Un été à Belleville : Belleville, Saturday night fever

Installée dans le quartier de Belleville à Paris, la rédaction d’Afriscope (le magazine d’Africultures) a choisi de vous faire découvrir dans sa nouvelle série estivale, cet espace multiculturel. Chaque semaine, aux côtés des habitants, découvrez ce quartier au quotidien bouillonnant.

Boire une bière Aux Folie’s avec les bobos
La légende veut qu’Édith Piaf soit née sous un lampadaire, rue de Belleville. Et son esprit hante encore un peu les lieux. Au numéro 8, le bar des Folie’s perpétue la mémoire du fameux cabaret éponyme qui, dans l’entre-deux-guerres, a résonné au son du Ménilmontant de Maurice Chevalier.
Il est 19 heures, mais le soleil du mois d’août caresse encore la peau des nombreux buveurs de bière peuplant la terrasse. « Ici, on n’encaisse pas tout de suite, on fait confiance au client », lance Ramdane, serveur depuis 4 ans. 4 euros la pinte, quasi imbattable à Paris. Le client type ? Trentenaire résolument bobo, barbe de trois jours ou fleur dans les cheveux. Pas toujours du quartier : on vient de loin pour l’ambiance atypique des Folie’s, ce bar entouré de commerces chinois.
Dans la rue Dénoyez, qui fait l’angle, les grapheurs bombent en pleine journée sous les appareils photo des touristes. Axel et Louis, 5 et 10 ans, sont initiés par leur « gros vieux papa » : « Le mur n’appartient à personne. C’est un ancien hôtel, qui a fermé. Et puis c’est une rue de galeries d’art, alors il y a une tolérance ». Les artistes s’expriment, les œuvres se chevauchent, se recouvrent, entre graff, slogans, poupées et même télécommandes accrochées au mur à coups de gros scotch rose. C’est aussi cet air de liberté que viennent chercher les bobos au Folie’s. Et ce sont les bobos que les sans-abri viennent chercher : ils sont nombreux à passer entre les tables pour demander quelques pièces. Relayés par les vendeurs de roses, de pistolets à bulles de savon ou de porte-clés. Comme pour rappeler toute l’actualité de l’adjectif « populaire » qui colle au quartier. Ici, la pauvreté se dévoile à chaque carrefour.
En revenant des étonnants toilettes tapissés de Columbo, d’un Che-Obama, de Britney Spears et de seins qui pointent en 3D, je tombe sur Cyrus, un habitué du zinc. « C’est comme à la maison. Ça me fait du bien, et c’est moins cher que d’aller chez un psy ! ». [Photographe], il a réalisé une série de clichés en 2006 : Chroniques des petits soirs d’hiver d’une bulle rouge sur la colline. « Mais je viens surtout pour le sourire de Rachid »insiste-t-il. Rachid, c’est le patron du lieu, qui se met à rire : « Les gens sont tellement bien ici que c’est toujours la guerre pour les mettre dehors à deux heures du matin ». Il est 21 h 30, le soleil est tombé, la façade du bar s’illumine et Cyrus entame un rock endiablé avec une belle blonde. Dans la pénombre de la rue, les prostituées chinoises commencent à apparaître.
Écouter un concert punk à La Miroiterie
Sur le coup de 22 h 15, je réussis – péniblement – à m’extraire de la force centrifuge des Folie’s, pour me diriger vers la rue Ménilmontant. À la terrasse du Tunis, boulevard de Belleville, on sert la chorba, et chez Benzarti un peu plus bas, Moustapha sert ses pâtisseries gorgées de miel et de pistache. Ici, impossible d’oublier qu’on est en plein ramadan. Voilà la rue Ménilmontant et sa côte qui fait mal. Ça drague en scooter, un peu dans toutes les langues. Un afro-french, à la fois taxiphone, vendeur de mèches afro et de sodas frais est toujours ouvert, en face d’un pub breton. Ce mélange incompréhensible et pourtant qui fonctionne, c’est Belleville. Au numéro 88, une mosaïque de miroirs brisés, des têtes de mort en dentelle, des affiches contre les expulsions qui recouvrent presque un slogan : « l’art est un commerce et les artistes des putains ». Bienvenue à La Miroiterie, un des squats artistiques les plus actifs de la capitale, vétéran de la culture punk/underground des années quatre-vingt. Depuis son ouverture, en 2000, dans une fabrique abandonnée, la miroiterie Bosch, près de 5 000 groupes sont passés sur sa scène, dont Manu Chao, le saxophoniste David Murray ou le groupe Total Chaos. Et les jam-session dominicales attirent toujours des aficionados bien au-delà des frontières du quartier. Pour les profanes, l’entrée n’est pas des plus engageantes. Une petite grille ouvre sur une allée sombre, un tas de débris et des poubelles. Mais si l’on fait quelques pas, un bar apparaît, en extérieur, une grosse bâche blanche tendue par-dessus. On se croirait presque à Berlin en voyant le piano