« Très peu de récits en littérature jeunesse bousculent la blanchité comme norme »

Entretien croisé de Alice Lefilleul avec Anne Schneider et Élodie Malanda

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Chercheuses, Anne Schneider et Élodie Malanda travaillent sur la littérature jeunesse. la première s’intéresse aux textes issus de l’immigration algérienne, et plus particulièrement traitant de la colonisation et de la guerre d’Algérie. la seconde questionne la représentation de l’Afrique subsaharienne dans les ouvrages jeunesses publiés en Europe et les discours qui l’accompagnent. Afriscope interroge avec elles les représentations d’une société française multiraciale et multiculturelle véhiculées dans ces livres.

Afriscope. Est-ce que la couleur de la peau est une question en littérature jeunesse dans la mesure où cela influe sur le rôle attribué aux personnages ?
Élodie Malanda (EM). Dans les romans qui se déroulent en Europe les personnages principaux sont rarement noirs, ou alors ils sont identifiés en tant que tels. les Afropéens jouent le rôle d’Afropéens. Ils vont être principalement définis par leur identité européenne d’origine africaine, ou leur double culture. Très peu de récits bousculent la blanchité comme norme, et cela aussi dans les romans qui se déroulent en Afrique. les personnages noirs vont être cantonnés dans des rôles secondaires de guérisseurs, de peuples premiers, etc.
Il y a des personnages non blancs dans la littérature jeunesse, mais il faut se demander quelle est la place qu’ils occupent: est-ce qu’ils ont des rôles de « noirs »? Est-ce qu’ils pourraient être interchangeables avec des personnages blancs ?

Se pose alors la question du processus d’identification. Pourquoi cette question de représentation « chromatique » est- elle importante ?
Anne Schneider (AS). Le processus d’identification reste fort en littérature de jeunesse. l’enfant va découvrir des façons de penser, de vivre, des descriptions d’autres milieux que le sien. il a besoin de s’identifier à des héros pour lui-même grandir, faire ses choix.
Cet aspect important est négligé par l’absence de héros représentatifs en littérature de jeunesse, ça manque. pourquoi ne pas pousser les auteurs à mettre dans leurs romans des héros de la vie ordinaire qui soient noirs ?

Dans certains albums, les personnages non blancs incarnent des rôles sociaux et de métier déterminés. Un imaginaire s’y construit entre couleur de peau et immigration.
EM. Les personnages noirs de la société française ne sont pas représentés comme des étrangers. C’est d’ailleurs souvent autour de cette question que s’articulent les intrigues: comment être français et noir ? J’ai donc l’impression que la société française est représentée dans sa multiplicité. Mais ce sont des romans dont c’est le sujet principal. Et je trouve qu’arrive vite un discours utopiste gommant les conflits potentiels. le texte met en scène une bande avec des enfants blancs, noirs, asiatiques comme pour dire « c’est ça le vivre ensemble ».

Anne, vous travaillez sur la représentation de la colonisation en littérature jeunesse notamment. Est-ce que l’histoire coloniale est expliquée aux enfants ?
AS. Selon moi la relation franco-africaine reste un tabou, un impensé. Si nous rencontrons des personnages qui posent la question de la double culture, cela n’est pas relié à l’histoire. Derrière les intrigues principales on ne trouve pas de discours en creux : qu’a été la colonisation ? Quelles sont les relations aujourd’hui entre les pays d’Afrique et la France ? Etc.

Mais la littérature jeunesse traite-t-elle tout de même de thématiques liées aux relations coloniales comme les vagues d’immigration des années soixante-dix et quatre-vingt ?
AS. La question de l’immigration maghrébine dans les romans, ouverte en particulier par les auteurs beurs dans les années quatre-vingt-cinq (Azouz Beigag, Leila Sebbar, etc.) est devenue une veine clairement fléchée en littérature de jeunesse. Cela masque complètement la représentation de l’émigration subsaharienne. C’est lié à une question historique. Les rapports entre la France et l’Algérie ont été complexes, et dans les années soixante-dix la question de l’intégration passait avant celle de la guerre d’Algérie. Il y a eu une urgence sociale à créer des discours adressés aux enfants sur l’immigration maghrébine. Les romans des années quatre-vingt-cinq sont vindicatifs. À partir des années deux mille, des albums parlent de la guerre. Actuellement, ils parlent de réconciliation entre le peuple algérien et le peuple français. Certains récits sont même dans le déni historique. Comme s’il fallait réhabiliter une histoire qui n’avait pas eu lieu, rattraper les ratés et inventer des faux liens. En revanche, en ce qui concerne la question de l’immigration d’Afrique subsaharienne, l’histoire du postcolonialisme est un impensé de la littérature enfantine.

