Homosexualités en Afrique : état des lieux

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Cette carte des législations sur les homosexualités, régulièrement mise à jour en fonction de leurs évolutions, récapitule la situation en matière d’unions homosexuelles et de pénalisation des homosexualités. Les législations varient beaucoup d’un pays à l’autre : la légende comprend déjà de nombreuses catégories alors que les législations concernant les enfants (adoption, PMA ou GPA) ne figurent pas, certainement par souci de lisibilité. L’Afrique et le Moyen Orient se démarquent fortement par leur sévérité législative. Cependant, la loi ne reflète pas directement l’expérience vécue : les personnes homosexuelles ou transgenres sont-elles vraiment plus libres en Colombie ou au Venezuela qu’en Pennsylvanie ou en Louisiane ? Vivent-elles vraiment plus sereinement au Mozambique, où aucune législation ne semble en vigueur, qu’au Lesotho où la loi est très peu appliquée et où on devine l’influence de la nation qui l’englobe, l’Afrique du Sud ? L’acceptation de l’homosexualité et de la diversité de genre par la patrie de Mandela se résume-t-elle à sa constitution, alors que les attaques contre les trans ou les viols correctifs de lesbiennes sont légion ? On peut en douter. Et pourtant, il est indéniable qu’on peut en Afrique du Sud faire valoir des droits inexistants à Abidjan, où l’on ne risque pour autant pas la prison, contrairement à la situation au Ghana. De même, les homos, les lesbiennes et les trans des pays du Maghreb ne peuvent que se réjouir que la peine de mort ne soit pas ou plus appliquée par leurs gouvernements.
Si les cartes mondiales mettent en évidence la particularité africaine, à laquelle se rattachent le Moyen Orient et une partie de l’Asie du Sud-Est, elles ne peuvent rendre compte de réalités qui ne se résument pas à la législation. C’est ce que s’efforceront de démontrer les articles réunis ici, de forme et de contenu aussi variés que les réalités dont ils tentent de rendre compte. Leurs auteurs viennent d’horizons divers : militants, universitaires, chercheurs, travailleurs sociaux, artistes, réfugiés, ils témoignent de leur expérience ou de leur connaissance de l’homosexualité en Afrique et de son expression politique et artistique. Sans doute peut-on se risquer à une généralité sur tous ces auteurs : si nous considérons que la pratique  » homosexuelle « , d’une existence universelle, ne relève pas en soi de la culture, nous pensons que les manifestations culturelles de sa compréhension, de son acceptation ou de son rejet sont susceptibles de changer du tout au tout, comme nous l’apprend l’étude de l’histoire en Afrique comme ailleurs. Et la loi vient à son tour transformer et influencer la culture par les pratiques qu’elle soutient et valide au sein d’une population qui, si elle n’adhère pas toujours, n’en est pas moins confrontée aux législations ainsi entérinées. Inversement, l’application de la loi est largement sujette à la culture ambiante et les militants partagent leurs expériences de policiers ou de juges dont l’attitude peut beaucoup varier, de la tolérance gay-friendly à la violence zélée d’une homophobie assumée.
Enfin, ces législations concernent presque exclusivement les relations sexuelles entre hommes, alors que les relations lesbiennes et la situation des transgenres et intersexes sont rarement mentionnées en tant que telles. Elles reflètent une tendance souvent notée à l’invisibilité des lesbiennes et à l’amalgame trans/homo. Cependant, si la condamnation des relations lesbiennes relève souvent de la sphère privée, des cas de condamnations publiques graves sont relatés par l’avocate Alice Nkom, militante pour la dépénalisation de l’homosexualité au Cameroun.
Ce numéro a été réalisé en grande partie par des auteurs français et francophones, marqués par l’actualité hexagonale de la loi du mariage pour tous et des débats qu’elle a engendrés. Sans doute ont-ils inspiré quelques articles et certaines questions lors des entretiens. La force des contre-manifestations à la loi Taubira a certainement eu le mérite de remettre en cause la vision d’une Afrique rétrograde, ancrée dans ses préjugés, qui serait implicitement opposée à une Europe progressiste. Une bonne partie des Français n’en est pas si éloignée et on peut sans difficulté en déduire que de nombreux Africains ne se reconnaissent pas dans leurs législations nationales répressives.

