Très bonnes nouvelles du Bénin

De Jacques Dalodé

Print Friendly, PDF & Email

Très bonnes nouvelles du Bénin (1). Voici le premier ouvrage d’un ancien ingénieur, diplômé de l’école des Mines de Paris et de l’Institut français du pétrole. Né à Cotonou en 1948, depuis peu retraité, Jacques Dalodé (2) vient d’ajouter une corde à son arc : l’écriture fictionnelle. En treize nouvelles au rythme soutenu (parution Gallimard « Continents Noirs »), il distille quelques facettes de son pays natal.

Quelles « très bonnes nouvelles du Bénin » l’optimisme apparent du titre reflète-t-il ? Le ton est donné dès les premières lignes du livre : « Sur la route de Porto-Novo, à sept kilomètres de Cotonou, le PK7 est un quartier tranquille où œuvrent les voleurs ». Ces « visiteurs indésirables sautent par-dessus les murs pour s’attaquer aux poules et cabris. Et parfois poussent l’audace jusqu’à pénétrer dans les salons, emportant au passage télés et magnétoscopes ».
Habitant du quartier connu pour son assurance et sa sérénité inébranlables, le douanier Bonaventure Sèbolola se croit intouchable : « Le voleur qui mettra les pieds chez moi n’est pas encore né ». Un jour pourtant, il se met à douter de lui-même. Et la hantise du vol s’empare de lui… Il achète trois bergers allemands – à l’œil torve -, et un fusil. Et se met à tirer en l’air, de temps en temps, pour dissuader les potentiels voleurs. Il sera finalement lui aussi victime d’un vol.
Un Blanc en Afrique. Désir de puissance et condescendance
Dans « L’invité-roi », l’auteur dresse le portrait caustique d’un Blanc en Afrique. Venu négocier la vente de chalutiers, l’homme, du nom d’Honoré Pignol, débarque encombré d’appareils photo. « Sa première nuit africaine fut en tout point conforme à son attente ». Se déhancher dans une boîte de nuit sur des rythmes makossa, tchink et reggae ; « secouer bras et jambes » et « remuer frénétiquement la tête, le torse et les hanches jusqu’à ce que les décibels et les vapeurs d’alcool fassent leur œuvre sublime et pénétrante ». La deuxième nuit « fut à l’image de la première : torride. Ayant déniché deux belles de nuit, il les traîna dans les dancings et s’employa à les faire pleurer de rire ».
Jacques Dalodé met en scène l’arrogance, le désir de puissance et la condescendance de ce « Français de France » imbu de lui-même, qui veut « tout connaître du pays », marchander mais ne pas se faire « rouler »… Sans attendre, il tutoie, donne des conseils – goudronner toutes les rues de la ville, construire des hôtels, exporter le sable du Bénin vers l’Europe… Il énonce de pseudo bons sentiments et avance que rien pour lui n’est un mystère ici : « Il comprenait l’Afrique de tout son cœur et de toute son âme. Cette Afrique encore recroquevillée sur son passé allait, il n’en doutait pas, se projeter d’un grand bond dans l’avenir ».
« Nous ne sommes pas encore allés à la limite de nos farces »
Dans une autre nouvelle, Jacques Dalodé offre une satire cocasse d’une vente de charité instaurée dans un village par des pères missionnaires. Organisée une fois par an, celle-ci se mue insidieusement en une vente aux enchères aux allures festives, que rejoint à la fin de l’office une foule de fidèles enthousiastes. Les enchères se succèdent dans une ambiance joviale. Et les mains sont « prestement délestées de leurs sous ». En filigrane, on découvre les ressorts d’une manipulation sournoise. L’auteur conte aussi les aventures désopilantes d’un féticheur dans un « taxi-brousse » bondé.
Le 13e et dernier chapitre débute avec un avertissement ironique : cette nouvelle n’est pas pour les superstitieux. L’histoire relate les déboires d’un homme qui, suite à l’annonce erronée de son décès par une radio, est rattrapé par la « culture de l’ennemi occulte ». Il tente d’y opposer un mode de pensée cartésien et de faire preuve de sang-froid, mais se laisse entraîner irrémédiablement…
L’auteur renvoie dos-à-dos les croyances – celles dites « occultes » et les autres. C’est ainsi que le narrateur découvre, avec étonnement, que : « mes amis chrétiens s’y mirent aussi, à leur façon[…]Le père Allagnon, de retour de Lourdes, m’apporta de l’eau mariale et en aspergea toute ma maison ». L’histoire se clôt avec l’entrée en scène de l’ABCD, « Association béninoise des compagnons debout »créée par un groupe de jeunes « qui cherche à dire la vérité », dont la réunion mensuelle se termine par la déclaration rituelle : « Nous ne sommes pas encore allés à la limite de nos farces ».
Le Bénin dans le vif du quotidien
Jacques Dalodé cisèle ses nouvelles avec minutie et habileté. En un style épuré et percutant, par touches impressionnistes, il dresse un tableau des réalités quotidiennes du Bénin urbain et rural ; mettant en scène les tribulations de personnages saisis dans le vif de leur quotidien entre Cotonou – la capitale -, et Boulagon, village imaginaire. Il est question de naissance, de vie, de mort, de stérilité, de corruption, de mauvais sort, de croyances occultes, de trahison…
Essaimées d’anecdotes piquantes et truffées de détails visuels, les histoires, au dénouement souvent inattendu, défilent comme dans un film. Les éléments du décor – qui mêle réel et imaginaire – apportent des fragments d’éclairage socioculturel : le temple du serpent vert, la rue du Poteau cassé, une école sans clôture, des maisons de terre rouge avec leurs toits en tôle ondulée rouillés ici et là, la « longue rue des Églises » (avec ses trois lieux de culte, catholique, protestant et chrétien céleste), des « librairies par terre » (étals de livres d’occasion posés à même le sol), le PCO (Poste de Commandement Opérationnel) de Cotonou, centre réputé lieu de torture.
Derrière l’ironie du titre se profile un véritable optimisme, qui s’incarne dans des personnages intrépides, faisant face avec patience, inventivité et humour aux obstacles de vie, s’efforçant d’en déjouer la charge négative. Jacques Dalodé évite l’écueil d’un discours moralisant. Il suggère des flottements entre ombre et lumière. Et soulève des interrogations, qu’il laisse ouvertes.

1. Jacques Dalodé, Très bonnes nouvelles du Bénin, Paris, Gallimard, coll. Continents Noirs, 2011, 240 p.
2. L’âme militante, Jacques Dalodé soutient activement l’association [Survie] (engagée notamment dans la lutte pour l’assainissement des relations franco-africaines) et la [Plateforme Paradis Fiscaux et Judiciaires] (engagée dans la lutte contre les paradis fiscaux), qui réunit quinze organisations de la société civile française, parmi lesquelles ATTAC et Survie).
///Article N° : 11111

  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Jacques Dalodé © Éditions Gallimard/photo Catherine Hélie





Laisser un commentaire