Le Président, de Jean-Pierre Bekolo

Paul Biya est mortel

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Le dernier film du cinéaste camerounais Jean-Pierre Bekolo, Le Président – Comment sait-on qu’il est temps de partir ?, fait l’objet d’une vive polémique au Cameroun depuis sa présentation en marge du Fespaco, à l’Institut Goethe de Ouagadougou en février 2013, avant même de pouvoir être montré dans le pays. Le Cabinet civil de la présidence de la République a demandé des explications à la ministre de la Culture Ama Tutu Muna. En l’absence de salles de cinéma dans le pays, le réalisateur parle de censure ou d’autocensure des télévisions qui ne veulent pas s’attirer des ennuis. Canal Plus d’Afrique, qui a cofinancé le film, se refuse pour le moment à le montrer, indiquant au réalisateur qu’il est « trop politique ». L’Institut français se refuse également à le passer, ce qui n’est pas non plus sans déclencher de vives réactions (Cf. [murmure n°12084]). Cela intervient dans un contexte tendu, alors même que fin mars 2013, Richard Djimeli, un jeune étudiant réalisateur auteur d’une satire sur le pouvoir, avait été enlevé et torturé (Cf. [murmure n°12086]) et que le blogueur et écrivain Enoh Meyomesse croupit sous les verrous depuis novembre 2011.

Le président Paul Biya est un homme, les hommes sont mortels donc Paul Biya est mortel. Ce serait l’équation cartésienne que cherche à banaliser Jean-Pierre Bekolo en situant très clairement son film Le Président au Cameroun. Car l’argument du film est un rêve : la disparition de Paul Biya. Cela pourrait être son décès, ou bien sa démission. On a le choix entre ces « 3 D » comme l’indique Joe Woodou, le journaliste de télé qui serait la voix de Bekolo dans le film, interprété par l’humoriste Valery Ndongo, narrateur observateur qui se veut « commando de la vérité ». Mais peu importe la teneur du rêve, ce film enfonce une idée force et une seule : Paul Biya n’est pas éternel et il faudra bien s’y faire un jour, ce serait bien de s’y préparer.
Au Cameroun, la vérité n’est pas bonne à dire. Le président a un malaise ? Et l’on envoie Pius Njame en prison, qui avait osé l’écrire. Paul Biya pourrait disparaître ? Scandale au pays et tous de se demander comment ne pas avoir l’air de soutenir Bekolo et comment ne pas passer son film. Vu qu’il n’y a plus de salle de cinéma au Cameroun, cela ne pourrait être que dans les centres culturels étrangers. Mais comment ne pas avoir l’air de s’ingérer alors qu’on est déjà présent ? Je te tutoies le jour mais je refuse ton film la nuit. Diplomatie oblige. (1)
Ce pays est une prison : des cadres enfermés pour détournements complotent, se passent des informations en sous-main, sur des bouts de papier, des secrets d’Etat. (2) Ce pays n’est pas réel : la vie s’est arrêtée à l’indépendance, comme le rappelle un vieux qui avait cru l’avenir possible. Pour réveiller ce pays, il faut de la fiction. Ramener ce président au simple mortel qu’il est. Un mortel qui s’interroge, qui un jour part sans prévenir, qui va rencontrer un rappeur insatisfait. Mais qui ne l’écoute qu’à moitié. Un mortel à qui l’on demande à quoi ça sert tout ça ? Le pouvoir, l’achat des consciences pour s’y maintenir, l’élimination des élites et de la pensée…
Il faut de la fiction. De l’utopie même. Une femme président, au discours sage, pour un pays « normal » où les richesses seraient équitablement réparties. Il faut cette fiction pour ancrer l’idée qu’un avenir est possible, autre que la fossilisation du pouvoir actuel. Et il faut en appeler aux jeunes, le célèbre rappeur Valsero face caméra, au centre de l’écran pour donner plus de poids à son incantation : « Jeune, tu n’es pas mort ! » Sans doute faut-il plus que des mots pour réveiller ces jeunes qui ne rêvent plus, mais un mouvement est perceptible, en phase avec tous ceux qui se soulèvent ailleurs. C’est le choix de Bekolo et de son scénariste Simon Njami : dire et redire pour que ces paroles se banalisent, qu’elles cernent un possible avenir, cet avenir volé durant 42 ans… comme Khadafi. (3)
Rien n’est éternel, pas même le narrateur télévisuel omniscient qui n’arrive plus à démêler le vrai du faux, même lui peut partir un jour car c’est ce que ce film veut dire et redire : il y a un avenir pour ce pays, forcément différent d’aujourd’hui, qui reste à imaginer. Tous les moyens sont bons pour asséner cette idée simple, archi évidente mais pourtant pas camerounaise pour un sou, tant ce pouvoir se pense éternel et ce peuple angoisse à l’idée qu’il ne l’est pas. Et Bekolo de mélanger les genres, d’alterner des scènes en forme de questions et des discours assénés, de convoquer un spécialiste du droit constitutionnel, Mathias Eric Owona, de varier les plans, de diviser l’image et d’égarer le spectateur pour éviter un récit qui diluerait le propos, de jouer sur leur beauté plastique sans jamais tomber dans la belle image, de prendre l’excellent Gérard Essomba pour incarner ce président fatigué et le ramener au simple rang d’homme comme tout le monde, avec ses interrogations, son envie de manger un plat de manioc dans un restaurant populaire, un mortel à qui l’on pose des questions d’homme, à qui l’on oppose la voix du peuple qui pose sa responsabilité, un mortel qui envisage même de partir.
Mais il est seul, dans sa tour d’ivoire, dans l’isolement du pouvoir. Se rend-il seulement compte qu’il dirige un pays qui devrait avoir un avenir ? « Quand avez-vous rencontré un homme simple qui vous parle de ses problèmes de tous les jours ? » Déconnecté du réel, il se perd quand il s’agit d’aller au village à la rencontre de sa défunte femme, (4) et ne peut envisager que les menaces de ces dauphins Brutus qui n’en peuvent plus d’attendre sa mort. Alors, comment briser les chaînes de ce système infernal ? En allant de l’avant, fort de sa propre liberté, seul sur sa moto mais ensemble en énergie, long plan final qui ouvre un rêve pour le pays.

1. Sur décision de l’Ambassadeur, l’Institut français (Yaoundé et Douala) pose comme condition à la diffusion du film l’obtention du visa d’exploitation au Cameroun. L’ambassadeur s’appuie sur une disposition de février 2012 (Cf. [article n°10684]), mais il aurait pu la contourner puisque Jean-Pierre Bekolo a également la nationalité française.
2. D’anciens ministres et des dirigeants d’entreprises publiques ont été arrêtés et condamnés entre 2004 et 2008 dans le cadre d’opérations que la presse a appelé Épervier.
3. Né en 1933 et donc âgé de plus de 80 ans, Paul Biya a accédé au pouvoir en 1982.
4. Jeanne-Irène Biya, première épouse de Paul Biya, est décédée en 1992.
///Article N° : 11568

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 Joe Woodou, le journaliste de télé interprété par l'humoriste Valery Ndongo
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