Shift : Boyzie Cekwana brouille les pistes

Print Friendly, PDF & Email

Il est l’une des grandes révélations de la scène chorégraphique africaine ces dernières années. Boyzie Cekwana a présenté à Paris, début mars, sa dernière création : Shift. Une pièce déroutante qui questionne notamment la place de la femme dans la nouvelle Afrique du Sud.

Boyzie Cekwana n’est jamais là où on l’attend. En 1999, il remporte le premier prix des Rencontres de la création chorégraphique d’Afrique et de l’Océan indien avec « Rona« . Une création lunaire et spirituelle, épurée à l’extrême, où la lenteur et l’intériorité de la danse vont à rebours des a priori. Comme un surprenant voyage aux confins du corps et de l’âme, qui ne va pas sans rappeler, par certains aspects esthétiques, le butoh.
Un an plus tard, Cekwana présente en Afrique du Sud, à Durban où il réside, puis à Johannesburg, sa nouvelle création : Shift (« changement » en anglais) qui prend pour thème l’ambivalence masculin/féminin et stigmatise l’oppression des femmes. Une pièce, esthétiquement aux antipodes de « Rona« , dont on a pu découvrir la dernière version sur la scène nationale de la Ferme du Buisson, dans la région parisienne, dans le cadre des remarquables journées « Samedi Danses ».
Un homme qui ose se féminiser
« Shift » s’ouvre par un coup de tonnerre, comme un coup de poing, suivi des pulsations survoltées d’un beat techno. Dans la pénombre, on distingue les quelques éléments du décor : une chaise, une table rectangulaire, éclairée par une lumière blafarde, au-dessous de laquelle se trouve une petite mappemonde lumineuse qui ressemble à un jouet d’enfant. Au fond de la scène, des parpaings posés à équidistance, comme des indices de mesure.
Une torche allumée troue l’obscurité. Comme à tâtons, l’homme qui la tient se met à éclairer les parties d’un corps debout, immobile : une main, un pied… Est-ce un homme ? Une femme ? Impossible de le savoir. Les corps se font spectres. L’homme avance, braquant par à-coups sa torche sur le public, comme à la recherche d’un signe hypothétique.
« Shift » plonge dans une modernité oppressante, symbolisée par un troisième personnage (le danseur Thabani Sibisi), très inquiétant. Un homme entièrement engoncé dans une combinaison en plastique, dont on ne verra pas une seule fois le visage couvert d’un masque à gaz. À mesure que la lumière envahit la scène, les deux spectres s’incarnent en un homme (Boyzie Cekwana) et une femme (Désiré Davids), figures d’un couple moderne, tous deux vêtus sobrement d’une chemise et d’un pantalon gris. Tout au long de la pièce va naître entre eux un jeu de miroirs, brouillant définitivement les frontières du féminin et du masculin. Le point culminant de cette ambivalence s’illustrant dans la scène la plus frappante de la pièce : lorsque l’homme, totalement fasciné par une robe de satin rouge sang, finit par se déshabiller, l’enfiler et marcher avec, tétanisé.
Un mélange détonnant
Aux plans esthétique et chorégraphique, « Shift » tranche violemment avec « Rona« . Comme si Cekwana n’avait surtout pas voulu se laisser enfermer dans la belle esthétique dépouillée de cette dernière pièce. Si la danse de « Rona » était essentiellement lente et épurée, celle de « Shift » est rapide, nerveuse, théâtrale, parfois très violente. Loin du temps des origines de la première, elle dit les changements incessants et l’angoisse omniprésente dans le monde d’aujourd’hui, notamment dans la nouvelle Afrique du Sud.
Sur la course d’un tempo électronique, l’homme et la femme s’approchent, se rencontrent, se séduisent dans un duo d’une intense fluidité. Magnifique interprétation et connivence sensuelle de ces deux danseurs d’exception dont la présence irradie la scène : Boyzie Cekwana et Désiré Davids, qui ont fondé ensemble il y a quelques années leur compagnie : The Floating Outfit Project.
