L’Afrique vue par Aya

Entretien de Taina Tervonen avec Aya

Mars 2008
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Rien ne destinait Marguerite Abouet à faire de la bande dessinée, si ce n’est son goût pour les anecdotes et son talent pour les raconter. Avec Aya de Yopougon, elle a trouvé la forme adaptée pour les mettre en mots et en images. Un vrai succès : le prix du premier album au Festival d’Angoulême en 2006, des lecteurs enchantés et pressés de lire la suite. Les aventures d’Aya racontent l’Afrique des années 70-80, avec humour et dans un nouchi truculent. Rencontre avec Marguerite Abouet, ou comment d’assistante juridique, on devient auteur de BD.

Comment avez-vous été amenée à faire de la BD ?
Par hasard. J’avais écrit une histoire pour enfants sur une petite fille de 9-10 ans, Akissi. Je l’ai montrée à Clément Oubrerie que je connaissais pour ses livres jeunesse. Il a fait quatre pages de dessins et a proposé d’envoyer le tout à Gallimard. L’éditeur nous a appelés, ravi, en nous expliquant qu’ils avaient un projet de BD en cours. Le problème était que ce n’était pas destiné à la jeunesse, et il fallait qu’Akissi soit plus âgée. Mais elle me tenait tellement à cœur que j’ai décidé de leur proposer complètement autre chose. C’est comme ça qu’Aya est née. Ni moi ni Clément nous doutions que ça allait prendre une telle ampleur ! J’étais assistante juridique quand j’ai fait Aya. Je me suis dit que je n’avais rien à perdre – c’était pour rire ! Du coup, ça a été beaucoup plus dur pour le deuxième tome. Après le prix au festival d’Angoulême, les articles, il y avait plus d’attentes, plus de stress… et puis je me suis dit que je devais faire comme pour le premier : ne pas me prendre la tête !
L’Afrique d’Aya est une Afrique où les choses vont bien, en opposition à l’image catastrophiste donnée par les médias.
Mon but était de montrer tout simplement une Afrique qui vit, qui bouge, une Afrique prospère où les jeunes s’amusent, se cherchent, ont des espoirs, des envies. Je ne voulais pas de cette vision pessimiste de l’Afrique, je ne voulais pas parler du sida, des pluies diluviennes. Je voulais parler de l’Afrique que je connais, celle où j’avais vécu. C’est pour cela que les albums se situent dans les années 70. Je ne peux pas raconter une histoire qui se passe aujourd’hui puisque je ne vis plus là-bas, même si je m’y rends régulièrement.
Comment travaillez-vous avec Clément Oubrerie ?
Je fais d’abord le scénario. J’ai des petits carnets où je dessine l’histoire, dans mon coin, et je les passe ensuite à Clément. Quand je dessine, je laisse les personnages évoluer sur le papier, sans savoir très bien à l’avance où je vais. Il y a des personnages qui reviennent comme ça alors que je les avais laissés de côté pendant quelque temps. Quand je finis mon carnet, je le lis à Clément qui a, lui, un plus grand carnet et qui dessine en même temps. Nous avons passé une semaine à Yopougon ensemble, pour qu’il puisse s’imprégner et réussir tous les petits détails du dessin. La famille nous envoie aussi plein de photos dont Clément s’inspire. Il arrive que je corrige des détails sur le dessin, sur les façons de nouer les pagnes par exemple. Mais assez peu.
Qui sont vos lecteurs ?
Il y a trois catégories de lecteurs : les Africains, les expatriés et ceux qui découvrent. Au début, il y avait très peu d’Africains. Lors des signatures, je voyais des métis et des couples mixtes mais vraiment très peu de Noirs. Au fur et à mesure qu’on a parlé de l’album dans les médias, ils sont venus et sont très fiers de voir une Africaine qui fait de la BD. Je commence à être bien connue en Côte d’Ivoire, surtout après être allée au festival Coco Bulles à Abidjan. C’était d’ailleurs toute une histoire… Je devais signer avec la première dame, l’organisateur me l’a annoncé tout fier et n’a pas du tout compris que je refuse. Je ne voulais pas qu’on me catalogue avec cette femme, et ça a failli créer un incident diplomatique parce que Mme Gbagbo était déjà au courant de ma présence. Finalement, je n’ai pas dédicacé du tout (rires). Aujourd’hui, j’ai des lecteurs qui me suivent, qui reviennent, qui attendent la suite. Ce sont eux, la vraie récompense !
