Soit je meurs, soit je vais mieux

De Laurence Ferreira Barbosa

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Martial a 16 ans quand ses parents se séparent et qu’il se retrouve à devoir déménager en banlieue et y vivre seul avec sa mère. Tous deux essayeront d’échapper à ce couple infernal. Des escapades de la mère (Florence Thomassin), nous ne saurons que peu, si ce n’est que le divorce la fait se comporter, tout comme le père, comme une adolescente dans ses histoires amoureuses. Tous les personnages secondaires sont extrêmes, typés dans le registre de la comédie, en écho au rythme général du film qui multiplie les sauts, ne participant à l’action que pour en accentuer l’anachronisme.
C’est Martial (François Civil) qu’avec Laurence Ferreira Barbosa nous suivons dans sa tentative d’émancipation. Deux jumelles noires et silencieuses (Marine et Carine Barbosa) hantent sa classe, trop énigmatiques et marginales pour ne pas aiguiser son attention en cette période de trouble. Leur mutisme l’attire bien davantage que la fille qui s’offre à lui. Fallait-il qu’elles soient noires ? Si leur couleur participe d’entrée à leur étrangeté, elle ne sera jamais un gage d’exotisme. C’est leur altérité qui est mise en avant, non celle de leur couleur de peau mais celle de leur position sociale, immigrées, marginales et minoritaires dans la classe comme dans la société.
Entraînent-elles Martial vers la mort ou la vie ? Leur complexe étrangeté permet au film de joyeusement plonger dans l’incongru, à la fascination de s’exercer, dans une ambiance à la Rivette où le complot ne serait pas loin. Martial envoûté, le trio prend des risques en pénétrant dans des lieux interdits. Profitant des clefs de la mère des jumelles qui y fait le ménage, ils s’introduisent dans des appartements bourgeois désincarnés pour y jouer des jeux ambigus où l’érotisme fait partie de la découverte. S’ils ne sont jamais chez eux, ces sans domiciles fixes du désir, c’est qu’ils n’ont pas de maison, chez eux partout, chez eux nulle part, le destin des exclus. S’ils se mettent en péril, c’est qu’ils partagent cette cruauté du monde, adolescents à la dérive, étrangers aux sentiers battus. En choisissant le labyrinthe de la transgression, ils prennent le chemin de l’initiation. Martial et les deux sœurs, Icare trop attirés par le soleil des indépendances, devront perdre leurs ailes. Dans une société où les liens de la filiation se dilatent, ce sont les enfants qui risquent de tomber. Soit je meurs, soit je vais mieux : ils peuvent se redresser, mais c’est pas sûr.
La mise en scène renforce le dédale de ces appartements et maisons de banlieue autant que celui des rues vides. La mobilité de la caméra souligne leurs déplacements de nomades. Ils se perdent pour trouver leur place. C’est à ce prix que le squelette prend chair, que Martial trouve le bon usage de ses bribes d’anglais et que le spectateur peut adhérer à ce film intriguant au vrai sens du terme : qui donne à penser en suscitant un vif intérêt et une certaine perplexité. Brillamment orchestré et interprété, Soit je meurs, soit je vais mieux agit ainsi comme une fascinante fugue.

///Article N° : 8056

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