Tito : Un Cubain à Paris

Entretien de Julien Legros avec Ernesto Tito Puentes

Lire hors-ligne :

C’est sûrement le plus fameux des musiciens cubains de Paris. Ernesto Tito Puentes couronne soixante ans de présence en France avec l’album Gracias.

On lui fait souvent l’amalgame avec un autre Tito qu’il a d’ailleurs rencontré : Tito Puente (1). Mais Ernesto « Tito Puentes », natif de Cuba n’a de commun avec l’autre « Tito » qu’un amour pour la même musique : la salsa. Un mot que le vaillant octogénaire n’aime pas : « Aucun de mes titres de chanson ne comprend ce mot. Ça ne correspond pas à une danse. On danse la salsa sur les pas du son, du mambo, de la guaracha, du boléro. D’ailleurs c’est un mot inventé de toutes pièces par les New-Yorkais. « Au-delà de la sémantique, Tito a toujours milité pour la musique afro-cubaine. « Afro pour les racines africaines et cubaine pour le métissage dans les sons. « Ernesto a été à bonne école avec son père, l’un des plus fameux treseros (2) de l’île. Son oncle Alejandro joue de la trompette, instrument que Tito choisit dans la digne tradition familiale. « J’étais le troisième trompettiste dans ma famille et il y en a eu d’autres depuis »Fin des années quarante, le jeune Titoa plein les oreilles des rythmes latinos qui font fureur : le son, le mambo, le cha cha cha. « J’ai connu celui qui a inventé le cha cha cha. Il s’appelait Enrique Jorrin et avait un grand orchestre : Orquesta America » C’est aussi le début du grand orchestre d’un certain Dizzy Gillespie dont les pitreries et la façon comique de gonfler les joues avec sa trompette sont célèbres. « Il y avait aussi, se souvient Tito,l’orchestre de Machito dirigé par Mario Bauza, l’homme qui a créé le latin jazz » À Santiago de Cuba, le jeune Ernesto fait ses classes avec un orchestre « le plus réputé dans l’île, celui d’Arsenio Rodriguez. Un grand monsieur, avec un orchestre au style différent de celui de tous les autres ».
Un voyage calamiteux
La déferlante afro-cubaine dépasse largement la petite île des Antilles. « C’était à l’époque la musique la plus jouée dans le monde, plus que le jazz. Même dans les films hollywoodiens, on en entendait ». Un jour de 1952 il part pour la lointaine Espagne avec un contrat fabuleux à la clé. « Nous n’avions aucune idée de la valeur de l’argent » se rappelle Tito, amusé. On était payés en peseta et on ne savait pas faire la conversion en dollar ». Trois mois plus tard, après un crochet en Italie, la tournée se poursuit en Syrie et au Liban. « Des pays dont on pense maintenant qu’il n’y a pas de loisirs étrangers. Mais on y écoutait autant de musique cubaine qu’à Cuba ! » La fin du contrat libanais est peu réjouissante. « On s’est retrouvé à cinq musiciens à l’hôtel. Je ne savais pas où aller. J’avais dépensé plus d’argent que je n’en avais gagné. Je devais sept mille dollars au directeur de l’orchestre. Il m’a viré. » Fauché, le Cubain n’a plus les moyens de rallier l’Espagne. Il s’embarque donc, au hasard Balthazar, pour la France dans un bateau, en quatrième classe. « Je n’avais plus d’argent mais des bijoux, huit complets trois-pièces, au moins dix-huit paires de chaussures, deux valises pleines à craquer d’affaires encombrantes. Mauvais calcul ! »
Français par hasard
Les débuts parisiens sont calamiteux : avec trois francs en poche, Tito atterrit à l’hôtel Frochot de Pigalle. Il a du mal à se faire comprendre dans un français très approximatif. Heureusement le travail le happe vite, dans un cabaret de la rue de Ponthieu, près des Champs-Élysées. Le virtuose cubain ne cessera plus jamais de travailler, notamment dans l’orchestre de Sonny Grey. « Ce pays a été une aubaine. Je ne connaissais pas grand-chose de la France, à part Napoléon. Je voulais juste rester trois ou quatre mois pour payer le voyage de retour à Cuba. Mais je me suis plu en France Je reportais le départ au mois suivant. Et maintenant ça fait soixante ans que je vis là ! » Mais on ne vit pas que de rythmes latins. Il tâte du blues avec Luther Allison. Dans les années soixante, les chanteurs de variété, les « Yéyés », ont besoin de musiciens expérimentés. Un certain Claude François lui met le grappin dessus. Il accompagne aussi Michel Delpech, Sylvie Vartan, dirige l’orchestre d’Eddy Mitchell, de Stone et Charden et plus tard une certaine… Catherine Ringer. Ce travail alimentaire dure quinze ans. Et puis en 1980, c’est la rupture. « À la mort de mon ami Joe Dassin que j’accompagnais, je me suis résolu : maintenant qu’il est mort, c’est terminé. »


La naissance du chef d’orchestre
Un premier orchestre naît baptisé – effet de mode oblige – les Salseros. « Ce n’est pas le premier orchestre cubain de Paris »modère Tito « Ce sont les frères Barreto (rien à voir avec Ray Barretto) (3) dont le père a fui la dictature épouvantable de Machado, qui de Paris, ont lancé le mouvement en Europe à la fin des années vingt. »Très vite l’orchestre d’Ernesto, formé de passionnés de tous horizons, désireux d’apprendre cette musique, devient incontournable. Doté d’un solide Big Band il accompagne entre autres Papa Wemba et Manu Dibango. Avec Manu c’est une vieille amitié. « On s’est connus dans les années cinquante, alors qu’il était encore étudiant. Il jouait beaucoup du vibraphone à l’époque. Plus tard dans les années soixante-dix il m’a demandé de diriger l’orchestre de son émission Salut Manu sur France 3. » Tout naturellement Manu est invité sur Gracias, ainsi que des valeurs sûres, un de ses élèves le saxophoniste Guillaume Naturel aux arrangements mais aussi en guest le pianiste Mario Canonge et le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf. De quoi remercier en beauté le maestro Tito !

1. Célèbre musicien, percussionniste, chef d’orchestre new yorkais, d’origine portoricaine
2. Guitare espagnole rendue célèbre par Compay Segundo dans le documentaire de Wim Wenders : Buena Vista Social Club.
3. Histoire de la salsa à Paris [http://maisonorange.fr/annee30.html]
Ernesto Tito Puentes Gracias 2012 Label Just Looking Productions
En concert au New Morning les 6, 7 et 8 décembre 2012///Article N° : 11151

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Gracias de Titos Puentes © Just Looking Productions




Ce contenu vous intéresse ? Africultures a besoin de vous pour continuer d'exister. Alors soutenez-nous !

Laisser un commentaire