Winter of Discontent (El sheita elli fat)

D'Ibrahim el Batout

Lire hors-ligne :

Maintenant que l’hiver de notre mécontentement
s’est changé en été glorieux par ce soleil d’York ;
Et toute la nuée pesant sur ma maison
Engloutie dans le sein profond de l’océan.
Richard III
, William Shakespeare

C’est en reprenant cette expression shakespearienne d’ « hiver du mécontentement » (winter of discontent) que la presse anglaise a désigné la période hivernale de 1978-1979 au Royaume-Uni, pendant laquelle le pays a connu de larges grèves. Alors même que sa ligne politique était de représenter les syndicats devant le parlement, le gouvernement travailliste de James Callaghan avait dû s’y opposer.
C’est ce chaos intérieur que décrit le film d’Ibrahim El Batout, à travers le personnage de l’activiste Amir (Amr Waked) qui est sorti brisé des tortures subies en 2009 entre les mains de la Sécurité nationale et qui peine à se brancher sur les événements de la Place Tahrir en janvier 2011. Il le fera sur le front de la communication, comme l’avait fait le cyberdissident Wael Ghonim. Briser le blocus médiatique sera ainsi le nœud du récit, alors que la télévision cherche à masquer la révolution naissante, tandis que les sbires du régime Moubarak pensent pouvoir juguler les « excités » de la place Tahrir (le chef de la Sécurité nationale est un personnage à part entière). Farah (Salah Al Hanafy), ancienne compagne d’Amir, tient un rôle central dans une émission d’actualité : elle prend peu à peu conscience d’être manipulée. Amir risquera à nouveau sa vie pour que Farah puisse comme tant d’autres témoigner.
Pour documenter ce courage, Ibrahim El Batout n’aborde pas l’Histoire par l’épique ou le pathos. Tout est au contraire épure dans ce film tourné à chaud, au lendemain de la révolution. De celle-ci, on n’entendra que les rumeurs lointaines des manifestations que l’on entend depuis l’appartement où se cloître Amir. La mise en scène est à l’image du décor de cet appartement, ramenée au plus simple, tandis que les couleurs s’accordent dans les ocres pour tempérer elles aussi le récit. C’est que s’il ne dépasse pas temporellement l’abdication de Moubarak au profit de l’armée, le propos d’Ibrahim El Batout s’inscrit dans la continuité : 2009, 2011 et après. Les chiffres fournis en fin de film sont à cet égard éloquents : 2 286 morts, 8 469 blessés, 12 000 emprisonnés par des tribunaux militaires en moins d’un an. Ce n’est pas du pessimisme, c’est du réalisme : El Batout (nos entretiens en témoignent) n’a jamais cru aux lendemains qui chantent et savait que ce serait rude.
S’ils ont le sens du sacrifice, les héros d’El Batout ne sont pas glorieux. Amir se vengera bassement sur un agent de la Sécurité de l’État tandis que Farah mettra longtemps à changer de camp. Son aggiornamento, magnifiquement filmé face caméra qu’un léger zoom arrière nous révèle être face à une caméra, est profondément émouvant, permettant de comprendre à quel point la jeune génération se sentait bloquée dans son pays. La distance formelle qu’établit El Batout en permanence ouvre au spectateur un espace de réflexion et d’écoute que n’auraient permis ni l’épique ni le pathos. Elle restaure l’appréhension dans le temps de la continuité de la lutte, la nature du régime, l’absence d’illusion. Les plans sont d’une impressionnante beauté plastique, rehaussant l’huis clos de l’appartement, en écho à la violence des détentions d’Amir. L’accent est mis sur la communication, de la propagande télévisuelle et des discours de Mubarak à la résistance d’Amir via l’internet. C’est là que se situent ces luttes modernes sans leaders, en appui aux manifestations dont les échos emplissent l’espace sonore jusqu’à ce qu’en fin de film, El Batout immerge ses acteurs dans la foule de la place Tahrir et rappelle en quelques reprises de slogans et plans d’ensemble que c’est un peuple qui se constituait là en tant que tel.
C’est la première fois qu’El Batout dispose d’un budget conséquent et travaille avec des acteurs professionnels renommés. Le film y gagne en cohérence, mais perd la spontanéité qui marquait Ein Shams et Hawi. Sans doute la gravité du sujet appelait-elle ce recul. Au cœur de l’événement, en un geste artistique d’une grande maîtrise, Ibrahim El Batout arrive à nous faire prendre la mesure de l’Histoire qui se joue sur la durée.

///Article N° : 11112

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