Vos albums sont-ils distribués en Afrique ?
Ils restent chers. J’ai donc proposé à Gallimard de faire une édition moins chère pour l’Afrique. Et ils ont accepté ! C’est un format plus souple et plus fin, mais avec la même qualité de couleur. Les premiers exemplaires ont été imprimés et devraient partir en Afrique. Il devrait y avoir 6000 exemplaires de chaque tome dans cette édition réservée à l’Afrique. Je suis très fière de ce projet !
Le dernier album est un peu plus sombre que les précédents, avec notamment beaucoup de personnages qui rêvent d’un départ vers la France…
Ce sont des tranches de vie. Parfois joyeuses, parfois moins. Même si le ton reste drôle, il était important pour moi de montrer toutes les facettes de la vie, sans grands mots : les pères qui ont des « bureaux » (1), les jeunes filles qui se font marier… Ça fait partie du quotidien. C’est parfois mal compris ici, et c’est pour cela que je me suis mise à expliquer certaines choses dans les bonus. Comme pour me justifier (rires). L’histoire des « deuxièmes bureaux » par exemple, où j’ai expliqué que les enfants ne sont pas plus traumatisés que ça de se découvrir des demi-frères ou demi-sœurs. Avec ma mère, on est 5 enfants, mais 12 avec mon père, ça faisait partie de notre vie, c’était juste comme ça !
Quel est votre personnage préféré ?
Ce sont les trois filles – Aya, Bintou et Adjoua – qui sont en fait trois facettes de la même fille. Mais celle que me tient le plus à cœur, c’est peut-être Félicité. Dans chaque maison, on a un Hervé, une Félicité : des enfants confiés qui s’occupent de la maison, des enfants de la maison. S’ils ont de la chance, ils sont bien traités et vont à l’école, mais ce n’est pas toujours le cas. J’avais envie de leur rendre hommage.
Comment est née Aya sur le papier ?
C’était difficile ! On ne voulait pas qu’elle soit super jolie mais pas moche non plus. Clément a fait plusieurs propositions mais rien ne nous satisfaisait. Et puis, un jour, on a vu la photo de Ayaan Hirsi Ali (2) dans un magazine, et on s’est dit : c’est elle ! Si vous comparez sa photo avec Aya, vous verrez bien (rires).
N’avez-vous pas envie de raconter votre propre expérience en France ?
Chaque immigré qui arrive a quelque chose à raconter. Mais si jamais je devais raconter ma vie, ce serait à la fin ! (rires) En fait, je voudrais surtout raconter la petite vie de quartier des enfants, et ce sera fait dans l’histoire d’Akissi qui va finalement être publié sous forme de BD de jeunesse. Ça me tient à cœur, je veux montrer que les enfants s’amusent là-bas aussi, on n’a pas de poupées mais on en fabrique en paille, et puis on se dit, tiens il y en a plein de bébés dans le quartier, si on en prenait un… (rires) Mais raconter ma vie ici… peut-être que ça se fera dans le prochain tome d’Aya, à travers Innocent qui arrive à Paris.
Quels sont vos autres projets ?
En ce moment, je travaille sur le scénario d’un film d’animation qui sera fait à partir des deux premiers tomes d’Aya. C’est une belle – et longue ! – aventure. Le film sortira probablement dans quatre ans environ. Avec Clément, nous avons aussi un projet de polar en BD. Et bien sûr, il y a le prochain tome d’Aya qui est prévu pour la fin de l’année !

(1) « bureaux » ici signifie maîtresses
(2) Ayaan Hirsi Ali, ancienne députée néerlandaise d’origine somalienne, menacée par les intégristes suite à ses prises de position sur les dérives islamistes.
///Article N° : 7442

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Marguerite Abouet
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