L’introduction de Louis-George Tin donne un cadre théorique, une perspective historique et une visée militante aux questions abordées dans ce numéro. Il pose l’objectif minimum reflété par une grande partie des articles qui suivent, celui de la dépénalisation de l’homosexualité.
La première partie de ce numéro, consacrée aux  » questions de sociétés « , présente des contextes nationaux spécifiques. Loin d’évoquer tous les pays d’Afrique, ce numéro reflète combien les expériences d’une nation à l’autre se recoupent et combien les combats, et parfois les victoires, sont similaires dans des contextes différents. Si les critères diffèrent d’une culture à l’autre, si les discours se construisent selon des modes différents et sous des influences variées, on retrouve cependant toujours les mêmes stratégies de déconstruction : mise en perspective historique (l’homosexualité n’est pas un phénomène récent ou importé, contrairement à sa répression), rappel des droits humains (dénonciation de discours déshumanisants), dénonciation des conséquences du discours homophobe (violences, rejets, propagation du sida), rapprochement d’autres causes (les droits des femmes, la liberté de choix). Ainsi, l’analyse très complète de Ndéye Gning passe en revue les nombreux arguments évoqués pour justifier la répression de l’homosexualité, plus précisément au Sénégal, mais également au Cameroun ou en Ouganda. Carmen Mboumba Nzamba apporte un éclairage international en présentant la politique de financement par le gouvernement américain des organisations religieuses locales pour lutter contre le sida en Afrique, et la stigmatisation des populations dites  » à risque  » que ces campagnes impliquent. Nick Mwaluko, originaire de Tanzanie, se fait le relais d’amies lesbiennes africaine et américaine mariées aux États-Unis mais difficilement acceptées par leurs familles, illustrant les limites de la politique de tolérance qui ne suffit pas à l’égalité. Enfin, la jeune musicienne britannique Rebecca Burch témoigne de son expérience de footballeuse au Ghana. Ce témoignage est suivi d’une critique de trois documentaires sur le football au Sénégal, au Congo et en Afrique du Sud, dont les législations sur l’homosexualité permettent des degrés de liberté d’expression très différents.
Cette analyse de la représentation de femmes homosexuelles et de trans dans trois documentaires introduit une deuxième série d’articles et de témoignages centrés sur les arts. Les chercheuses américaines Amy Kirschke et Hélène Kirschke-Schwartz, mère et fille, remarquent la force de la répression religieuse au Ghana et présentent le travail d’artistes qui militent contre la diabolisation du sida et de l’homosexualité. L’universitaire française spécialiste des cinémas du Maghreb, Florence Martin introduit son article sur le cinéma tunisien en évoquant des personnages presque clandestins, tant le sujet est tabou. Sa collègue Patricia Caillé étend le débat au cinéma d’Afrique du Nord, en proposant une étude détaillée de films importants d’hier et d’aujourd’hui. De son côté, la célèbre auteure de bande dessinée d’origine ivoirienne Marguerite Abouet a choisi d’intégrer avec humour et générosité des personnages homosexuels à son opus en six volumes, Aya de Yopougon, dont les deux premiers tomes ont été récemment adaptés à l’écran. Elle explique ce qu’elle a souhaité accomplir avec ces personnages et raconte les retours qu’elle a pu avoir de son lectorat. Boniface Mongo-Mboussa, professeur de littérature africaine, fait un tour d’horizon de l’homosexualité dans la littérature francophone africaine tandis que Julie Crenn, spécialiste d’histoire de l’art, présente la photographe Zanele Muholi, connue pour ses clichés de lesbiennes et de trans d’Afrique du Sud. Enfin, alors que ce numéro était en pleine gestation, le festival Massimadi Bruxelles a présenté pour sa première édition des  » films LGBT d’Afrique et de ses diasporas  » ; l’équipe organisatrice nous a accordé un entretien.
Enfin, la troisième partie de ce numéro est consacrée aux militants d’Afrique, à commencer par David Kato auquel Nick Mwaluko, journaliste tanzanien résidant aux États-Unis, rend hommage. Un entretien avec Paloma Negra, militant tunisien, témoigne des espoirs soulevés par le Printemps arabe, et de ses déceptions. L’avocate camerounaise Alice Nkom évoque la situation au Cameroun et l’implication des militants africains dans la lutte mondiale contre l’homophobie. Elle refuse catégoriquement toute théorie qui renverrait l’homosexualité à l’Europe et au colonialisme ou prétendrait que l’Afrique n’est pas  » prête  » pour certaines réformes trop ambitieuses, comme on le dit aussi de certaines populations émigrées en Europe ou résidentes des Dom-Tom. L’analyse des migrations d’homosexuels du Cameroun vers la France, coécrite par Fred Eboko et Patrick Awondo, replace encore le débat dans son contexte international. Et si certains homosexuels émigrent pour échapper à la répression ou s’épanouir loin du giron familial, d’autres sont issus d’une immigration opérée par leurs parents. Dans Un homo dans la cité, témoignage d’un gay marocain en France, Brahim Naït-Balk décrit la résistance qu’opposent la culture maghrébine et la religion à toute émancipation sexuelle. Avec ce roman, il espère donner une alternative aux jeunes qui se reconnaîtront dans son histoire. Ce travail de visibilité et de soutien aux trans, homos et lesbiennes d’origine africaine vivant en France est également mené par Barbara, héroïne ivoirienne du documentaire pionnier Woubi chéri de Laurent Bocahut et Philip Brooks (1998). Elle raconte son parcours et la création récente de l’association Woubi International, dont l’objectif est de travailler conjointement en France et en Côte d’Ivoire. Enfin, la place finale est offerte au numéro de Politique Africaine n° 126 consacré à La Question homosexuelle et transgenre, revue qui nous a devancés dans l’évocation de ces questions, et certainement inspiré : ce fut une source précieuse d’informations. Nous sommes loin d’avoir épuisé le sujet et nous nous réjouissons de voir ces questions faire la une des grandes revues africanistes pour démentir la toute première idée reçue selon laquelle les homosexualités seraient étrangères à l’Afrique.

///Article N° : 11962

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