défoncé, orné d’un vieux vélo de course, et les myriades de papillons noirs en crépon fixés au mur du bar. L’ambiance est noire, tatouée, cloutée et piercée, mais même en robe à pois, on est accepté. La bière y est forcément grande, en canette, et à 3,50 euros. Dans la salle de concert, un mec en bermuda s’époumone en faisant grincer sa guitare électrique. Les murs de briques ont été repeints à la sauce psychédélique angoissante, option moisissure au plafond. Au premier rang, le sosie d’Iggy Pop balance son corps désarticulé, tentant d’entraîner dans sa danse trois jeunes punk à clous Colombiens. À côté de moi s’assoit Ibby, dreadeux afro ultra-souriant, qui m’explique en anglais qu’il se définit comme être humain, poète et amoureux du monde, n’appartenant à aucune nation. Et pour le prouver, il traverse le monde à pied, brûlant ses passeports devant des postes de police en criant son amour. Il a croisé mon chemin le temps d’une bière, car la vie est surprenante, c’est ainsi. Des lieux comme La Miroiterie permettent ce genre de rencontres. Au bar, Michel sert les canons, mais il est aussi peintre, et il a son atelier ici, comme une vingtaine d’autres artistes. « La Miroiterie, c’est un espace de liberté, et de non droit. L’aventure dure depuis treize ans, mais pour combien de temps encore ? ». SDF et jeunes en errance trouvent aussi refuge ici, mais le lieu a été racheté et condamné à l’expulsion en 2010. Depuis, tous sont en sursis.
Danser comme à la maison au Zac Bar
The show must go on, et c’est vers La Bellevilloise que l’on se dirige désormais. Le nom de cette salle de concerts/clubbing/événementiel est hérité d’une ancienne coopérative ouvrière ouverte en 1877, procurant à la population du quartier des produits de consommation courante à bas prix, et fédérant autour d’elle une fanfare, une garde d’enfants et des fêtes de quartier. Au mois d’août, c’est la seule boîte du coin ouverte jusqu’à l’aube. Aujourd’hui, c’est soirée « Plein Sud ». Les mini-shorts défilent avant minuit, heure fatidique où Cendrillon doit sortir le porte-monnaie. Les douze coups ont sonné, et la piste se remplit. Mais l’ambiance reste maîtrisée, les danseurs se regardent, la dance music un peu plate. Audrey, pétillante brunette, est descendue pour jeter un œil. Elle remonte bien vite vers ses amis, restés à l’entrée : « On est venus ici car il n’y avait pas grand-chose d’autre, mais on va aller un peu plus loin, on a entendu de la musique dans une petite rue. Vous venez ? » Il est minuit et demi, et nous suivons la petite troupe. Devant La Miroiterie, la serveuse aux mille piercings sort les poubelles et ferme la grille d’entrée. Descente de la rue Ménilmontant, une petite rue sur la gauche. Des lueurs bleues, une clameur, des silhouettes dans la pénombre, qui débordent sur les deux trottoirs. C’est La Féline et le Zac bar, deux petites pépites bellevilloises, à l’ancienne. Comme à la maison, ici on pousse les tables, et on danse sur le carrelage collant, au milieu des rayons laser verts. Toute la bande d’Audrey est sur le dancefloor, et on retrouve Iggy Pop aussi, de La Miroiterie. Un clip karaoké en japonais est projeté au mur, tandis que tout le monde se balance sur les tops des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Les vendeurs de pistolets des Folie’s ont fait des heureux, les petites bulles de savon n’arrêtent pas de virevolter.
Deux heures sonnent et la fête se poursuit dans la rue, au-delà du bar à la température tropicale. Beaucoup prennent le chemin de la maison, certains tentent un dernier Mc Do, in extremis avant la fermeture. Le carrefour Belleville/Ménilmontant est encore animé, malgré l’heure tardive. Groupes de fêtards qui chantent, jeunes en scooter qui paradent encore, femmes voilées qui discutent, va et viens incessant des taxis… Le Zorba, bar de nuit et véritable institution du quartier, vient de tirer son rideau de fer jusque 5 heures du matin. L’after-DJ set du petit matin sera pour un autre jour. Difficile de retranscrire toute la richesse et la diversité des nuits de Belleville. Le mieux est encore de les vivre, de les ressentir. Ressentir aussi, à 3 heures du matin, la station de Vélib vide… Ce sera donc le luxe du taxi, que j’attends dans les effluves des barbes à papa toutes proches. Il y a pire !
Ils ont chanté Belleville et Ménilmontant :
[Aristide Bruant]

Maurice Chevalier :

« Menilmontant » »maurice Chevalier par trizone

Charles Trénet :

[Eddy Mitchell]

M dans Les Triplettes de belleville :



///Article N° : 10927

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