Fiche Spectacle
Danse
DANSE
Ecorce de peines
Contributeur(s) : D’ Kabal (de), Didier Firmin, Ezra
Date : 10 Décembre 2006

Français

Un spectacle conçu par D’de Kabal
avec D’de Kabal, Didier Firmin, Ezra
Son : Timour Cardenas
Lumières : Nathalie Lerat
Ecorce de peines est une création qui mélange Danse, Slam/Poésie et Musique Live, un conte en deux parties imaginé et écrit par D’de Kabal.
Le récit de fin de vie d’un esclave au statut particulier, au sein d’une plantation du 18ème siècle puis celui du quotidien d’aujourd’hui dans les quartiers populaires situés en périphérie des grandes villes.
Ecorce de peines est un bout d’histoire et de poésie qui cherche et pointe les endroits où les blessures, même très anciennes, sont encore actives aujourd’hui.

Le propos
La première partie d’Ecorce de Peines raconte les derniers instants de vie de « Jacquot Qu’on Casse Pas », un esclave qui s’est lui-même désigné pour prendre position entre le maître et ses compagnons d’infortune.
Cet être, le plus robuste de sa plantation, endosse avec force et courage la responsabilité de toutes les fautes imputables à ses semblables, non pas parce qu’il est doté d’un courage hors norme, non pas parce que sa capacité de résistance est plus grande, mais parce qu’il est capable de cet amour pour les siens, Cet amour inexplicable, immuable que rien ne peut ébranler.
Un amour plein, généreux que ses frères et soeurs de peine lui rendent avec force et attachement.
Nous allons assister aux derniers instants de ce guerrier, qui semble diriger tacitement la plantation. Derniers instants puisqu’il aura commis l’outrage ultime, défiant une fois de trop le maître, il aura donné un enfant à « La P’tite Marie », qui pourtant ne lui était pas réservée.
Il va une nouvelle fois être conduit et attaché à cet arbre, toujours le même arbre… Son arbre.
De sorte qu’une étrange complicité va naître entre ses deux êtres vivants que la douleur unit.
Ecorce de peines va nous emmener aux côtés, tout contre cet arbre qui va être la dernière entrave, le dernier voyage de « Jacquot Qu’on Casse Pas ». Nous allons être les témoins de cette rencontre inhabituelle entre un Homme, un « presque mort » et son tombeau, son arbre… Le Fromager.
La seconde partie du spectacle amène un total bouleversement de la trame narrative.
Nous quittons l’habitation de « Jacquot Qu’on Casse Pas ».
Nous sommes projetés dans un autre espace temporel et géographique.
La quête identitaire qui incombe à chaque enfant de nos sociétés modernes n’est pas un exercice propre au monde antillais, il est le passage obligé de n’importe quel individu qui tente d’évaluer sa place dans le monde.
Le questionnement tourne autour de la culture « de sang » – celle qui a construit nos parents – et de la culture « d’adoption », celle construite et nourrie dans les quartiers populaires, à la périphérie de nos grandes villes.
Quel serait l’intérêt de raconter l’esclavage si ce n’était pour souligner ce qu’il en reste encore aujourd’hui ? Quels sont les êtres avec qui je partage l’organisation de la société d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui les a construit ? D’où viennent-ils ? Quel regard portent-ils sur leur histoire, leur parcours ? Qui sommes-nous ?

Une identité antillaise ?
Il me paraît primordial aujourd’hui de nous emparer de cette partie douloureuse de notre histoire, l’Histoire du peuple Antillais, d’en faire des poèmes, à écrire, à dire, à entendre et à voir.
Nous devons nous approprier cette genèse douloureuse, et inventer des récits empreints de ces matériaux si particulier, cette douleur, cette peine profonde.
Des histoires humaines, des histoires qui au-delà de la souffrance racontent l’amour dans sa forme la plus brute et la peine dans sa forme la plus poétique. Lorsque la peine devient moteur, vecteur d’émotions qui finalement nourrissent et donc construisent une partie du « squell’être » de l’identité, nous narrons plus qu’une parcelle du quotidien d’un peuple opprimé, nous proposons un regard sur un mode de construction d’un groupe d’individus.

