Les Saignantes

De Jean-Pierre Bekolo

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A première vue, on pourrait se demander si Les Saignantes est une pédante fantaisie ou bien vraiment porteur de sens. Mais à bien y regarder, son originalité explose. Au-delà de l’apparence, Les Saignantes n’est pas le résultat d’une imagerie reproductible à l’infini dont le clip et la publicité dévoilent les intentions mercantiles. Au contraire, ce film étonnant, provocateur, insolent, jouissif et parfaitement paranoïaque développe une réelle poésie sur des codes reconnaissables par les adeptes mêmes de l’imagerie : la jeunesse. Poésie parce qu’il en est une réécriture, non seulement dans son esthétique mais en ce qu’il renouvelle et même reconstruit de l’image de l’Afrique et plus particulièrement de la ville africaine.
Majolie et Chouchou (!), les deux Saignantes qui manient à gogo le sexe et la mort, ne sont pas seulement superbes parce qu’elle sont fringuées collant mini et séductrices professionnelles. Elles ont plus que la plastique de leur corps : chaque rencontre est une chorégraphie, chaque aventure une synergie, chaque regard un échange. Elles forment un couple d’enfer qui parvient à maîtriser son destin. Cela suppose une force qu’elles puisent dans le mevungu.
Au Cameroun, le mevungu est un rituel purificateur et réparateur des femmes beti qui se protègent en reconnaissant leurs vols ou adultères. Association secrète interdite aux hommes mais tolérée par eux, le mevungu soude la société des femmes autour d’un engagement moral. La chef de l’association doit posséder un puissant evu, glande de magie et de clairvoyance, que chaque femme développe au fond de son ventre quand elle est « éveillée ». Cette entité de puissance ambiguë, mélange de sorcellerie et de clairvoyance, est représentée par un sexe féminin proéminent qui joue un rôle dans la partie finale des cérémonies. (1)
Dans Les Saignantes, le mevungu est régulièrement évoqué par une discrète voix off féminine. S’il développe volontiers le rituel dans sa mise en scène, y compris dans les jeux sexuels inventés par ces saignantes, Bekolo ne fait explicitement référence qu’à l’entité de puissance transmise par les gardiennes. Seule la lune est à l’écran quand « le mevungu s’invite ». En ce jour de 2025, Yaoundé ne vit que la nuit et le mevungu invite « à rejoindre la danse ». Majolie offre son corps à un dignitaire pour obtenir un marché, mais voilà que l’homme trépasse sous les cavalcades à la Zingaro de la belle chevaucheuse. Comment se débarrasser d’un cadavre aussi compromettant ? En le découpant en morceaux. Mais il est impensable en ce pays de couper court aux funérailles d’une telle personnalité : un « morguier » corrompu restaure un corps à la tête fournie par les deux entremetteuses. En dehors de la veuve, tout le monde n’y verra que du feu et de toute façon, tout le monde s’en contente. La levée de corps est l’occasion pour les deux saignantes d’approcher le ministre interprété par Emile Abossolo pour un nouveau coup, mais celui-ci se révélera plus dur à cuire que le précédent…
Il y a du Takeshi Kitano chez Bekolo : un burlesque ravageur en lumières froides pour se jouer de la mort. Il aligne sans complexe les ellipses et fragmente systématiquement les plans pour imposer un rythme, ralentit ou saccade l’image, casse ou alterne le récit, convoque l’ambivalence de corps demi-nus qui ne cessent de se dandiner ou de danser, invente des lumières pour truffer la nuit interlope de couleurs vives comme des vitraux, suit les lignes et provoque les perspectives, au point d’en gaver le spectateur qui n’osait plus en redemander… L’écran se fait composition abstraite, plus proche de la bande dessinée que de la réalité. C’est pourtant celle-ci qu’il réinvente, celle de la nuit de Yaoundé, celle des corruptions et des débrouilles, celle où les femmes se vengent des hommes pour tenter de se définir un avenir.
Rien n’est simple pour les saignantes, à commencer par le commerce de leurs corps, mais elles sauront se faire justicières dans la clairière aux couleurs de spotlights. Revolver, chemise rouge, voiture et karaté : les genres sont convoqués, du polard au fantastique, mais des encarts en signalent l’impossibilité. « Comment faire un film d’anticipation dans un pays qui n’a pas d’avenir ? Comment faire un film policier dans un pays où on ne peut enquêter ? » Ainsi, si c’est le pays le sujet, c’est aussi le cinéma, parce que sans l’art pas de rêve, et sans utopie pas moyen de penser l’avenir. Mais comment faire du film de genre dans une cinématographie qui est elle-même prise comme un genre ? C’est pourtant ce qui permettrait de connecter avec un public mondialisé qui intègre les modèles esthétiques dominants. Les Saignantes s’inscrit dans cette tentative chère à Bekolo de redéfinir un cinéma à la fois africain et contemporain. Quartier Mozart constituait une première rupture et Le Complot d’Aristote la définissait (cf. notre entretien à propos de ce film [entretien n°3944]). Dans les Saignantes surtout, comme chez Caro & Jeunet mais sans le même arsenal, le bizarre y est une nouvelle norme, l’étrangeté un nouveau bréviaire, l’album une nouvelle esthétique, l’inconscient le compagnon obligé, le désir le moteur diesel. Cela ferait bricolage s’il ne puisait sa consistance dans la tragique réalité d’un continent écartelé. Ce n’est pas le film qui est décalé, c’est la réalité.
C’est dans ce contexte que Majolie et Chouchou s’émancipent pour exister. Elles ont en elles un evu qui les brûle tant qu’il en devient dangereux, mais qui les fait croire au pouvoir de la danse et du rêve. De l’utopie, il en faudra pour échapper à la bête encore vivante, celle du pays qui rappelle celle du Brecht d’Arturo Ui, tant le ventre est encore fécond de toutes les horreurs contemporaines. 2025 n’est pas à prendre au pied de la lettre : s’il est clair qu’il veut ouvrir à un avenir, ce film est le produit de notre siècle débutant. S’il multiplie les répétitions, les signes et les effets, c’est pour cuisiner ce qui serait une expression de rupture, sorte de feu d’artifice formaliste très fabriqué, mi-comic mi-manga, d’une indéniable beauté, où l’intégrité n’est plus à chercher dans l’humanité qu’il dégage mais dans la détermination qu’il propose.

1. Cf. Jeanne-Françoise Vincent, Femmes beti entre deux mondes – entretiens dans la forêt du Cameroun, Karthala 2001, 242 p. et le compte-rendu qu’en fait Sophie Blanchy dans la revue L’Homme n°163, 2002, pp.257-259.///Article N° : 3943

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