Studio Midimusique, Dakar

Entretien de Sophie Bachelier avec Aziz Dieng

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Aziz Dieng travaille depuis 10 ans dans son studio « Midimusique. » Ce « home studio », première structure de ce genre au Sénégal, a permit une « démocratisation » de la musique sénégalaise. Beaucoup de chanteurs, de musiciens ont pu ainsi enregistrer leurs maquettes et multiplier leurs chances de trouver des producteurs. De ce lot, est sorti un beau bouquet d’artistes aujourd’hui connus sur le plan international : Cheikh Lô, Coumba Gawlo Seck, Positive Black Soul, Dara J, Pape Fall, El Hadj N’Diaye…

Peut-on dire que les problèmes qui se posent aujourd’hui aux musiciens sénégalais sont les mêmes que ceux que tu as rencontré lors du lancement du studio midimusique il y a dix ans ?
Malheureusement, ces problèmes sont fondamentalement les mêmes. En dix ans, grâce à leur dynamisme, les musiciens, avec des « guitares pourries », des « micros qui crachent », des « ampli crado », sont quand même arrivés à se faire écouter au-delà des océans, et cela malgré un environnement toujours très difficile… Certes il y a davantage de studios, les productions sont plus nombreuses, le travail des médias s’est affiné, les radios se sont multipliées et diffusent plus de musiques sénégalaises… Mais les musiciens rencontrent encore beaucoup trop de difficultés. Se faire entendre à l’extérieur relève vraiment du miracle !
Le musicien est trop souvent victime d’abus. Il ne possède aucun contrôle sur sa production. Le circuit de distribution, ou ce qui en tient lieu, n’est pas fiable, impossible de dire combien de cassettes ont été vendues ! De nombreux producteurs ne déclarent pas correctement le nombre de cassettes diffusées…
Parfois aussi avec l’accord de l’artiste…
C’est vrai, parfois aussi avec la complicité de l’artiste parce qu’il faut savoir que Le BSDA ponctionne 35 % de commission sur les « Droits de reproduction mécaniques » qui reviennent aux artistes. C’est beaucoup par rapport à une moyenne mondiale qui tourne autour de 18 % à 20 % ! Certains artistes pensent qu’il vaut alors mieux s’entendre avec le producteur qui leur donne un peu d’argent !
Jusqu’ici, on s’est très peu occupé des droits des artistes. La piraterie existe au grand jour, les pirates ont « pignon sur rue », travaillent à « ciel ouvert » ! Chacun le sait, les autorités le savent. On en parle à longueur d’années, dans les réunions, les conférences, les colloques officiels. Pourtant, aucune mesure n’est jamais prise. Manque de volonté politique, complicités ? On est en droit de se poser des questions ? Au bureau des « Droits d’auteur », on sait tout ça, mais il n’a pas les moyens de répression suffisants malgré les efforts de sa directrice que je salue au passage. La plupart des radios ne s’acquittent pas de leurs droits. Sans la musique, la télévision, les radios ne fonctionneraient pas. Pourtant on ne se préoccupe pas des droits des musiciens qui font vivre ces diffuseurs.
De quoi vivent les auteurs-compositeurs ?
Ils vivent de la galère… La triste réalité est que la plupart des musiciens vivent dans une situation de précarité terrible. Non seulement ils n’ont pas de revenus pour vivre correctement et faire vivre leur famille mais à cela s’ajoute le fait qu’ils n’ont aucune sécurité sociale. Un musicien a un accident, il devient handicapé, il est condamné à la mendicité ! On dira : « Ah, c’était un bon musicien !… » Et ça s’arrête là. En plus, dans le milieu musical, l’essentiel des rapports sont non-contractuels. Un musicien peut travailler quelque part cinq ans, dix ans, et un beau jour il se fait renvoyer et ça s’arrête là. Tant pis pour lui.
Donc, jamais de contrat d’engagement ou de licence. Jamais de contrat en général…
On est dans l’oralité. C’est le contrat verbal qui fait loi, alors la porte est ouverte à tous les abus.