Par conséquent nous reconnaissons à ces individus leurs propres spécificités qui leur permettent d’être et de se penser en tant que groupe dans un ensemble, plus large, et plus complexe. Nous faisons de ces êtres un peuple du monde, dépositaire d’une infime partie de l’histoire de l’Humanité, un peuple bien vivant.
Les Antillais ont depuis bien longtemps de grandes difficultés à s’approprier certaines parties de leur l’histoire. Comment se construire une identité en tant qu’esclave fraîchement affranchi quand ses semblables n’ont connu que la vie en captivité ? Quel peuple, quel ensemble d’individus devient alors « les Antillais » ? Il s’agissait de recouvrer un semblant de dignité humaine, et cela n’était pas envisageable sans une espèce de trait tiré sur le passé.
Comment se construire un statut d’être humain en travaillant sur la question de la mémoire des ancêtres ? Les Ancêtres sont garants du patrimoine du peuple, comment penser ceux-ci alors qu’ils n’ont connus que le calvaire de l’esclavage ? L’une des spécificités des Antilles est que ces îles ont connu très peu d’approvisionnement en esclaves, les premiers captifs venaient d’Afrique, ensuite l’Antillais est né d’esclaves qui sont nés esclaves, il est un produit direct de cette pratique.
Ses ancêtres Africains sont trop loin pour qu’il puisse se vêtir de cette peau-là.
Alors, le mutisme fut de mise, parce qu’il paraissait évident que se construire en tant qu’humain était plus aisé en tant que français d’origine antillaise des colonies qu’en tant que petit-fils et petite-fille d’esclaves.

La filiation
Aujourd’hui, heureusement, les choses changent, comme si la période nécessaire à une première phase de cicatrisation était arrivée à terme.
Depuis La Marche des Antillais du 23 mai 1998, en souvenir de leurs ancêtres esclaves (réunissant près de 40 000 personnes, dans l’indifférence médiatique la plus totale), les aspects historiques prennent une toute autre place dans la vie d’Antillais qui sont de plus en plus nombreux à être conscients de leur filiation.
D’ailleurs, cette date emblématique reste un rendez-vous inévitable pour les activistes de cette question primordiale de la mémoire.
Chaque année, chaque 23 mai, Le comité de marche du 23 mai organise le plus important rassemblement d’Antillais de l’hexagone, dans une cérémonie qui n’a rien de festive et où le recueillement et la dignité sont de mise.
Depuis 2 ans, dans le cadre de cette cérémonie, j’apporte ma petite contribution à cette entreprise de re-construction, je dis un poème à la mémoire de nos anciens, et à l’acceptation de leur présence dans notre quotidien.
Pleinement investi de ce que nous portons en nous, je tente de poursuivre ce cheminement.
ECORCE DE PEINES, est un bout d’histoire, un bout de poésie, qui traite de l’amour des nôtres pour les leurs, parce que j’estime que c’est de cet amour dont nous devons nous saisir, il est la clé qui ouvre la lourde porte du ressenti, et le ressenti, quel qu’il soit est gage de vie… Quelle qu’elle soit.

Le spectacle
Pour donner vie, justement, à cette Création/Conte nous avons choisis de mélanger la Danse, le Slam/Poésie, et la musique jouée Live.
Didier Firmin, le Danseur, est spécialiste de la Danse debout : la House et le New Style, il a présenté une création en duo aux Rencontres Urbaines de la Villette à Limoges en octobre 2005.
D’de Kabal est une figure incontournable de la scène Slam Française, membre du collectif Spoke Orkestra, initiateur des soirées Bouchazoreill’Slam au Trabendo à Paris.
Ses textes sont d’une précision et d’une profondeur parfois déroutante, sa voix basse et caverneuse est reconnaissable dès les premières syllabes.
Ezra, est Human Beat Box, cette technique qui consiste à produire des rythmes de toutes sortes avec la bouche comme unique instrument. Présent sur de multiples scènes, il mélange à ses créations sonores une multitude de rythmes et de sons autour de mises en scènes inattendues Ecorce de Peines est un spectacle atypique, qui réunit trois artistes qui excellent dans leur discipline.
De la Danse avec des mots pour unique support, De la Musique ne provenant d’aucune machine, De la voix comme unique instrument pour appuyer du texte ou pour appuyer des modules dansés, Voilà le parti pris d’Ecorce de Peines, Trois êtres humains, Deux micros, Des Corps et des Mots, Pour mettre en lumière les maux d’hier et d’aujourd’hui, puisque les mots portent les récits, puisque les sons racontent les époques, nous voulons parler sur ceux-ci, nous voulons danser sur ceux-ci.
Dans une esthétique danse, dense, et complètement humaine.