Sortir de la culture de l’urgence

Entretien de Jasmine Champenoix avec le professeur Jean Ouedraogo

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A l’occasion du Festival Vues d’Afrique à Montréal (avril 2005) fut lancé l’ouvrage Cinéma et Littérature du Burkina Faso qui rassemble des entretiens d’écrivains et cinéastes burkinabé. L’occasion aussi de rencontrer son auteur, Jean Ouedraogo, originaire de Ouagadougou et professeur associé à l’Université de Plattsburgh, Etats-Unis.

Quel a été votre parcours de Ouaga à Plattsburgh ?
Mon cursus universitaire était spécialisé dans la littérature française du Moyen Age à nos jours. J’ai été ému par le Baroque, le XVIIe siècle etc. Or depuis une quinzaine d’années, l’étude de littérature francophone s’est considérablement développée aux Etats-Unis. J’ai reçu une bourse pour étudier les littératures comparées aux Etats-Unis, j’ai enseigné comme assistant en langues romanes. Puis, de fil en aiguille, je me suis rendu compte que la littérature africaine était complètement absente du cursus traditionnel en littérature francophone ! J’ai alors voulu inscrire une présence de cet aspect oublié ; je ne devais pas compter sur quelqu’un du Nebraska pour cela ! J’ai commencé à étudier l’identité culturelle dans le roman burkinabé avec des auteurs comme Jacques Prosper Bazié et Ansomwin Ignace Hien. Puis j’ai rédigé une thèse sur les œuvres de Maryse Condé et Ahmadou Kourouma. En même temps, j’ai poursuivi des études en traduction.
Comment est venue l’idée de cet ouvrage ?
Je m’intéressais à la culture nationale burkinabé. Or les ouvrages de littérature burkinabé sont rares aux Etats-Unis et il est difficile de les trouver afin de les soumettre aux étudiants. C’est pourquoi, je me suis progressivement intéressé au cinéma. Le cinéma et la littérature se complémentent à mon sens. J’ai été soutenu immédiatement par mon université pour me rendre au Fespaco 2003. Cela a été une chance inouïe car j’ai pu d’une part me ressourcer – j’étais parti du pays depuis 1989 – et j’ai pu commencer mes entretiens avec deux écrivains, Mathias Kyelem et Ansomwin Ignace Hien et trois cinéastes, Idrissa Ouedraogo, Saint Pierre Yaméogo et Dani Kouyaté. Je les rencontrais pour la première fois. Ce fut une expérience très enrichissante et qui m’a fait comprendre la portée des thèmes dont traitent ces auteurs. Ensuite j’ai continué sur ma lancée et sur deux années j’ai réalisé les autres entretiens, Gaston Kaboré, Daniel Sanou, Fanta Régina Nacro, Adama Roamba, Pierre Rouamba et Marie-Ange Somdah entre Ouaga, New York et Montréal.
Par cet ouvrage, je voulais contribuer un peu à la connaissance du Burkina et de ces auteurs afin de désenclaver cette culture. Il y aurait encore d’autres entretiens et d’autres analyses à mener et j’espère que ce travail ne sera qu’un début.
Comment résumer le contenu de ce livre ?
Il est difficile de le résumer car il s’agit de la voix de douze personnes ! Le but n’est pas de les rassembler sous une même couverture et de faire croire qu’ils pensent pareil. Il y a une vraie diversité dans leurs préoccupations et dans leur manière de faire leur art. J’ai choisi d’être humble : au lieu de faire une critique de leurs œuvres, je voulais leur donner la parole sur les motivations de leur travail, sur les esthétiques qu’ils choisissent. C’est pourquoi l’ouvrage est mené sous forme de palabres, sur le mode de la conversation. Opportune Zongo m’a fait l’honneur de rédiger l’introduction afin de replacer tous ces discours dans un contexte historique et social. Le livre sera diffusé au Burkina car ces paroles appartiennent d’abord aux burkinabé.
L’ouvrage a-t-il une résonance qui dépasse le cadre burkinabé ?
L’ouvrage est un jalon nécessaire dans la compréhension du Burkina au travers de sa culture et il reflète la diversité des réalités. Mais finalement les écrivains et cinéastes ont des questions communes telles que  » qui sommes nous ? « ,  » d’où venons nous ? « ,  » où allons nous ? « . Ce sont des questions existentielles qu’on se pose tous en tant qu’individu et également en tant que communauté. Les thèmes traités par les auteurs sont proches de ceux d’autres créateurs en Afrique et par-delà les frontières touchent toute la condition humaine. C’est le propre de la littérature et du cinéma de nous donner à retrouver notre part d’humanité, quelque soit le lieu où sont vus ou publiés les œuvres. Rien n’est si particulier qu’il ne peut avoir de résonance ailleurs d’où mon sous-titre…
Quel espoir portez-vous dans la culture du Burkina et d’Afrique ?
Selon moi, la meilleure partie de ce cinéma est encore à venir car on sortira progressivement d’une  » culture de l’urgence « . Je suis optimiste et je présage que ce cinéma pourra bientôt créer, libre des contraintes matérielles et historiques. Mais d’ores et déjà, je crois qu’il est important de rendre hommage aux écrivains et cinéastes d’hier et d’aujourd’hui qui nous offrent à tous un enseignement, quelle que soit notre culture d’origine.

22 avril 2005, Montréal
Cinéma et Littérature du Burkina Faso. De la singularité à l’universalité. 2005, 327 pages.
Pour se procurer l’ouvrage :
Amérique du Nord et Europe, Montréal, Editions Cidihca, [email protected]
Burkina Faso, Ouagadougou, Editions Sankofa & Gurli, [email protected]
Voir aussi www.afrilivres.com///Article N° : 3797

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