[Tribune] Une fois de plus le déni

Jeudi 23 mars, Olivier Py, directeur du Festival international de théâtre d’Avignon (France) a dévoilé sa programmation pour l’édition de juillet prochain, annonçant une place de choix réservée aux créations africaines. A y regarder de près pourtant, les spectacles sélectionnés ne concernent pas majoritairement des textes de théâtre contemporain, mais la musique et la danse (1). Dieudonné Niangouna, auteur, metteur en scène et comédien, artiste associé du Festival en 2013, réagit à cette programmation. Tribune. 

Comment peut-on refuser de concevoir un espace existant en s’acharnant à dévier sa présence? Encore un coup d’état du sens. Le coup d’état fait au théâtre.

Le Festival d’Avignon vient de donner sa lecture sur les créateurs issus de l’Afrique subsaharienne : zéro théâtre. C’est dire que la radicalité avec laquelle cette programmation le fait savoir est d’un déni total. Totalement flagrant. C’est à se poser des questions sur les mécanismes de lecture que certaines institutions peuvent encore avoir aujourd’hui sur la création théâtrale venue du continent africain et de sa diaspora. Le théâtre deviendra de plus en plus un cas de conscience et cela est sans doute son côté le plus redoutable. Celui qui échappe au simplisme et à l’injonction des formes et des codes de lecture.

Après le grand débat sur la présence des minorités sur les scènes françaises, il est aberrant de constater que le problème se dessine sous forme de genre aujourd’hui ; on donne un espace à la danse et à la chanson pour justifier cette présence ; tout en continuant à nier la place du théâtre. Quelque chose s’avère suivre son cours ; comme si il y avait un mystère quelque part et qu’il fallait à tout prix rendre les choses encore moins légitimes et pas tout à fait acceptables. Après maintes discussions le phénomène théâtre qui vient d’Afrique est toujours décliné ; la raison non entendue ; et les efforts des créateurs comme des épées dans l’eau. Devant ces créateurs se dresse un ennemi redoutable qui contre vents et marrées refuse d’entendre raison en affirmant sa lecture et la conception selon laquelle l’autre doit être vu au nom de je ne sais quelle morale sacro-sainte.

Je crois que l’art dramatique est au cœur de toute démocratie. Et faire fi de l’art dramatique venu du continent africain et articulé par ses créateurs contemporains est un énorme problème qui cache bien des raisons sous-jacentes ; si même un grand festival comme le Festival d’Avignon qui annonce de façon officielle une année à l’avance que l’édition 2017 sera consacrée à l’Afrique subsaharienne néglige le théâtre. Comment peut-on inviter et prouver par ignorance ? Comment peut-on dire faire place et faire fi ? Comment peut-on prôner une chose et appliquer son contraire à la fois? Ici, la question n’est plus la présence des créateurs africains au Festival d’Avignon mais celle de la présence du théâtre issu du continent africain et de sa diaspora.

Comment peut-on fuir la question THÉÂTRE à ce point dans l’une des plus grandes messes du théâtre en Europe? Fuir la question du texte pour des gens qui disent penser le théâtre me paraît complètement dichotomique. Inviter un continent sans sa parole est inviter un mort. C’est une façon comme une autre de déclarer que l’Afrique ne parle pas, n’accouche pas d’une pensée théâtrale dans le grand rendez-vous du donner et du recevoir. Et insister en invitant cette Afrique sous cette forme muselée c’est bien pire qu’une injure. C’est inviter un mort à sa table, lui envoyer toutes les abominations à la gueule, sans se reprocher quoi que ce soit, parce que de toute évidence on sait que le mort ne parlera pas, et c’est bien la raison de cette invitation. Cette profanation continue à dire que l’esprit créatif africain ne trouve toujours pas des voix assez fortes pour crier haut et fort « Ça suffit! Nous ne sommes pas des moutons ! » Mesdames et messieurs les organisateurs de la soixante et onzième édition du festival d’Avignon, personne ne vous a obligé d’inviter l’Afrique subsaharienne, alors pourquoi ce coup d’état de sens ?

Créer un espace pour la parole et empêcher une partie d’un continent de parler à cette tribune me semble en tout point égal à une forme de censure qui ne dit pas son nom. Je vois là des gens qui s’acharnent à repousser la vie des mots, à tuer le langage articulé venu du continent africain, à ignorer avec force et véhémence l’existence de sa pensée mise en scène et défendue oralement par des acteurs, à étouffer sa voix la plus existante, sa poétique parlée, à l’empêcher de cotiser dans le concert des arts au sommet des nations.

