Avignon 2009 : Festival et histoires de lézards

Drapé dans sa très haute opinion de lui-même, héritier de la grande histoire du théâtre occidental, fidèle à la tradition théâtrale issue de l’Europe de l’est et à ses amours antiques, le Festival d’Avignon entreprend ces dernières années de « s’ouvrir à l’Autre ». On aurait pu croire que le choix de Wajdi Mouawad comme artiste associé de l’édition 2009 aurait ramené un peu plus d’altérité extra-européenne, pourtant le Sud y figure encore comme un territoire lointain, si loin que toute création qui évoque l’Afrique reste un voyage. A l’heure où Barack Obama vient d’être élu en Amérique, Hortense Archambault et Vincent Baudriller – codirecteurs du festival – qui prennent soin de le nommer dans l’éditorial du programme du festival sans autre commentaire, omettent d’exprimer l’essentiel : Obama est un métis, africain et américain, qui dirige aujourd’hui les Etats-Unis. S’il a été élu ce n’est pas qu’il représente le voyage, l’Afrique lointaine mythifiée, fascinante et effrayante, ce n’est pas un guerrier Massaï que les Américains ont choisi !
On doit cesser de penser aujourd’hui l’altérité comme un exotisme. Car on s’invente en effet de nouveaux exotismes, l’exotisme du malheur, des génocides et des guerres. On s’invente de nouveaux tourismes. Or l’altérité n’est pas de l’autre côté de l’océan, l’autre n’est pas non plus à notre porte, il est entré dans la sphère européenne depuis des siècles, l’autre est avec nous, il respire le même air que nous, il suffit de lui porter un peu attention et d’accepter sa différence, son irréductibilité d’être humain, car on doit aujourd’hui se construire ensemble. Quelle est cette folie de penser une programmation théâtrale qui se veut « ouverte au monde » et qui souhaite interroger la mémoire sans ouvrir l’œil sur les artistes de l’altérité intérieure à la France ? Pourquoi construire de la distance en présentant Jean-Luc Raharimanana comme l’auteur venu de Madagascar et Dieudonné Niangouna comme l’artiste débarqué du Congo ? À l’heure d’internet et d’une mondialisation irréversible est-il pertinent de se poser la question de savoir où vivent ces créateurs ? On doit plutôt accepter qu’ils appartiennent nécessairement à un entre-deux ; ils se construisent dans une complexité faite d’histoire coloniale et d’immigration. Linguistiquement, culturellement ils sont travaillés par des imaginaires hybrides et métissés. Pourquoi ne voir en eux que ce qui continue de nous conforter dans notre posture occidentale ? En mettant une distance, on cherche encore ses propres frontières, devenues finalement virtuelles, au lieu d’accepter une certaine dissolution, une certaine contamination aussi.
Si, comme le dit la 4e de couverture du programme du 63e Festival d’Avignon, « le gouvernement du Québec soutient le rayonnement international des artistes québécois », c’est que Québec reconnaît Wajdi Mouawad comme un artiste Québécois et non comme un artiste Libanais qui raconte le Liban et ses combats aux Québécois. Le Québec s’approprie Wajdi Mouawad avec toute la complexité qui est la sienne son histoire libanaise, ses aventures parisiennes, sa vie au Canada. L’artiste est cousu de ces expériences, de ces exils, de ces voyages et le monstre Frankenstein qu’a engendré l’histoire coloniale et la mondialisation, ce vilain petit canard, on le repousse continuellement sur les marges, sans s’apercevoir que depuis longtemps les cygnes, les oies et les canards pataugent dans la même marre et mangent souvent le même grain. Même le chorégraphe Rachid Ouramdame que le programme du Festival n’a pas été jusqu’à faire un ambassadeur du Maghreb (Ouf !), se retrouve tout de même dans la marge parisienne représentant Gennevilliers, autre mise à distance autre exotisme, celui de la banlieue et de ses migrations.
Alors on colle Antananarivo sous le nom de Rahiramanana et Brazzaville sous celui de Dieudonné Niangouna et en ces temps où le festival veut faire entendre la colère face aux incohérences du monde, nous voulons qu’on nous raconte la guerre au Congo depuis le Congo, nous voulons entendre les voix d’Afrique… A en croire le programme Les cauchemars du Gecko est la réponse à la question originale que s’est posée le festival : « Comment voit-on le monde lorsqu’on habite dans un pays pauvre, très pauvre, à l’image de Madagascar et qu’on regarde de là-bas l’Occident riche bien qu’en crise ? » Or d’après ce même programme « Thierry Bédard a demandé à Raharimanana de répondre à cette question ». Tout se passe donc comme s’il fallait encore une fois attendre une motivation d’ici pour connaître le point de vue de là-bas. Mais si les directeurs du festival d’Avignon s’étaient un peu intéressés au festival d’en bas, celui qui anime les rues d’Avignon, le festival qui transpire, celui qui mouille sa chemise, il aurait pu entendre la voix de ces pauvres, si pauvres… sans avoir recours à un tel détour. Cette question est en effet au cœur de nombreux spectacles du Off. D’abord de Compagnie venues d’Afrique, comme Bou-Saana du Sénégal, artistes sans grands moyens mais plein d’ingéniosité et d’humour, pleins de dérision venus échanger avec les spectateurs et réfléchir ensemble sur les paradoxes de cette mondialisation, sur les contradictions de l’immigration, sur cette tension Nord-Sud… avec conviction, détermination, violence parfois, mais sans agressivité, sans discours préfabriqués. Malversation économique, spoliation à l’échelle mondiale des pays pauvres, exploitation, catastrophe écologique, course au profit… tout y passe.
Comment comprendre les soulèvements de la jeunesse des banlieues qui brûle des voitures si on ne tente pas de regarder avec eux dans la même direction et de porter avec eux les bagages que transportent les hommes et les femmes venus d’ailleurs qui vivent à nos côtés, et comment avancer si on n’ouvre pas les valises et si on ne fait pas ensemble l’inventaire ? Le rapport Nord-Sud n’est pas une question de distance, l’envers du monde qui nous effraie n’est pas dans le lointain Brazzaville ou le lointain Antanarivo, cet envers du monde est tout près de nous, il nous habite sans que nous y prenions garde. Ouvrons les placards, soulevons les tapis !
Entièrement construit sur une frontalité qui met le spectateur au pilori dans le parti pris esthétique des Cauchemars du Gecko choisi par Thierry Bédard, la pièce fabrique de la frontière, du cordon sécuritaire dans les consciences, au lieu d’amener à une conscientisation par une approche sensible. La violence est au mauvais endroit, elle est entièrement recentrée sur l’invective, l’adresse, la projection du texte et au même moment elle se heurte au mur du public, car le vrai mur au théâtre celui où il faut trouver la faille, celui qu’il faut ébranler, mettre en crise, lézarder, celui ou le gecko justement doit pouvoir trouver la fissure où se glisser est bien le mur des regards dans le noir de la représentation. Et ce n’est pas la violence à l’adresse du spectateur, la hargne qui le met en crise, la mise en crise passe par ce cheminement qui amène le spectateur à la question, au doute, à l’inconfort, à la géhenne… Thierry Bédard choisit de bourrer la gueule du spectateur et une fois KO que peut-il entendre ? Il protège sa tête, ferme les écoutilles et attend que ça passe… La déconstruction de la langue de Raharimanana, son invention poétique, ses explorations acoustiques, ses pirouettes lexicales n’ont plus aucune portée et on n’entend que la plainte. Le ballon géant en forme de lézard fantôme, ce gecko monstrueux qui a perdu ses couleurs et entre en scène à la fin ne suffit pas à élever les consciences et à « aérer la parole » comme le dit si bien Koulsy Lamko.
Au lieu de se poser la question des frontières, il faudrait plutôt se poser la question du partage et de la reconnaissance de soi en l’autre et de l’autre en soi. La mémoire de l’Afrique n’est pas un problème plus congolais, malgache que français ou canadien, c’est un enjeu humain aussi bien parisien, avignonnais, que new-yorkais, ou berlinois, parce que les générations à venir sont déjà le fruit du mélange des lendemains coloniaux et de la mondialisation. La crise coloniale dont parle Édouard Glissant est au cœur de notre quotidien. Et la seule façon de la dépasser, c’est de la chevaucher de la prendre à bras-le-corps, de comprendre cette histoire et de l’analyser pour la partager. Nous ne sommes plus à l’heure des constats. Culpabilité et repentance n’ont plus ici de sens. Quand on ne sait même pas de quoi on parle, le secret ne peut être entendu. Ce cadavre pourrissant enfoui dans les fondations même de notre maison commune, il faut l’exhumer, l’embaumer et lui donner enfin une vraie sépulture, là est sans doute l’enjeu du théâtre.

