Touré sur terre

5ème album de l’artiste, Amonafi est un conte façonné par Daby Touré, artisan musicien. Une mosaïque d‘influences et de rythmes, où la douceur du chant transite par un babel monde des langues. Daby Touré a tout de l’humaniste des années 2000. Portrait.

Entrer chez un disquaire et retrouver son nom au rayon  » musique traditionnelle d’Afrique « . Daby Touré se serait plus volontiers reconnu en pop, voir en reggae, sûrement pas ici. Issu d’une famille de cordonniers, sa filiation l’aurait davantage prédestiné à travailler le cuir. Une place au rayon  » musiques du monde « , alors ? Pas davantage :  » Dirait-on d’un peintre qu’il fait de la peinture du monde ?  » dit-il. Son père, Hamidou de son prénom, membre des précurseurs Touré Kunda, était de la génération world des années 1980. Trente cinq années plus tard, Daby, lui, façonne une musique difficilement étiquetable, personnelle, nomade. A son image. Confronté, toujours, et pourtant, à l’assignation ethnique, qui, toujours, s’abat, implacable, sur les artistes liés au Continent.
Arabe, soninké, wolof, pular, anglais et français. Six langues reprises dans ses chants. Autant d’ancrages et de voyages, à situer entre trois continents. Le langage de Daby reste avant tout musical. Il sourit :  »  C’est toujours par rapport à la musique, à la sonorité. Je chante telle langue, parce qu’elle sonne mieux qu’une autre, à tel moment où je joue, simplement ». Né en Mauritanie, d’une mère hassania, d’un père sénégalais, Daby connait un exil précoce, dès ses deux ans. Séparation des parents. L’enfant s’en va vivre chez un oncle, en Casamance. Daby grandit, entouré de toucouleurs, de wolofs, de peuls, et n’a que ce choix des langues plurielles pour se lier avec les familles, dans l’adolescence, et, beaucoup plus tard, avec son entourage, français, puis anglo-saxon.
La chanson française, Daby s’y est attachée, sur le tard, après trois albums, Diam, Stereo Spirit et Call my name. Invité par Cabrel aux Rencontres d’Astaffort en 2009, il interprète La Corrida et rencontre Le Forestier, qui lui écrit une chanson, Chez les autres, inspirée de l’histoire de son grand-père, puis l’invite sur son album, La Maison bleue. « Je n’ai pas fait cette démarche. Il faut toujours que ça m’arrive » lance-t-il, comme pour expliquer les détours du mektub dans sa vie. Rencontres, sensations, détours. Mais ces amitiés nouvelles génèrent parfois du paternalisme sur la démarche de l’artiste. On lui renvoie qu’il n’est pas à sa place, la langue française ne sonnerait pas naturelle dans sa voix, il n’en garde aucune rancœur.
Sa carrière a débuté à Paris, où il vit depuis 26 ans, mais l’artiste n’a rencontré qu’une reconnaissance bien tardive. Après un vif succès anglo-saxon, encouragé par Peter Gabriel, du label Real World.  » Ça a toujours été un étonnement de ma part. On vit dans un pays dans lequel on n’est souvent pas reconnu. On me dira que nul n’est prophète en son pays. C’est vrai que dans le cas précis, c’est assez mystérieux « . Il reste humble et prend le mektub comme il vient.  » Je n’ai pas grandi dans un seul endroit, avec des principes clairs. Il fallait constamment que j’apprenne une chose nouvelle et que je m’adapte. Une première leçon a donc été de me dire que dans la vie, on n’est pas le centre du monde. Et je savais que le monde était compliqué, plus compliqué qu’on ne l’imagine. «  Plus encore qu’une capacité à se fondre dans l’autre, l’artiste garde de son enfance nomade un goût immodéré pour les rapports simples.
Le guitariste est un virtuose. Harmonie, couleur, assemblage.  » J’aime quand les choses fonctionnent ensemble. C’est pourquoi j’aime écouter Bob Marley, chaque chose est à sa place, comme un balancement de vieilles charrues en mouvement. J’aime les choses mécaniques, qui tournent et finissent par t’amener quelque part « . On l’imagine sans peine dans son studio, en mode cocooning, œuvrant note par note, tel un démiurge dans son antre. Il a conçu Amonafi seul, comme pour ses précédents opus depuis Diam (2004), jouant, à la fois, au multi-instrumentiste et à l’arrangeur. Amonafi raconte une histoire, au coin du feu. La traduction du titre,  » Il était une fois « , évoque son ancrage dans une tradition du conte. Daby, son village, son récit, et celui de l’Afrique, de ses blessures. Il chante l’esclavage et la colonisation, avec de joyeuses mélodies, tel un griot et son épopée royale. If You, chant polyphonique, a quelque chose d’une comptine aux doux refrains rythmiques. A sa suite, sur Khone, se croisent les voix de Daby et celle d’Hamidou, son père, reprenant a capella une chanson sur l’émancipation des Noirs, composée en 1969 pour un opéra, lors festival panafricain d’Alger.
Aucune prétention politique, aucun hymne, aucune revendication, ne vient à l’esprit de l’artiste. « C’est juste une musique expressive ». Engagement, militantisme culturel ou encore combat identitaire : ces mots le font sourire. Amonafi dessine une prise de conscience personnelle, et s’il porte un message, ce serait un message de non-violence, écrit à la lueur de son babel monde.  » Afropéen, afrocaribéen, on me demande souvent si je me sens ainsi. Mais on perd notre temps avec ces considérations. Je me considère simplement comme un homme qui marche sur cette terre. Je n’ai jamais eu besoin de me présenter comme sénégalo-mauritanien. J’ai toujours voulu me sentir bien, quelque part, sans revendiquer quoi que ce soit (…) sauf la liberté. Le reste n’a aucun sens ». Retors au principe même du formatage commercial, engagé dans un travail où la musique reste un artisanat, une thérapie personnelle, Daby a effectivement besoin de cette liberté. C’est elle qui lui a fait quitter le label Real World, lorsqu’il ne se retrouvait plus dans le cadre. C’est elle qui s’écoute dans ses compos, mosaïque d’influences et de rythmes si personnelle. On la reconnait aussi, face à lui, à la manière qu’il a de vous accueillir, de poser sa main sur votre épaule, à sa vivacité aussi. Une manière toute à lui de cultiver son humanisme.

///Article N° : 13234

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