La censure des films s’intensifie au Cameroun

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Le ministère des Arts et de la Culture demande aux centres culturels étrangers de soumettre leurs films à la délivrance d’un visa d’exploitation, via la commission de censure.

En février 2012, le ministre des Arts et de la Culture (Minac), Ama Tutu Muna, a décidé que désormais, les centres culturels étrangers installés au Cameroun allaient soumettre leurs films à la Commission nationale de contrôle des films cinématographiques, prises de vues et enregistrements sonores, dite commission de censure, en vue de l’obtention d’un visa d’exploitation. Car, au Cameroun, l’activité cinématographique demeure soumise à un régime d’autorisation préalable délivrée par le ministre des Arts et de la Culture, après avis de la commission de censure qu’il préside. Selon l’article 10 de la loi n° 88/017 du 16 décembre 1988 fixant l’orientation de l’activité cinématographique, « aucun film cinématographique, quels qu’en soient le genre et le format, ne peut être distribué au Cameroun en vue de sa représentation en séances publiques, à des fins commerciales, éducatives ou culturelles s’il n’a obtenu l’autorisation, sauf dérogation prévue par voie réglementaire ». Mais la motivation à la décision du Minac, qui arrive en 2012, soit 24 ans après l’adoption de cette loi, semble être ailleurs.
Un responsable de ce département ministériel explique : « Il est question de faire cesser le deux poids deux mesures car il n’y a pas de raison que les nationaux soumettent leurs films à la commission et pas les étrangers. Nous voulons nous assurer que ce qui est diffusé dans ces centres n’est pas de nature à inciter à la révolte, à amener des troubles à l’ordre public ou à pervertir nos jeunes. Cette décision fait suite à des dérives observées, car ces centres profitent des relations diplomatiques pour faire passer toutes sortes de choses ». Le responsable du Minac fait ainsi référence au Festival international de films de droits de l’homme interdit le 11 avril 2011 pour « menaces à l’ordre public ». Financé par l’Union européenne, ce festival devait se tenir au Centre culturel français de Yaoundé (Institut français depuis janvier 2012). Dans sa programmation, il y avait des films comme Révolution mode d’emploi, qui a fait peur aux autorités camerounaises au plus fort du printemps arabe, de la crise en Côte d’Ivoire et à la veille de l’élection présidentielle du 9 octobre 2011.
Restrictions
Cette mesure du Minac, qui marque (de manière maladroite ?) une volonté de reprise en main de l’espace national de diffusion culturelle après des décennies d’abandon, est en effet le prolongement des mesures restrictives prises l’année dernière avec l’interdiction, outre le festival de films de droits de l’homme, de plusieurs films, dont Le Correspondant de Henri Fotso et La Banane de Franck Bieleu.
Irene Bark, la directrice de l’Institut Goethe du Cameroun, s’étonne : « Après 50 ans de coopération culturelle, cette demande nous a surpris. Une coopération culturelle fructueuse entre les différents pays repose en grande partie sur la confiance mutuelle et le libre-échange d’informations et de produits culturels, pédagogiques et scientifiques ». Elle ajoute que les accords de coopération culturelle, conclus en juin 1988 entre le Cameroun et d’Allemagne, prévoient explicitement des mesures de facilitation mutuelle et de promotion des activités culturelles. Ce qui, dans le but de la coopération culturelle, permet l’exploitation de films importés et garantit également « l’utilisation libre » de films pour la programmation culturelle. Joël Lebret, le conseiller culturel de l’ambassade de France au Cameroun soutient que « l’Institut français (Ifc) est très respectueux des lois de ce pays. Toutefois, nous nous étonnons que cette loi soit ainsi mise en avant aujourd’hui, 20 ans après avoir été promulguée ». Il ajoute que l’Ifc « renforcera son soutien à toutes les initiatives, qu’elles soient privées ou publiques, favorisant l’accès aux œuvres cinématographiques, mais aussi la formation professionnelle par les bourses ou/et des appuis aux écoles de cinéma. L’Institut français du Cameroun, comme le faisaient les deux centres culturels français à Douala et à Yaoundé, poursuivra dans ces deux villes son activité de promotion du cinéma en général, et du film africain et camerounais en particulier ».