Les spectacles du Off, expression de la diversité ont convoqué ces questionnements avec force. Le fada rive droite de l’auteur algérien Arezki Melal mis en scène par Nabil El Azan, au théâtre Gilgamesch, pouvait même être abordé comme le parfait contrepoint des Cauchemars du gecko dans le festival des gueux. Même sujet, même histoire de lézards, où margouillats et magouilleurs ne sont pas à confondre, même désenchantement, même Afrique à la dérive, même planète la tête dans un sac en plastique, mais le spectateur est pris par la main pour venir dans la ronde. Ces jeunes d’Afrique exploités et floués de tous côtés, dans la drogue, la prostitution, la pauvreté matérielle et intellectuelle nous rappellent qu’ils sont les mêmes que les jeunes des quartiers pauvres d’ici et qu’immigration choisie et quotas n’endigueront pas les rêves d’exode.
La programmation d’un lieu du Tout-Monde comme la Chapelle du Verbe Incarné était extraordinairement en prise avec ces mêmes questionnements que soulevait quotidiennement une étrange vibration née dans le ventre du théâtre avec le premier spectacle de la journée et qui se propageait aux six autres pièces à l’affiche, œuvrant à créer cette « totalité de tremblement » si chère à Edouard Glissant : mémoire de l’esclavage et violence des banlieues, avec Ecorce de peines le spectacle inaugural de D’ de Kabal ou Bintou de Koffi Kwahulé dans la mise en scène de Laetitia Guédon ; regard sur l’autre dans Anjo Negro de Nelson Rodriguès par le Théâtre Vagabond ou dans Le Collier d’Hélène, un spectacle pour apprendre à voir autour de soi et à sortir de ce replie sur nous-mêmes qui nous attache à nos convictions et nous aveugle, un texte québécois de Carole Fréchette dont l’histoire se joue au Liban et dont s’est emparé une compagnie martiniquaise, le Théâtre du Flamboyant ; immigration et condition des femmes maghrébines vues de l’intérieur avec Sacrifices, un spectacle plein d’humour et de dérision que Nouara Naghouche portait seule en scène avec une énergie et une vitalité sans pareil ; écologie et responsabilité face à la destruction de notre planète avec Boomerang, le dernier spectacle d’Éric Checco et Zandoli pa tini pat une pièce chorégraphique de Chantal Loïal entre Guadeloupe et région parisienne où il est aussi question de lézard qui perd ses couleurs… Il faut dire que cette diversité, le Théâtre du Verbe Incarné, la « Chapelle » comme disent aujourd’hui les connaisseurs la cultive comme une orchidée rare, car elle touche aussi bien aux territoires d’origines réelles et imaginaires des artistes, qu’aux esthétiques et aux pratiques scéniques. Performance en solo pour Sacrifices, tragédie antique des banlieues avec 16 acteurs en scène pour Bintou, danse hip hop pour Boomerang, slam et beat box pour Ecorces de peine, théâtre d’art pour Anjo negro de Nelson Rodriguès mis en scène par Marc-Albert Adjadj, danse contemporaine pour Zandoli pa tini pat, travail sur l’oralité pour le théâtre du Flamboyant et temps de rencontre et de réflexion philosophique avec Edouard Glissant et l’Institut du Tout-Monde.