A propos d’oralité, est-il juste de dire que la majorité des musiciens sénégalais appartient encore à la « caste des griots » ? Et cela a t-il une incidence sur la pratique musicale ?
La musique sénégalaise est fortement marquée par les griots – qu’on sait, par leur fonction sociale, très portés sur la louange. Aussi, le chant laudatif y est très présent, il revêt souvent des formes caricaturales : des chansons avec pour seul contenu l’alignement de noms de personnalités. Il arrive même en studio qu’on fasse sauter des soli instrumentaux pour ajouter encore des noms !
Le chant laudatif a donc une incidence sur la forme musicale. Et le public, la critique musicale, commencent d’ailleurs à s’en lasser. Ils reprochent aux chanteurs de ne pas suffisamment travailler les textes et de donner dans la facilité. Le chant laudatif permet en effet au chanteur de récolter beaucoup d’argent. Il sort une cassette dans laquelle il fait la louange d’un certain nombre de noms, généralement très riches, il fait le tour de ces gens-là qui lui donnent, qui de l’argent, qui un billet à la Mecque, qui un terrain, qui une voiture, qui des bijoux… C’est sa manière de rentabiliser sa cassette.
On peut cependant se poser des questions ! Cette pratique n’est-elle pas un frein au bon fonctionnement des mécanismes du marché ? On ne pense pas plan de carrière, on ne se pose pas la question de comment améliorer l’environnement musical. C’est un grand problème, et ça explique en partie l’individualisme très marqué des musiciens chez nous. Au Sénégal, malgré un Youssou N’Dour, un Ismaïl Lô, un Baba Maal, malgré d’autres grands noms connus à travers le monde, les musiciens ne sont toujours pas organisés. Ils marchent en ordre dispersé. Chacun essaie de trouver des solutions individuelles à ses problèmes. Les « grands » louent des « sono » à des prix inabordables. Les conditions sont extrêmement difficiles, mais l’essentiel n’est ni l’aide des « grands », ni l’aide de l’Etat – quoique l’Etat a son rôle à jouer. La politique de la main tendue est trop souvent monnaie courante. On attend de l’aide des « grands », en vain, on attend de l’aide de l’Etat en vain. Je crois que l’essentiel serait d’arriver à s’organiser.
On parle aussi du « racket » des médias…
C’est un scandale au Sénégal, beaucoup d’animateurs demandent de l’argent en dessous de table pour être motivés à passer des cassettes. Pour les jeunes talents, c’est dur. Un groupe ou un musicien qui en est à sa première cassette vient de parcourir un chemin très difficile. Pour sortir sa première cassette, il y a souvent laissé « la peau des fesses » et si après cela on lui demande des 5 000 ou 10 000 CFA pour passer la cassette, ce n’est que plus difficile…
Cela fait partie des choses qui doivent très rapidement changer, il y a un travail de moralisation à faire dans le milieu des animateurs…
Est-ce qu’on ne peut pas relier ça au fait que les gens ont des salaires trop bas ? Cela n’est pas une excuse mais une cause…
Absolument, bien que cela n’excuse pas cela, il est vrai que les animateurs ici sont très mal payés et beaucoup arrondissent leur fin du mois en « rackettant » les musiciens. Il y a quelqu’un qui disait que « la solidité d’une chaîne dépend de celle de son maillon le plus faible ». Il ne faut pas continuer dans cette voie. Au Sénégal, il y a encore beaucoup de travail à faire, à la fois au sein des musiciens, au niveau des techniciens et sur le plan de la formation de tous les métiers de la musique. Ceci passe par mettre les animateurs dans de meilleures conditions de travail. Pour obtenir un traitement beaucoup plus respectueux du travail et des oeuvres des musiciens, il est nécessaire d’instaurer un système de contrôle des Directeurs musicaux. Ce poste n’existe pratiquement pas au niveau des Radios, ceci les obligeraient à faire un travail plus respectueux, plus sérieux.

On retrouvera le texte intégral de cet entretien dans l’annuaire publié par Enda Art (cf rubrique).///Article N° : 1423

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