Un décorateur de cinéma couronné

Entretien de Souleyman Bilha avec Joseph Kpobly

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Le chef décorateur béninois Joseph Kpobly a reçu au Fespaco 2003 à Ouagadougou le prix du meilleur décor pour  » Heremakono  » d’Abderrahamane Sissako. Une distinction qui permet de souligner le rôle que joue le décor dans la qualité d’un film. Aussi nous sommes nous rapprochés du distingué décorateur pour faire la découverte de ce métier du cinéma trop souvent marginalisé.

La conception du décor a clairement contribué au sacre du film du mauritanien parmi les 16 longs métrages en compétition avec l’Etalon de Yennenga. Le film est entièrement tourné à Nouadhibou (ancien Port-Etienne), une ville de la côte mauritanienne peuplée de 22.000 habitants vivant essentiellement des activités de pêche et qui, offre un site exceptionnel qui met la mer en place du désert.  » C’est en quelque sorte deux néants qui se rencontrent avec une immensité de vue autour de laquelle se raconte une histoire avec une écriture pleine de philosophie  » dit Joseph Kpobly, 46 ans, en donnant son appréciation de chef décorateur. Puis il précise,  » nous sommes sur un site où il s’est produit un brassage des cultures avec les populations aussi bien arabes qu’étrangères ; puisque nous y rencontrons des Chinois, des Russes, des Européens, des Noirs et autres. Et cela pour raconter une histoire qui n’est que la projection d’une vie antérieure du réalisateur pour ne pas parler d’un autoportrait en mémoire de sa mère qui décède le jour de la fin du tournage.  »
Où commence alors le travail du décorateur ?  » Au cinéma, dit Joseph Kpobly, on essaie de montrer un décor avec la gestion du milieu géographique auquel nous greffons nos décors, pour rester en concordance avec l’écriture « .
Le chef décorateur est le premier complice du réalisateur dans le cinéma. Il est, en effet, le premier créateur de l’image du film. Il a en charge de traduire l’écriture en image ou en espace capable de faire l’objet de la mise en scène dont le réalisateur restera maître.
 » Avec Heremakono, il fallait entrer dans les profondeurs du sujet, explique-t-il, échanger longuement avec le réalisateur, afin de découvrir les méandres de son écriture pour l’interpréter sur le plan graphique, rester en adéquation avec le caractère du réalisateur tout en respectant les normes techniques et artistiques d’une création cinématographique.  »
Mais pour ce faire, il est nécessaire au chef décorateur, outre le réalisateur, de travailler en symbiose aussi bien avec le costumier, le directeur photo que l’ingénieur de son, surtout en ce qui concerne le choix des sites, des espaces et des couleurs…
En concordance avec le costumier, il veille à une harmonie entre les couleurs du décor, et l’espace dans lequel on joue. Le décorateur travaille en relation avec le directeur de la photographie pour déterminer les prétextes des sources lumineuses et les reculs nécessaires de prise de vue disponibles quand l’espace est choisi. De même, il doit rester en harmonie avec l’ingénieur de son pour faire le choix d’un site ou du lieu où doit se dérouler la scène pour que ce soit hors des bruits indésirables.
 » A Nouadhibou, sur le tournage, déclare Joseph Kpobly, nous sommes arrivés à réaliser des maisons habitables et habitées qu’on a patiné pour les faire vieillir dans le temps avec les meubles afin que cela puisse répondre à notre préoccupation.  » Il ajoute :  » On est arrivé à intervenir sur des dunes de sable de façon très spécifique parce que nous voulions obtenir une forme extraordinaire de dune qui reflète l’image d’une femme nue allongée sur le dos. C’est ainsi que nous avons eu à intervenir avec une équipe assez consistante sur des dunes mesurant jusqu’à 30 mètres de haut que nous avons sculptées en tenant compte des intempéries comme le vent et en utilisant par exemple des branchages et des touffes d’herbe pour représenter le pubis de la femme dans un univers assez romantique « .
Joseph Kpobly définit le décorateur comme un personnage au service du réalisateur, mais qui doit être le cordon ombilical entre les postes artistiques et les postes techniques. Il doit aussi avoir des notions de gestion aussi bien du budget pour ne pas provoquer des dépassements préjudiciables à la bonne gestion du tournage.  » Gérer le minimum pour créer le plus d’illusion « , dit-il.
De teint clair, bien balaise, le visage radieux, la parole prudente, Joseph Kpobly dégage une aisance insolente de bourgeois comprador qui contraste beaucoup avec l’opinion qu’on se fait en général de son métier en Afrique subsaharienne. Bien connu du public béninois, il a été élevé, pour la qualité exceptionnelle de l’ensemble de ses œuvres et pour son engagement dans la promotion et le rayonnement de la culture de son pays, au grade d’officier dans l’ordre du mérite du Bénin.