« Shift » est ce mélange détonnant de lyrisme et de violence. Cekwana y multiplie les tensions, les symboles et les paradoxes, au sein de chaque personnage mais aussi entre eux, pour finalement les transcender. Oppressante, torturée, violente, cette création n’est pourtant pas exempte d’une dimension spirituelle, déjà si frappante dans « Rona« .
Une danse politique ?
L’homme inhumain derrière son masque à gaz tuera à coups de fumigènes celui qui a osé se draper dans sa féminité mais il ne pourra rien contre le flot de sable qui, à la fin de la pièce, se met à tomber du plafond sur la scène sans discontinuer. Il aura beau se battre, boxer la poussière dans tous les sens, s’exténuer en coups de pieds et de poings, il finira terrassé par le sable qui continue imperturbablement de s’écouler… Tout comme il mêle les registres, Cekwana superpose les plans d’interprétation où le politique n’exclut pas le spirituel.
« Tu peux te détourner si tu le veux / Tu peux t’éloigner sans te retourner si cela te plaît / Tu peux penser ce que tu veux d’elle / Tu peux la battre / Tu peux cracher sur elle, la violer, l’humilier / (…) Elle n’a plus peur de toi / Sa surdité et son aveuglement sont guéris / elle a rompu le silence / et maintenant jette un cri de toutes ses forces / (…) Elle se lève et te libère du piège de la toile d’araignée coloniale / Et, peut-être un jour, comme elle, tu hériteras du soleil / Car libre tu seras, mais pas avant qu’elle ne le soit. »
Assis sur la chaise et vêtu de la robe de satin rouge vif, l’homme qui a osé se glisser dans une enveloppe féminine, déclame au public ce texte qui stigmatise l’oppression de la femme par l’homme. Né dans la township de Soweto, Cekwana questionne la nouvelle Afrique du Sud. Par-delà les changements proclamés, qu’est-ce qui a véritablement évolué? Les mêmes problèmes ne demeurent-ils pas ? Le crime, le viol, l’oppression des femmes, les préjugés de culpabilité envers les Noirs…
« Shift pose des questions par rapport aux changements que connaît le pays. L’Afrique du Sud se débat dans ses contradictions« , affirme Cekwana. La pièce y a reçu un accueil enthousiaste, particulièrement auprès des féministes. Si le chorégraphe revendique la dimension politique de sa pièce, il refuse de se laisser récupérer. « Je vais à l’intérieur de moi et constate, affirme-t-il. Je ne raconte pas une histoire pour « conscientiser ». Au contraire, par le biais d’images j’utilise des messages subliminaux. Je suis plus latéral que linéaire. Mon processus de création évolue. Aujourd’hui, je suis très intéressé par les images. C’est un nouveau médium que j’expérimente. C’est intéressant d’utiliser à la fois le son, le texte et les images. »
Vibrant hommage aux femmes, à la part féminine qu’il y a dans chaque être, la pièce, foisonnante – trop ? – de symboles et de références, nous interroge sur l’envers des changements : la sexualité, la violence, la question des races et des racines, des traditions. Si « Shift » ne semble pas encore totalement aboutie, notamment dans son rythme, elle affirme une puissante danse d’auteur qui prend des risques et brouille les pistes pour construire sa singularité. « Peu m’importe mon image, rappelle Cekwana. Mon travail évolue, change constamment. Je suis fatigué de l’appellation de soi-disant danse africaine. C’est juste de la danse« . Dans le cadre des remarquables journées « Samedi Danses », à la Ferme du Buisson, Cekwana était d’ailleurs programmé parmi d’autres grands chorégraphes, telle Maguy Marin, dont le point commun est d’atteindre une portée universelle.

« Rona », sur trois scènes européennes, en avril et mai 2001 :
– les 20 et 21 avril à Cologne (Allemagne)
– les 24 et 25 avril au Springdance festival à Utrecht (Hollande)
– les 12 et 13 mai au KunstenFestival des Arts à Bruxelles (Belgique).///Article N° : 1983

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
"Shift" © Val Adamson





Laisser un commentaire