C’est bien de ça qu’il s’agit dans cette programmation de la soixante et onzième édition du Festival d’Avignon, soit cinquante-sept ans après la décolonisation des espaces francophones africains. Cinquante-sept ans après, c’est énorme! On ne peut quand-même pas continuer à jouer avec un continent. L’impression que certains peuvent tout dire, tout faire, et faire-faire aux créateurs issus du continent africain sans qu’aucun raisonnement sensé au préalable ne puisse nourrir la réflexion. Les créateurs de théâtre issus du continent africain ce sont des pas aboutis pour eux, des dégénérés peut-être… Sinon comment peut-on accepter de retirer la parole dans un corps ? Mais enfin, sommes-nous revenus à l’époque de Hérodote où l’on disait que le noir n’est que bruit, son et tam-tam? Dans un festival de théâtre en plus?

Jean Vilar avait un rêve compétent, un rêve d’ouverture qui évacuait la peur de l’autre, un rêve qui épousait les grands défis de son temps. Et c’est en cela que le Festival d’Avignon est un temple artistique du vivant, un endroit qui questionne notre monde, à tous, je précise. On ne peut pas saboter le sens pour continuer à droguer le plaisir et agiter des oriflammes sous des couleurs africaines c’est bêtement honteux, c’est d’une obscénité, c’est lâchement de l’exotisme blême, affable, horrible, sans couilles et sans classe ! Monsieur Olivier Py qui dirige le festival d’Avignon depuis quatre ans a toujours dit qu’il défendait le texte, le théâtre de texte selon sa propre expression, le théâtre de texte. Monsieur Olivier Py est auteur, dramaturge et romancier. Il est metteur en scène et comédien. Alors comment un chantre de la dramaturgie de son calibre peut-il concevoir un dialogue avec un espace continental en faisant fi du théâtre ? Comment est-ce possible sans la parole du théâtre, sans l’espace du langage textuel pour lui qui est dramaturge, metteur en scène et comédien ? Je parle au nom d’un continent qu’on doit arrêter d’utiliser comme une serpillère. Nous autres têtus d’Afrique ne sommes pas là pour essuyer la moquette. Le grand écrivain Sony Labou Tansi disait « Si nous autres têtus d’Afrique demandons têtument la parole après cinq siècles de silence, c’est pour dire l’espoir à l’oreille d’une Humanité bâclée. » C’est pour dire ! On n’invite pas les gens pour se taire. On n’invite pas les gens sans leur parole. On n’invite pas un morceau de terre sans ses poètes.

Alors, où est la parole? Nous demandons la parole, Monsieur Py. Nous la demandons sur scène après cinq siècles de silence. La parole sur scène et pas à RFI. Nous ne sommes pas que des corps. Où sont les dramaturges? Où sont les acteurs? Les parlants, où sont-ils? Où est la parole parlée ? Où est le verbe? Où est la gueule qui beugle et fait sonner les nuits magiques d’Avignon? Où est la chanson du poète? Je ne parle pas des musiciens que vous avez invité car l’Afrique a toujours chanté partout et en tout temps. Je parle de l’art du conteur, je parle du soleil, de la foudre, de l’épée tranchante du mot qui assène, soigne et caresse, je parle du feu béni qui sort de la bouche! Où est ce français qu’on nous a appris à la chicotte et que nous avons assimilé à notre façon de faire théâtre avec? Il est où? Vous avez peur de notre façon? Vous ne l’aimez pas? Vous ne la comprenez peut-être pas? Mais pourquoi nous inviter, alors? Vous préférez nous inviter sans notre français? Mais diable, pourquoi l’a-t-on appris, alors? Après nous avoir forcé d’apprendre la langue de Molière à la chicotte, on nous interdit en plus de ne pas la prononcer sur scène? Mais de qui se moque t-on ? C’est quoi la blague? Nous sommes une opération historique, et c’est une donnée qu’il ne faut jamais ignorée.

Nous ne sommes pas à la foire où l’homme le plus fort soulève quatre cents kilos, où l’on aprécie un nègre en cage, où l’on applaudit les parties génitales de la Vénus hottentote. Nous ne sommes pas une exposition universelle. Une maison s’élève par l’esprit. Et ce qui est écrit sur cette programmation révèle sous bien des formes ce qui n’est pas dit. On ne chasse pas la parole au théâtre.

(1) Unwanted de Dorothée Munyaneza, Figninto – L’œil troué de Seydou Boro et Salia Sanou, The Last King of Kakfontein de Boyzie Cekwana, Sans repères de Béatrice Kombé, interprétée par Nadia Beugré et Nina Kipré, Tichèlbé de Kettly Noël, Basokin par Les Basongye de Kinsashasa, Dream Mandé-Djata de Rokia Traoré, Femme noire, de Angélique Kidjo et Isaach de Bankolé.

Partager :

Laisser un commentaire