Un combat du quotidien

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Depuis que j’ai accepté de participer à ce débat, me hante la figure de mon grand-père. Ce médecin malgache des années 1920, médecin indigène disaient-ils, qui a passé sa vie dans des postes disciplinaires, parce que son frère fut un combattant politique, assassiné par les colons… Il tenait son journal.
Depuis que les mots, ou plutôt que les vieilles douleurs reviennent en pensant à ce qu’il faut écrire sur ce sujet, me hante le silence de mon père, ce père qui a vu sa vie fracassée, car il s’est révolté à 25 ans, emprisonné, torturé, radié de son poste, radié des droits civiques… C’est lui qui m’a mis la plume à la main
Depuis que m’arrive la musique qui accompagne ce gouffre sans fond, me sourit cet ami, dont je tairais le nom, qui quelque part à N’Djamena m’a dit une phrase sur la prison qu’il a vécue, lui qui est revenu un début d’après-midi souriant et disant :  » J’ai passé le pont, je suis allé de l’autre côté, j’ai mis les pieds au Cameroun… « … J’ai mis des mois pour comprendre ce que cela voulait dire, c’est tellement normal de traverser un pont. Sa mère, elle, a fait 1000 kilomètres pour voir son fils pendant deux heures. En rétrospective, j’en ai froid dans le dos, et je lui dis ici tout mon respect pour ce que les Malgaches appellent  » manaja tena « . Il saura se reconnaître.
Et maintenant, en écrivant, je rentre moi aussi dans ma zone de silence, dans la musique de cette béance, qui vous oblige à aller toujours de l’avant, à créer, travailler, se battre…
Il m’est de plus en plus difficile de raconter, de me raconter, et en vieillissant, je me suis mise à haïr les définitions péremptoires.
En écrivant ce texte un peu mélancolique, me hantent les regards de mes fils, eux qui ont choisi de rentrer au pays, pour ne pas hériter de l’exil de la mère. Reste une question, obsessionnelle :  » Pourquoi ?  »
Pourquoi cette permanence de l’histoire, pourquoi à peine une bagarre est-elle terminée qu’il faut en commencer une autre. Pourquoi ?
C’est à cette question qu’il faut peut-être s’atteler si on ne veut pas d’un dialogue biaisé. Car tout a été dit et son contraire sur l’engagement de l’écrivain. Il faut peut-être la poser autrement. Quelle est la place de l’écrivain dans la cité ? Et de là découlent d’autres questions. Un écrivain a-t-il une place à part, en tant qu’écrivain, en tant qu’intellectuel ? Et que découle-t-il de cette place à part ou pas ? Quelle position, quelle posture ou imposture ?
Certains se réclament de la pureté de l’art, de l’élégance, de l’esthétisme, de la nécessité d’écrire de beaux textes et de ne pas se laisser polluer par le politique. La limite du genre étant Robbe-Grillet ou les Précieuses Ridicules. D’autres, à l’autre extrême, exigent de l’écrivain un engagement politique fort et le devoir d’éduquer le peuple, à l’instar des staliniens ou autres Pol Pot qui ont envoyé leurs intellectuels aux champs pour des sessions de rééducation. Nous n’en sommes pas là, mais ces limites précises et précisées obligent à une honnêteté intellectuelle rigoureuse et montrent la nécessité de se poser les questions les plus simples : qui suis-je, que fais-je, où vais-je et pourquoi, dans quelles conditions et où et comment ?
Et de là, d’autres questions : quelle est ma réalité, que fais-je de cette réalité, qu’écris-je ?
Les éléments de réponses sont différents suivant le côté de la rive où l’on se situe. Celui qui est au pays est en prise directe avec l’iniquité, l’injustice, la censure, la répression, celui qui est sur des rives occidentales est sûrement plus en sécurité matérielle, mais en prise à des difficultés idéologiques autres. L’oppression est plus pernicieuse : choix éditoriaux, diktat du marché, image de soi imposée. Et le vrai danger n’est peut-être pas là où on le situe, mais dans un angle mort de la réflexion, qui relève de l’inconscient collectif occidental et des fantasmes projetés sur l’autre. Personnellement, j’ai peur des sanglots de l’homme blanc et je hais les pleurs apitoyés et l’image de moi et des miens qu’ils révèlent. Mais je hais tout autant celui qui sort de grandes phrases sur les droits de l’Homme mais engueule les serveurs et sous-paie les innombrables domestiques qui le servent sans limite horaire.
Il faut être lucide. Dans quel monde vivons-nous ? Quelle est la répartition du pouvoir, des richesses, de l’égalité, des chances d’évoluer ou de régresser ? Où en est le débat économique, où en est le pouvoir technocratique, médiatique, qui décide de quoi et pour qui ?
Et face aux géants qui dominent le monde (et le terme géant est un euphémisme), quel est le pouvoir d’un écrivain ? Que peuvent ses livres édités à 3000, 5000, 10 000 voire 100 000 exemplaires ? Il faut remettre le débat en perspective et accepter de dire humblement :  » J’écris parce qu’il fait mal en moi, j’écris parce que j’aime ça, aligner les mots pour en faire une musique, j’écris parce que j’ai envie de raconter, j’écris pour rejoindre les lecteurs…  » Et, ces prémisses posées, accepter qu’il y ait une image identificatoire demandée par le public aux écrivains, et qu’il faille respecter cette image, que le respect des siens oblige à une vigilance absolue, une analyse de tous les instants, une honnêteté sans faille, des prises de position claires et surtout une pratique en cohérence avec ce que l’on écrit. Car un écrivain est une balise et non un commandeur.
Ses responsabilités, il ne pourra les exercer sans une praxis primordiale. C’est elle qui déterminera la sincérité de celui qui écrit, car elle met en face du principe de réalité : factures à payer, enfants à élever, nourriture à chercher, famille à entretenir, envois à faire partir, médicaments à trouver. C’est ce combat inséré dans le quotidien que vous partagez avec vos lecteurs, ce quotidien qui fait le départ entre ceux qui s’en sortent et ceux qui se noient. Et à partir de cela, peut-être peut-on enfin poser la question de l’engagement :  » La rivière de la vie dans laquelle je dois nager avec les miens est profonde et dangereuse, que dois-je faire avec les moyens que j’ai, professionnels, intellectuels, artistiques pour qu’elle devienne un long fleuve tranquille sur lequel nous pourrons avancer de concert et harmonieusement ? « 

Née à Antananarivo (Madagascar) et installée en France depuis 1983, Michèle Rakotoson a publié des nouvelles, des romans (Dadabe, 1984, Le bain des reliques, 1988, Elle au printemps, 1997, Henoy 2000, Lalana 2002), des pièces de théâtre (Un jour ma mémoire, 1991, La maison morte, 1991) qui témoignent de l’expérience douloureuse de la génération ayant vécu les espoirs et les échecs de la révolution malgache de 1972. Elle a également rédigé de nombreux articles dans la presse malgache. Installée à Paris, elle est chargée de communication à Radio France Internationale et oeuvre dans de nombreuses associations de la communauté malgache : organisation de la campagne du CIDDM (Comité indépendant pour la défense de la démocratie, 2002), création du collectif d’associations Miray Aina et organisation de la campagne de soutien aux victimes des cyclones Elita et Gafilo en 2004).///Article N° : 3382


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