Wakatoon : colorier les cultures africaines

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Une alliance entre le coloriage traditionnel et les usages désormais communs du numérique. Ainsi pourrait se définir Wakatoon, une entreprise de production de contenus et d’édition de logiciels pour les plus jeunes, créée par Pierrick Chabi. Son prochain projet d’album jeunesse, écrit par la célèbre Marguerite Abouet, part à la rencontre des créatures fantastiques africaines.

Imaginez : coloriez huit planches de dessins dans un livret de coloriage traditionnel autour d’une même histoire et découvrez votre œuvre, simultanément, dans un dessin animé sur un écran numérique. « Chaque coloriage, proposé aux enfants de 3 à 9 ans, va produire une animation de 30 secondes, avec un dessin animé final de 4 minutes », explique précisément Pierrick Chabi, aux commandes de la start-up Wakatoon, créée en 2014. Ingénieur en analyse d’image, il a travaillé sept ans dans une entreprise sur la réalité augmentée. Wakatoon est l’alliance de ses compétences techniques et de ses deux passions que sont la pédagogie et les arts plastiques. « J’ai un rapport particulier à l’éducation. J’ai par exemple fait des cours par correspondance du CM2 à la seconde. Mon père, professeur, faisait des expériences d’apprentissage sur nous. J’ai donc appris avec les livres ». Alors, lorsqu’il remarque que son neveu passe davantage de temps devant les écrans sans « faire des choses assez créatives. il est dans l’interaction mais pas dans l’intelligence », il constate aussi que ses parents ne savent pas nécessairement l’accompagner vers des outils en ligne. il réfléchit donc à comment ils pourraient « reprendre le contrôle sur l’accompagnement numérique de leurs enfants à partir du papier ». Naît ainsi l’idée de créer des livres qui se transforment en dessins animés. La campagne de financement participatif lancée pour financer le projet est au-delà de toutes les espérances de l’entrepreneur : « 2 500 commandes de livres sont passées pour Noël 2014 en 45 jours ». Et en une année seulement, Wakatoon enregistre 17 000 ventes en librairie et dénombre actuellement plus de 30 000 téléchargements de l’application en ligne. La demande au rendez-vous, Pierrick Chabi construit son business model et hésite un temps entre une plate-forme sans contrôle sur le contenu et l’édition en interne. En travaillant avec plusieurs illustratrices jeunesse – le milieu étant très féminisé, précise-t-il- il remarque qu’elles lui proposent systématiquement des histoires où les héros sont des petits garçons. L’une d’entre elles lui aurait expliqué: « dans le milieu éditorial, il se dit qu’un petit garçon ne peut s’identifier qu’à un petit garçon mais qu’une petite fille peut s’identifier à un petit garçon et une petite fille ». École de pensée ou tendance marketing, il n’en reste pas moins que le duo de Wakatoon que forme avec Pierrick, Emmanuel Marin, décide d’adopter un positionnement d’éditeur et de ne pas « reproduire les mêmes schémas ». Ainsi, dans l’histoire en question la petite sœur est devenue l’héroïne. Outre la parité, la question de la diversité dans le contenu se pose ensuite à Pierrick en termes de représentation des cultures africaines.
Dessiner les légendes africaines
« Depuis le démarrage je veux faire une histoire en lien avec les cultures africaines avec cette intuition qu’on ne connaît pas bien notre propre patrimoine culturel car nous avons été éduqué avec un autre ». De parents béninois, Pierrick a grandi au Nord de la Côte d’ivoire avant de passer son adolescence au Bénin où il apprend les langues fon et mina. Il s’installe en France après son BAC. « J’ai demandé à mon père un conte béninois authentique. Faute d’en trouver, il a finalement transcrit lui-même une histoire. Si elles ne sont pas transcrites, pas publiées, pas diffusées, nos histoires se perdent ». Des propos qui corroborent ceux de Marguerite Abouet. l’auteure des célèbres bandes-dessinées Aya de Yopougon et Akissi travaille actuellement avec Wakatoon sur le prochain album qui aura