Du souffle en réserve

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En France, la réalité des violences policières tend à rester relativement invisible ou cantonnée aux luttes de collectifs et associations citoyens. Nous en parlions dans le n° Afriscope de début d’année. L’ouvrage Lettre à Adama, sorti au Seuil ce 19 mai 2017, inverse la tendance. Roman écrit à quatre mains par Assa Traoré, grande-sœur du destinataire et Elsa Vigoureux, journaliste, il a la forme d’une missive et d’un journal intime à la fois. Mais il s’agit surtout d’une lettre qui engage tout lecteur – avec un « tu »  tranchant- , à s’identifier à Adama Traoré, jeune homme de 24 ans mort le 19 juillet dans des conditions non encore élucidées, lors d’un « contrôle d’identité » effectué par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise.

« La page ne se tournera pas, tant qu’elle ne sera pas écrite. Par nous, ta famille, les tiens »

Tenir la plume, pour Assa Traoré, c’est écrire la vérité pour qu’elle soit visible, et donc reconnue. Nous n’allons pas parler ici du « plaquage ventral » dont aurait été victime son frère Adama –  procédé d’interpellation interdit en Belgique, en Suisse, mais toujours autorisé en France. Ni des détails atroces sur les conditions de sa mort. Ni des différentes versions qui en ont été élaborées, des mensonges organisés par des officiers, des occultations effectuées par les gendarmes, des informations évacuées par le premier officier de justice, de la « non-assistance à personne en danger », des processus post mortem. Ni des poursuites judiciaires répétées et acharnées à l’encontre de la famille Traoré. Nous allons vous laisser, lecteurs-trices, le lire dans ce livre, car il les explique très bien, à travers un récit écrit jour après jour, avec une clarté étonnante. Une clarté qui, dans certains cas est permise par le temps et le recul vis-à-vis d’un événement tragique, et dans d’autres, comme celui-ci, par la proximité extrême à sa factualité brûlante.

« Savent-ils qui nous sommes ? Croient-ils que nous allons nous taire ? »

Nous voulons plutôt évoquer ce que les traitements médiatiques ne permettaient peut-être pas d’approfondir. L’histoire d’une famille d’abord. Avec Assa, la grande sœur, qui se positionne au-dessus de la peur. Depuis toujours. Ses responsabilités vis-à-vis d’une fratrie nombreuse commencent très tôt, à la mort de son père, quand elle a 14 ans et Adama, 7. Adulte, elle choisit le métier d’éducatrice spécialisée : au service des autres. Le collectif comme noyau de force individuelle est d’ailleurs une des valeurs transmises par leur père, à l’instar du respect, de la solidarité, de la non-violence. Attaquée sur le mot « révolution » qu’elle utilise dans une intervention publique suite au décès d’ Adama, elle écrit : « Je n’ai jamais appelé à la violence. Mais je n’aurais jamais appelé au calme, après l’annonce de ta mort ». Oui, car Assa se sent, avec les siens, dans une guerre contre la toute-puissance étatique. Une guerre où on ne peut pas s’apitoyer sur soi-même : « Nous recyclons la douleur en carburant ».
Cette lettre est aussi l’histoire de violences quotidiennes. Et dès le début de la mobilisation qu’ Assa porte pour obtenir justice et vérité sur les circonstances de la mort de son frère, elle s’inscrit dans un discours de lutte et de dénonciation du racisme systémique et des discriminations subies par les dits « jeunes de quartiers », des clichés répandus à leur encontre et de la manière dont ils nourrissent l’imaginaire de certains policiers. Quand Assa donne la parole à ses frères ou leurs amis, pour qu’ils la remplacent lors d’émissions radio ou concerts, il y a une raison précise. Elle veut que l’image du « jeune noir de banlieue » arrête d’effrayer, qu’elle cesse d’être une case globalisante renvoyée perpétuellement à des clichés négatifs. Ces mêmes clichés qui ont conduit son frère dans le cercueil. Adama Traoré, en effet, n’a jamais sentie sa place comme « naturelle » au sein de l’Hexagone, et il est décédé « comme un chien », dont la « mort programmée », a été  l’aboutissement d’un processus de dévalorisation constante, qui a commencé tôt, à l’école, et qui se poursuit aujourd’hui avec l’arrestation des autres membres de sa famille, qu’ Assa  définit comme des « prisonniers politiques ».

« La violence vient d’en haut. Pas d’en bas ».

Lettre à Adama, est aussi une lettre qui rassemble. L’expression « convergence des luttes », anime non seulement les mobilisations qui, depuis le 19 juillet, engagent Assa et sa famille, mais également ce livre, où la sœur d’ Adama n’oublie pas de détailler d’autres cas de violences policières. Certaines ont précédé celle dont a été victime son frère, d’autres l’ont suivie. Elle dresse alors un panorama de luttes qui va au de-là des conditions socio-économiques, des origines et qui est surtout soudé contre les injustices et violences menées par les forces de l’ordre. Si clairement, ces violences concernent majoritairement des personnes racisées issues des quartiers populaires, Assa démontre qu’elles devraient intéresser tout le monde. Que c’est avant tout un rapport de force et de domination vis-à-vis des « petits gens ».
Au fil de cette Lettre, la guerre judiciaire et médiatique progresse, et Assa témoigne aussi de sa prise de conscience de la dureté du combat.
Elle regarde, autour d’elle, les familles qui se battent pour la même cause, abimées par les déceptions. Elle sait que ça va être un combat au long terme, et réfléchit donc aux moyens de l’endurance. C’était d’ailleurs le pressentiment qu’elle avait eu au moment de l’annonce du décès de son frère, quand elle avait pensé : « Il va me falloir du souffle en réserve ».
Dans ses derniers mots, Adama Traoré cherchait sa respiration, rendue difficile par le poids de trois gendarmes sur son jeune corps. Il laisse en héritage à sa fratrie la conquête de l’air, les bouffés d’oxygène nécessaires à trouver la force d’exister pour lui, de porter loin son souffle et le leur, parce que, pour le combat visant la vérité et la justice, il en faut toujours un peu plus que pour tout le reste. Le but de cet ouvrage résonne de page en page, il empoigne maintenant la plume pour être davantage reconnu : « Je ne te laisserai pas mourir comme ça. Ta vie va retrouver son sens, celui qu’on confisque à ceux qui sont nés comme toi ».

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