Le malaise de la société française lié à son héritage colonial transparaît donc dans la littérature jeunesse ?
EM.
Si la question de l’histoire coloniale de l’Afrique subsaharienne est évacuée du corpus jeunesse, celle de l’esclavage commence à être bien traitée.
AS. Concernant le Maghreb, tous les travaux mémoriels à propos de l’Algérie ont permis de libérer la parole. Et notamment parce qu’on a sorti du tabou la question du retour au bled. L’immigré venait ici pour s’intégrer, il devait raser les murs et c’est tout. il existe maintenant toute une littérature sur le retour: le choc, la réappropriation du pays d’origine.

À propos du pays d’origine, on parle ici de littérature éditée en Europe, comment est-ce que l’Afrique nous est montrée ?
EM. les deux représentations « clefs » de l’Afrique subsaharienne sont: lointaine, différente et comme continent de guerre et de misère. Dans les romans d’aventure, elle va être le continent de tous les possibles. On retrouve aussi l’Afrique « lointaine » dans les romans qui visent à favoriser l’entente entre les peuples, faire connaître un pays africain. Ils insistent seulement sur ce qui est différent et produisent de l’exotisme.
Les intrigues ont une fonction très importante. Je fais une différence entre un roman dans lequel un enfant soldat va être sauvé par un humanitaire et un autre où il s’en sortira par lui-même. Comme il ne faut pas condamner d’emblée tous les romans qui se déroulent dans « l’Afrique de la savane ». Un texte qui indique que cette savane est une réserve naturelle et un autre qui fait comme si dans toute l’Afrique les gens vivaient avec les animaux sauvages, ce n’est pas la même chose.
AS. On ne peut entrer en relation avec l’autre uniquement par les aspects stéréo- typés de sa culture. Dans la littérature migrante d’immigration algérienne, les héros enfantins ont été décrits en train de retourner au bled et ce sans exotisme. ils découvrent et sont étonnés, amusés, voire un peu effrayés par un pays qui ne correspond ni aux récits qu’en ont fait les parents ni à ce qu’eux- mêmes ont pu imaginer.
EM. la grande différence c’est qu’il y a énormément d’auteurs d’Afrique du Nord qui écrivent pour les enfants, contrairement à l’Afrique subsaharienne. C’est aussi pour cela que l’Afrique est représentée comme un continent lointain. Même quand les héros sont des Africains, ce sont généralement des auteurs blancs qui écrivent.

Leurs conseils de lectures
Albums
Wahid, Thierry Lenain et Olivier Balez (Albin Michel)
Vive la France, Thierry Lenain et Delphine Durand (Nathan)
La petite fille qui voulait voir des éléphants, Sylvain Victor (L’atelier du poisson soluble)
Romans jeunesse
Le cœur n’est pas un genou qu’on peut plier, et La tête ne sert pas qu’à retenir les cheveux, Pauline Penot et Sabine Panet, (Thierry Magnier)
Bienvenue à Goma, Isabelle Collombat (Éditions du Rouergue)
Sarcelles Dakar, Insa Sané (Sarbacane)

À suivre
La littérature de jeunesse veilleuse de mémoire, regards français et européens
Ce premier volume de la nouvelle collection « littérature de jeunesse et histoire », dirigée par Anne Schneider aux presses universitaires de Rouen- Le Havre sortira en décembre 2016. Trente-cinq articles universitaires y mettent en avant les oublis de l’histoire, les mécanismes de la construction d’une mémoire collective et soulève le rôle de la littérature jeunesse dans la transmission.


///Article N° : 13744

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