D’autres lieux du Off défendent aussi chaque année une ouverture aux expressions des diasporas comme l’espace Alya avec une programmation jeune public très marquée par les enjeux de l’altérité et du vivre ensemble et la Manufacture, un lieu soutenu par la Communauté de Belgique qui programmait cette année Carte d’identité d’un jeune auteur rwandais, Diogène Ntarindwa et Cahier d’un impossible retour de Valérie Goma auteure franco-congolaise qui vit aujourd’hui en Guyane. La Luna faisait entendre la voix magnifique de Rachid Akbal avec Baba la France, une autre facette de l’histoire française vue par la lorgnette des migrants algériens de la première heure, une histoire de génération tendre et poignante. Il faut aussi saluer le travail du Chêne noir qui a repris Les Confidences à Allah de Saphia Azzeddine, une mise en scène de Gérard Gelas avec la belle Alice Belaïdi et accueilli Big Shoot de l’auteur franco-ivoirien Koffi Kwahulé, un spectacle qui a fait salle comble tous les jours avec Denis Lavant seul en scène ; ou encore le Théâtre du Petit Louvre et Pas de prison pour le vent, un texte d’Alain Foix autour d’Angela Davis mis en scène par Antoine Bourseiller avec trois comédiens au tempérament de feu : Sonia Floire, Mariann Mathéus et Yane Mareine.
Nombreux ont été les geckos de toute sorte et de toutes les couleurs qui ont cette année traversé le festival pour se glisser entre les vieilles pierres d’Avignon et se loger au creux des plus prestigieux théâtres de la ville.

///Article N° : 8890

Partager :

Laisser un commentaire