En réaction, le cinéaste Jean-Pierre Bekolo soutient que « c’est un véritable scandale, elle démontre que les dirigeants du ministère de la Culture ne comprennent pas ce que c’est un centre culturel. La preuve, le Cameroun n’en a pas. Ni la télévision nationale, ni les chaînes privées, ni les bouquets proposés par les câblo-opérateurs, ni les vidéos qui sont vendues dans nos rues ne sont soumis à la censure ». Pour Avit Nsongan Mandeng, délégué général du festival de films documentaires Kribi beach festival, le problème du cinéma camerounais est ailleurs. En l’occurrence dans l’adoption d’un statut pour chaque corps de métier du cinéma et dans le financement des projets.
Ces professionnels du cinéma sont d’autant plus indignés que la question de l’applicabilité de cette décision du ministère camerounais des Arts et de la Culture se pose. Alors que la loi prévoit 21 jours après le dépôt du dossier pour l’obtention du visa d’exploitation, le ministère met parfois plusieurs mois à le délivrer. Illustration : la 3e édition du festival de films documentaires Kribi beach festival, prévue pour se tenir du 9 au 26 juillet 2011, a finalement été annulée, le ministère n’ayant pas délivré de visa d’exploitation à temps. Autre problème : comment le Minac va-t-il faire appliquer sa décision à des espaces culturels situés dans l’enceinte des représentations diplomatiques, à l’exemple des centres culturels espagnol et italien à Yaoundé ?
Palliatifs à la fermeture des salles
Vingt-quatre ans après sa promulgation, la loi n° 88/017 du 16 décembre 1988, qui réglemente l’activité cinématographique au Cameroun, semble aujourd’hui désuète. Elle fait référence aux salles de cinéma et à l’organisme chargé du développement de l’industrie cinématographique (en l’occurrence le Fonds de développement de l’industrie cinématographique, Fodic), qui n’existent plus. De plus, sont hors du contrôle de la commission de censure les milliers de films piratés vendus dans nos rues, les films et séries diffusés sur les chaînes de télévision nationales et sur le câble, de même que les films disponibles sur internet.
Depuis la fermeture de la dernière salle de cinéma en janvier 2009, et face à l’indisponibilité du Centre culturel camerounais (en réfection depuis 2008), les instituts Goethe et français sont devenus des espaces incontournables pour l’activité cinématographique camerounaise. Des avant-premières des films y sont organisées, de même que des projections dans le cadre des festivals de cinéma portés par des associations (Écrans noirs, Mis me Binga, Yaoundé tout court, Images en live…) ou par des ambassades (Japon, Italie, Israël…) Les deux centres abritent chacun un ciné-club qui permet aux jeunes réalisateurs camerounais et étrangers d’être confrontés à la critique de leurs œuvres. L’Institut français dispose d’un fonds de 615 films, accessibles à ses abonnés. Il a aussi les droits sur un catalogue du cinéma français et international de l’Institut français de Paris constitué de 3 500 titres, en plus des 1 500 titres de la Médiathèque Afrique.
Le ministère des Arts et de la Culture ne disposant pas d’une cinémathèque ouverte au public, pour dire le moins, les Camerounais se sont naturellement tournés vers ces centres étrangers. Ils sont d’ailleurs les seuls espaces où le public peut avoir accès aux films du patrimoine cinématographique camerounais, à l’exemple de Le Grand Blanc de Lambaréné de Bassek Ba Kobhio, Quartier Mozart de Jean-Pierre Bekolo ou encore Muna Moto de Dikongue Pipa.

///Article N° : 10684

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Les images de l'article
Dieudonné Nana et Franck Ndema sur les lieux du tournage de Deuxième bureau - à Ngousso (quartier de Yaoundé) le 7 août 2011 © Stéphanie Dongmo




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