pour thématique les créatures fantastiques d’Afrique. « Je me suis rendue compte que, comme la plupart des Africains, je ne connaissais pas grand-chose sur le sujet. J’ai moi-même commencé des recherches sur les légendes qui seraient communes à toute l’Afrique ». Oulimata Gueye, curatrice, s’intéresse de près à ces questions. Elle est chargée, sur ce projet de Wakatoon, de conseiller l’auteure. Selon elle, « beaucoup de chercheurs travaillent sur ces questions, pourtant. mais il est important de noter que ces figures ont souvent un lien avec les croyances et pratiques occultes. Ce qui pourrait expliquer la relative confidentialité ». De son coté, elle avoue également connaître Mami Wata et avoir entendu parler des Zangbetos au Bénin. « J’ai rencontré il y a peu le Tokoloshe, un petit monstre du folklore zoulou, bien méchant comme on les aime. Mais le plus fondateur pour moi ont été les récits fantastiques de l’écrivain nigérian, Amos Tutuola », continue-t-elle. Férue de science-fiction, elle remarque également que « les auteurs de science-fiction vont rechercher les créatures fantastiques, hybrides, les agents d’adaptation au changement pour leur redonner une actualité. Who fears Death ? le roman de l’écrivaine de science-fiction Nnedi Okorafor paru en 2010 revendique le rapport aux esprits, aux ancêtres et aux savoirs occultes qui imprègnent le présent de la société nigériane en mettant en scène un monde de créatures imaginaires nourri par la cosmologie igbo, les cérémonies, les rites et les processions de masques ». Quant à Marguerite, elle se souvient surtout des histoires, jamais transcrites, que lui racontait son grand père, avec des personnages à la Kirikou, comme « Phinéni Gbanani, l’enfant terrible qui grandit à vue d’œil et qui avait plein de pouvoirs ». Elle pense s’inspirer aussi de cet héritage familial pour écrire le projet Wakatoon et réaffirme en même temps l’urgence de «  combler un vide. les Africains doivent s’approprier leur patrimoine ».
Dimension sociale
Convaincue que cela passe par les livres et leur accès à tous, l’auteure a créé une association, Des livres pour tous, et plusieurs bibliothèques. « Raconter des histoires à son enfant avant de s’endormir, c’est l’aider à grandir, c’est l’accompagner dans son parcours scolaire. Les enfants deviennent curieux ». C’est donc aussi la dimension sociale du projet Wakatoon qui l’a séduite. la campagne de crowdfunding sera lancée en ce mois de septembre dans le but de produire l’ouvrage pour décembre, Pierrick explique: « Chaque contributeur, en payant une somme donnée, va recevoir un livre pour Noël et pourra aussi en offrir un à quelqu’un d’un milieu moins favorisé. C’est-à-dire, par exemple, qu’à chaque palier (seuils de commandes prédéterminés) atteint nous enverrons une tablette et un lot de livres à un centre culturel en Afrique ». Un enjeu essentiel aussi pour l’entrepreneur qui souhaite véritablement s’adresser au plus grand nombre : « Nous voulons toucher tous les enfants : des enfants africains sur le continent, des afro-descendants ici dont les parents ignorent ces histoires mais aimeraient les transmettre, et tous les autres qui vont découvrir d’autres cultures. » Une préoccupation qui guide toutes les productions de Wakatoon et qui enregistre un nouveau succès avec la reconnaissance du Ministère de l’Éducation Nationale des vertus pédagogiques de ses outils. « Une version spéciale sortira en novembre où l’enfant va pouvoir mettre sa voix et raconter sa propre histoire. Ce sera disponible pour tous les professeurs de la petite section au CE2, sur le territoire national et dans les écoles françaises à l’étranger ». Quand les petites histoires deviennent de grands projets…

Toutes les actualités du projet sur les créatures fantastiques africaines sur la page Facebook Wakatoon.

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Les images de l'article
De droite à gauche, Pierrick Chabin, Oulimata Gueye et Emmanuel Marin, une partie de l'équipe de Wakatoon © Wakatoon




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