Visiblement ému par son sacre continental au Fespaco, Kpobly y puisse des encouragements nécessaires pour plus de qualité dans ses créations.  » Le prix du meilleur décor que je viens d’obtenir représente pour moi un couronnement d’efforts et d’endurance dans un métier que j’ai délibérément choisi d’exercer. Ça représente aussi une remise en cause de soi-même pour aller au-delà de ce que j’ai eu à faire jusque là parce que c’est une charge qu’on vient de me confier, une lourde responsabilité pour le devenir de ce métier sur le plan continental « .
Né dans une brave famille de paysans, d’une mère potière et d’un père cultivateur, du Sud-Ouest Bénin, Joseph Cocou Kpobly est venu aux métiers de l’art en bravant les réprimandes de son père qui le prédestinait plutôt à une carrière honorifique de fonctionnaire, un  » akowé  » de l’administration centrale.
 » C’est la passion de faire et de bien faire qui nous confère une notoriété dans le domaine que nous choisissons d’exceller  » affirme t-il. La fibre pour les arts plastiques s’est emparée de lui depuis sa tendre enfance où il malaxait avec une doigté inné l’argile pour en fabriquer de multiples petits objets. Libéré de l’emprise paternelle pour poursuivre son enseignement scolaire dans un lycée à l’internat, Joseph Kpobly laisse éclore au grand jour son talent. C’est ainsi que contrairement à tous les jeunes de son époque, il s’est orienté vers les métiers des arts après ses études secondaires. Nanti d’une bourse de l’Agence de la francophonie, il est entré aux  »Beaux Art » à Paris ou il a suivi une formation en peinture, puis en histoire de l’art à l’Ecole du Louvre et ensuite, une formation en architecture d’intérieur à l’atelier de formation d’architecture. Il a achevé son parcours par une spécialisation à la Société française de production et de création audiovisuelle (Sfp) d’où il est sorti chef décorateur, directeur artistique Télévision et cinéma.
De retour au pays, Joseph Kpobly s’est installé a son propre compte en créant en 1984 à Cotonou, au milieu d’un quartier populaire, les ateliers Jica Déco, qui sont aujourd’hui une véritable institution de renom, réputée dans la formation des jeunes aux métiers d’arts graphiques, arts plastiques, arts décoratifs et en tapisserie.
Fort de sa formation de pointe et de son fabuleux talent, Joseph Kpobly a eu à réaliser le décor de plus d’une quinzaine de longs métrages, au Bénin, au Burkina, au Burundi, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Guinée Bissau, en France et en Thaïlande. Il est intervenu sur le film Ironu de François Sourou Okhio,  »Zamboko » et « Buud Yam » de Gaston Kaboré,  »Tourbillon » et « Moi et mon Blanc » de St Pierre Yaméogo, « Gito l’ingrat » de NGabo Léonce, « Waati » de Souleymane Cissé, « Moolade » de Sembène Ousmane, « La Nuit Africaine » de Gérard Guillaume, « Saraounia » de Med Hondo.
Mais au départ, les cinéastes africains avaient tendance à travailler dans un décor naturel en se passant assez souvent des services d’un décorateur, les réalisations de fiction où l’imaginaire est poussé à son summum ont fait sentir la nécessité de recourir à un créateur d’espace dont l’œuvre doit concorder avec l’histoire à raconter. D’où la présence de plus en plus marquée des décorateurs sur les plateaux de tournage.  » C’est un métier qui n’est pas tout de suite perceptible à l’instar de tous les métiers du cinéma relégués au dernier plan. Il faut donc faire preuve de courage et de persévérance pour en imposer aux autres. Chercher à apporter énormément avec peu de moyen pour retenir l’attention des créateurs d’images au profit du public « , explique Kpobly
Afin de favoriser l’émergence en Afrique d’une véritable caste de décorateurs du cinéma, Joseph Kpobly s’applique, partout où il a l’occasion de travailler, à la formation d’une pépinière susceptible d’assurer une relève de qualité et permettre à d’autres créations en Afrique de bénéficier facilement des apports des décorateurs.  » Nos films souffrent énormément d’un manque d’apport artistique dans le domaine du décors, des costumes et aussi dans le domaine du maquillage. Et tant que les producteurs et les réalisateurs ne vont pas tenir compte de ces corps de métier dans leur budget, nos films resteront toujours sans profondeur et ressembleront à des reportages sans aucun engagement artistique « , estime Joseph Kpobly

///Article N° : 2829

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