Une note négative, cependant : pas un seul partenaire extérieur ne s’est intéressé à ce qui paraît, à nos yeux, comme un grand défi de préservation et de promotion de notre patrimoine photographique. Car ce fonds, nous l’avons acquis après avoir remarqué que tout ce qui était photographie sortait du pays. Avec nos moyens propres, nous avons acheté un nombre important de clichés afin de constituer un patrimoine à gérer et à promouvoir localement. Toutefois, sans trop des ressources, nous vivons dans la crainte de voir des milliers de négatifs pourrir entre nos mains, menacés par l’humidité. Les nombreux contacts pris avec d’éventuels partenaires sont restés lettre morte. Une question se pose alors : sommes-nous en dehors du cercle des initiés ?
Néanmoins, en 2010, nous avons pu collaborer avec le Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren qui organisait l’exposition Indépendance ! dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance du Congo-Kinshasa. Ayant entendu parler de notre structure, Mme Bambi Ceuppens, membre de l’équipe organisatrice, est venue nous rendre visite. Quand elle a vu ce que nous possédions, elle nous a déclaré : « Il faut que nous encouragions les collectionneurs africains. Le monde doit connaître la photographie africaine vue par les Africains. »
C’est ainsi qu’une vingtaine de photographies de notre fonds (de Depara et d’auteurs inconnus) ont été exposées au Musée de Tervuren (3) jusqu’au début de l’année 2011. En dehors de notre travail pour la préservation du patrimoine photographique, nous sommes un groupe de quatre photographes qui travaillons chacun de façon indépendante. Le plus ancien d’entre nous dans la profession est Simon Tshiamala.
Dans notre propre travail également, nous rencontrons les mêmes difficultés que celles énoncées plus haut qui peuvent être résumées par le fait qu’il faut recourir à l’étranger pour tout. Trop souvent, les travaux que nous publions sur le web sont considérés comme des bouteilles jetées à la mer : on ne sait pas s’ils seront vus, ni quand. Les grand-messes photographiques, comme les Rencontres de Bamako, n’ont pas encore convaincu quant à leur capacité de favoriser l’éclosion d’un marché africain de la photographie. On a l’impression que Bamako récupère des photographes connus et sortant de certains réseaux pour leur donner une légitimation certaine.
On pourrait dire que, vue d’ici, l’organisation du circuit de la photographie africaine se rapproche d’une nébuleuse, d’une forme de réseau, d’un cercle – quoiqu’invisible – où n’y pénètre pas qui veut.

Pendant ce temps, en RDC, des rencontres autour de l’image se mettent timidement en place, mais souvent les partenaires qui financent ont tendance à imposer des projets « boutiqués » d’avance et ne tenant pas compte des réalités du terrain. Ces projets trop souvent aussi sont à la base de dissensions entre artistes, les uns excluant les autres et les autres considérant qu’il y a clientélisme…
Sans conteste, du point de vue de l’organisation de la profession, la photographie africaine est encore au stade embryonnaire : son salut se trouve ainsi dans la conjugaison des efforts, à la fois des Africains et des partenaires extérieurs possédant des structures de travail adéquates. Malgré la difficulté de nouer des contacts, une collaboration est souhaitée de tous nos vœux, mais avec des professionnels sérieux. Concomitamment, il faudrait faire pression sur les dirigeants africains afin que soient mises en place des politiques d’encadrement, capables de développer des marchés locaux : sans trop rêver, il faudrait encourager la clientèle africaine à acquérir des tirages comme elle le fait déjà, quoique timidement, pour la peinture et la sculpture. Localement, il faudrait aussi créer des ateliers de formation aux métiers qui accompagnent les artistes et, pour les photographes, aux questions juridiques liées aux droits d’auteur.
Enfin, il faudrait faire tomber des aberrations du style « autorisation de sortie », pour permettre à l’artiste congolais (et africain, d’une manière générale) de se rendre à l’étranger. C’est de cette manière qu’il gagnera en autonomie et que des personnes venant de l’étranger auront des interlocuteurs valables avec qui travailler, pour le bien de tous.

1- Selon l’auteur, le studio a été baptisé « 3z » à l’époque du Zaire. Il devient « 3c » au moment où le pays prendra l’appellation de République démocratique du Congo.
2- Fils d’Antoine Freitas, déjà cité.
3- La photographie de Depara, Les « Bills » de Kinshasa, a été montrée au Musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren dans le cadre de l’exposition Indépendance ! Le «  billisme » est un mouvement, né entre la fin de la colonisation et le début de l’indépendance, des jeunes de Kinshasa qui se distinguaient par leur « amour » de la bagarre. Aujourd’hui, on parle des gangs…
///Article N° : 10834

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