Tigritudes : sur les traces de Muna moto

Un cycle de cinéma panafricain ouvert sur le monde

Print Friendly, PDF & Email

Du 12 janvier au 27 février 2022, le Forum des images à Paris accueille 66 séances : une par année de films produits entre 1956 et 2021, issus de tout le continent africain, parmi lesquelles 12 séances de films afro-diasporiques et de nombreux courts métrages.

Attention chef-d’œuvre ! C’est Muna moto (L’Enfant de l’autre) du Camerounais Jean-Pierre Dikongué Pipa qui ouvrira la danse lors de la soirée d’inauguration du 12 janvier. Le choix de ce film de 1975 récemment restauré n’est pas neutre. D’abord, il est magnifique, tant par son utilisation des espaces et des visages que par sa force humaine : une histoire d’amour contrariée par le manque d’argent pour payer la dot. Pour épouser Ndomé qui est enceinte de lui, l’orphelin Ngando travaille comme un forçat. Il doit finalement faire appel à son oncle maternel, Mbongo, traditionnellement habilité à exercer l’autorité en système matrilinéaire : un goujat déjà marié à trois femmes mais resté sans héritier. L’enjeu sera dès lors l’enfant de l’Autre…

Tragédie poétique, Muna moto et donc aussi une histoire sociale. Il est emblématique des débuts des cinémas d’Afrique par cette thématique mais aussi par la difficulté de sa finalisation. Jean-Pierre Dikongué Pipa avait reçu de la pellicule noir-et-blanc envoyée par Jean-René Debrix, qui dirigeait le Bureau du Cinéma au ministère français de la Coopération. Il avait étudié le cinéma au Conservatoire libre du cinéma français (CLCF) mais les scènes avaient été tournées sans clap de début pour les repérer et il y avait eu une panne de magnéto, si bien qu’une grande partie des rushes était enregistrée sans son ni parole, et que le son existant ne se trouvait nulle part synchrone. Trois monteuses avaient déclaré forfait, jugeant le film « inmontable ». C’est alors Andrée Davanture qui s’y est collée. « J’ai toujours dit que le film Muna moto appartient à deux personnes, Dikongué Pipa et Andrée Davanture », a déclaré le réalisateur dans un entretien reproduit dans l’excellent livre-hommage à la monteuse aujourd’hui disparue.[1]

Les textes furent réécrits par Dikongué Pipa puis réenregistrés six mois plus tard et entièrement mixés et resynchronisés à la table de montage, sans que cela soit perceptible au final.[2] Le film rencontra un grand succès dans les festivals,[3] une tournée couronnée par le tanit d’argent aux Journées cinématographiques de Carthage et l’étalon d’or au Fespaco.

Rien d’étonnant donc à ce que Muna moto fasse l’ouverture de Trigitudes, car les deux commissaires ayant programmé l’événement avec Émilie Rodière du Forum des Images, les réalisatrices Dyana Gaye et Valérie Osouf, sont elles-mêmes connues pour leur engagement dans leur cinéma et leurs actions, notamment pour le respect des réfugiés ou la formation des cinéastes. « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore : la célèbre phrase de Wole Soyinka en réponse au mouvement de la négritude définit une attitude, celle d’arrêter de se définir par rapport à l’Occident pour agir et définir soi-même sa place, en somme d’arrêter d’être « l’enfant de l’Autre ».

Les films d’Afrique n’ont jamais cessé de nous inviter à habiter différemment le présent. Leur exigence d’humanité s’est opposée aux logiques dominantes. Leur revendication d’autonomie s’est confrontée aux hégémonies issues de la colonisation, du développement, de la mondialisation et de l’économie de marché. Leur économie n’a cessé d’être une résistance. Leur créativité a démontré la pertinence du divers et l’utopie pratique de leurs approches.

C’est à cette exploration que convie une riche programmation « soucieuse d’inscrire le continent dans le chant du monde ». L’ouverture aux diasporas est ainsi flagrante, l’Afrique restant l’origine et la source mais pas forcément le territoire de sa présence. Deux master-classes, six leçons de cinéma et des rencontres transversales sont prévues, mais il ne s’agit là que de l’inauguration du cycle : une itinérance de l’événement est désirée, sur le continent africain, dans les territoires d’Outremer, et plus largement à travers le monde, notamment aux Etats-Unis, que les incertitudes de la pandémie rend difficile. La première de cette itinérance aura lieu au printemps 2022, au Ciné Guimbi de Bobo-Dioulasso (et dans sa région, à travers le circuit itinérant Cinomade). Un livre et une édition dvd devraient également paraître… Rendez-vous donc sur le site de l’événement : www.tigritudes.com

[1] Claude Forest, Andrée Davanture, la passion du montage, L’Harmattan, collec. Images plurielles, 2021, p. 100. Cf. article n°15205.

[2] Cf. Entretien avec Andrée Davanture (article n°2539).

[3] Grand prix du FIFEF (Genève, 1975), Grand prix Georges Sadoul (France, 1975), 1er prix OCIC au Fespaco.

  • 96
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire