Un expatrié portugais à Luanda dans les années vingt

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Les littératures africaines ont abondamment abordé le thème de l’exil – que ce soit Ousmane Socé Diop (Mirages de Paris – Nouvelles Éditions Latines – 1937), Bernard Dadié (Un nègre à Paris – Présence Africaine – 1959), Senghor (« Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France » (Hosties noires – Le Seuil – 1948), Cheikh Amadou Kane (L’Aventure ambiguë (Julliard – 1961), les poètes et prosateurs du mouvement Claridade au Cap-Vert ou ceux regroupés à la Maison des Étudiants à Lisbonne de l‘Empire sous l’impulsion de Mario de Andrade, tous ont dit le désespoir consécutif au départ vers la métropole. Qu’en est-il pour les Portugais qui, pour diverses raisons, doivent quitter leur terre natale pour vivre en Angola.? Le récent livre d’Onofre dos Santos (1) apporte des éléments de réponse à la question.

En 1923 le protagoniste du livre de Onofre dos Santos, O Gosto amargo do quinino, José Ferreira quitte les rives du Souza, un affluent du Douro où il travaillait dans l’atelier d’orfèvrerie de son parrain, pour Luanda. Là, il espère pouvoir économiser assez d’argent pour demander la plus jeune fille de son patron en mariage. Il découvre alors la ville et la communauté des expatriés portugais.
Les premiers qu’il rencontre, ce sont les détenus contraints de quitter la métropole à la suite d’une lourde condamnation qui les exilait en Afrique généralement pour une vingtaine d’années. Ils sont reconnaissables à leur uniforme, à leur mine résignée et au fait que, pour la plupart, ils sont regroupés dans la forteresse de S. Miguel (p 10). Ces notations ne sont pas anodines : elles vont servir de points fixes dans la description des habitudes de vie des Portugais vivant dans la capitale.
José n’a rien de commun avec les prisonniers, bien au contraire ; dès qu’il a pris ses marques dans le travail, il n’a de cesse de se vêtir à l’identique des colons : chemise blanche, pantalon de la même couleur, souliers bien lustrés, chapeau de paille (p 15). Sa mise lui permet de s’assimiler rapidement à ses congénères portugais.
Et ils sont nombreux dans la ville. Après avoir connu une forte augmentation de la population blanche de 1641 à 1680, Luanda (devenue capitale administrative en 1627) voit le déclin des effectifs occidentaux au XVIII ° siècle ; les Portugais abandonnent massivement le pays : on en comptait 5000 en 1711 ; ce nombre sera divisé par 10 en 1760. Ce phénomène s’explique aisément par le déclin du marché esclavagiste. Le départ contraint des indigènes depuis le port de Luanda connaît un déclin sensible : 8000 natifs prendront la mer dans de pires conditions pour rejoindre un autre continent alors que vers 1650, ils étaient environ 15000 (2). Mais par la suite, une politique d’exploitation des richesses naturelles, ramènera les Portugais dans la capitale, ce qui entraînera parmi bien d’autres conséquences, une politique urbaine et environnementale nettement plus stricte dont nous essayons ici même de mettre à jour les principales réalisations et les soubassements idéologiques ainsi que le type de comportements sociaux qui en découlent et qui, en même temps et contradictoirement, sont à l’origine de cette stratégie environnementale.
Quand il pose le pied à Luanda, il n’est pas en terre inconnue, José Ferreira se présente chez M. Morais, riche commerçant d’origine portugaise et ami de longue date de son ancien patron avec une lettre de recommandation de ce dernier (p 40). Cette situation n’était pas rare. À côté des exilés métropolitains, (repris de justice, exilés politiques), des aventuriers rêvant de faire fortune en Afrique et des plus pauvres chassés de leur pays natal par la misère, il y avait ceux qui venaient s’installer après de parents ou d’amis descendants d’une longue lignée de colons. Ceux-ci vivaient dans l’opulence. Ils s’habillaient à l’européenne, faisaient construire de somptueuses villas dont le toit est fait de tuiles exportées du Brésil et étaient les vrais détenteurs du pouvoir local en ce que leur position socio-économique leur permettait de contrôler et de diriger le gouvernement de la ville au mieux de leurs intérêts comme le notent les chroniques de Jose de Almeida Santos. Cette position s’est perpétuée dans le temps et les membres de leur descendance connaissent une aisance matérielle certaine ; ce qui leur permet d’intégrer sans problème les nouveaux arrivants. Ceux-ci, à leur tour, ont le devoir d’adopter les manières d’être de leur entourage ; c’est pourquoi il achète « une Citroën décapotable, dernier modèle » (p 32) avec laquelle il entend se faire remarquer par les jeunes filles de bonne famille, plus particulièrement de Mariazinha fille du directeur des Services de l’Agriculture et des Forets, poste pratiquement équivalent à celui du Ministre de l’Agriculture explique le narrateur, puisque seul le Gouverneur Général est au-dessus de lui dans la hiérarchie administrative (p 27).
Le cabinet de travail de Bento Alves, le père de Mariazinha, se situe dans la partie supérieure de Kinaxixe, une rue centrale de la ville haute qui regroupait, durant la période coloniale, les résidences du Gouverneur et de ses principaux collaborateurs ainsi que l’Eglise ayant fonction de cathédrale et ses représentants les plus éminents. Cette partie de la cité est particulièrement bien entretenue ; les bâtiments administratifs sont d’une blancheur éclatante (p 27). Elle est non seulement un lieu de travail mais plus largement un espace à vivre. Non loin du quartier des administrations, la zone a vu la création de plusieurs associations, cercles ou clubs qui, tous, se sont dotés d’un lieu où les adhérents peuvent se réunir comme la Ligue Nationale Africaine (p 108). On y boit du whisky ou des cocktails ; on se rencontre entre gens de même extraction sociale ; on y danse. Fêtes religieuses, fête nationale portugaise, commémoration d’un événement de nature politique comme l’inauguration de « l’exposition-foire de l’Empire » (p 63) par le Président Oscar Fragoso Carmona Carmona en juillet 1939, tout est prétexte à réjouissance car ce sont là autant d’occasions « de retremper les liens symboliques qui unissent les expatriés à leur patrie » (3).
Extérieurement, ce besoin de se sentir proche de ses congénères traduit une disposition grégaire ; psychologiquement, il y a cette volonté partagée par tous les participants de perpétuer une manière de vivre qui, de près ou de loin, est hantée par une solitude quasi ontologique et qui pousse l’individu ; sociologiquement, ce désir de s’intégrer à un groupe de personnes issues de la même terre (sinon du même terroir) exprime le besoin irrépressible de souligner une identité qui dépasse la seule individualité et qui se découvre précisément par le biais des contacts entre compatriotes vivant hors des frontières de leur terre natale. Le champ urbain est ainsi ponctué de lieux réservés aux membres d’une collectivité – celle groupant les expatriés portugais – dans lesquels ils viennent se « ressourcer » et qui leur permettent d’entretenir des rapports (pas nécessairement amicaux mais néanmoins jugés indispensables) et une cohésion axée sur le maintien de certaines mœurs ou conduites sociales valorisées en métropole et qu’il importe au plus haut point de conserver pour que les individus continuent à s’éprouver comme sujets de culture et de nationalité portugaises. En ce sens, on peut dire que les manières d’être de ces gens sont « le produit d’un lieu » selon l’expression de Michel de Certeau (4).
Quel que soit son nom et sa finalité, le cercle est un topos qui scande la vie commune des membres de la communauté portugaise luandaise : dans une autre nouvelle du livre de Onofre dos Santos, Octavio, journaliste de son état, se rend à la Ligue pour y rencontrer d’autres collègues, un verre d’alcool à la main, et y danser le tango (p 114).
D’autres lieux sont également des marqueurs du quotidien des citadins blancs. C’est le cas pour la forteresse de S. Miguel. Édifiée en 1576 par Dias de Novais – premier Blanc à mettre le pied sur le sol angolais le 20 février 1575 et neveu d’un autre navigateur éminent, Bartolomé Dias – elle est le bâtiment emblématique par excellence de la présence portugaise puisqu’elle est construite sur le point culminant de la ville. Elle abrite aujourd’hui le musée des Forces Armées, une statue de la reine Nzinga (ou Jinga selon l’orthographe occidentale) a été érigée à l’entrée. C’est là un symbole riche de sens qui institutionnalise la fin du colonialisme en renversant complètement la finalité de la forteresse qui, primitivement, était un moyen de défense pour les occupants étrangers (c’était un fort militaire) et qui était devenu une prison pour les opposants au régime lisboète et plus largement, pour les délinquants jugés les plus dangereux. – l’auteur du livre que nous sommes en train de lire note que « le prisonnier enfermé dans cette geôle est condamné à une mort lente » (p 22). Cette bâtisse n’est pas là pour attirer l’œil du touriste ; sa fonction était tout autre ; par sa situation topographique unique, elle est une représentation du pouvoir (5) et ce, aussi bien durant les temps coloniaux qu’après l’indépendance mais la symbolique s’inverse ; elle concrétisait la suprématie militaire sur une terre étrangère en même temps que la domination politico – administrative avant 1975 ; depuis cette date, elle manifeste la force et l’autonomie du nouveau régime, lequel se range sous la bannière d’un personnage qui, par l’ampleur de son œuvre et la longévité de son action, a dominé toute l’histoire du pays durant le XVIII ° siècle.
La construction de la forteresse sur un site élevé n’est pas sans conséquence sur la structuration de l’espace urbain en deux zones : la ville haute, siège des représentants de l’administration, de la diplomatie, de la religion et du gouvernement et la ville basse, fief des activités portuaires et commerciales.
C’est dans cette dernière qu’on trouve les coqueiros. Ils sont situés en contre – bas de la forteresse et du Palais du Gouverneur. À l’origine, ils abritaient des cabanes d’esclaves (cubatas). Leur construction n’obéissait à aucun plan d’ensemble préalable et la promiscuité était à son maximum. Elles ont persisté après la période esclavagiste et ont continué à être surpeuplées. La mortalité y atteignait des sommets à intervalles plus ou moins réguliers, les occupants mouraient de malaria ou de maladies contagieuses telle la peste. L’épidémie fut endémique de 1870 à 1880 et pour l’éradiquer, le Gouverneur fit procéder à leur destruction. Dès lors, un mouvement de population se dessine et va reconfigurer la ville : les habitants sont rejetés à l’extrême périphérie au-dessus de l’église du Cabo. La séparation entre natifs et colons est encore beaucoup plus nette que ce qu’elle était jusque-là puisque la distance géographique est devenue plus importante (6). Officiellement, le pouvoir en place prend cette décision dans le cadre d’une politique hygiénique – il fallait assainir la zone. Il n’empêche que l’urgence épidémique a été le prétexte pour opérer une nouvelle distribution des populations dans l’espace luandais – distribution autoritaire puisqu’elle n’a tenu naturellement compte des doléances des intéressés.
Un nouveau marquage spatial apparaît. Une fois la zone des cubatas vidée de leurs habitants, de nouvelles constructions y verront le jour et seront occupées par des ouvriers. Quant aux familles les plus riches, celles dont les membres constituaient la descendance des marchands d’esclaves ou d’aventuriers ayant fait fortune en terre angolaise – Onofre dos Santos cite les principaux noms (p 37) – elles étaient installées à Bungo ou sur l’ermitage de Nazaré, donc loin des coqueiros. La zone dévolue aux plus défavorisés se hérisse d’habitations surpeuplées, réalisées en dehors de tout projet urbaniste. C’est le premier musseque, il occupe le quartier appelé Ingombota. Contrairement à ce qu’il pourrait sembler, le refoulement des indigènes les plus désargentés hors du centre de la ville n’est pas une mesure ségrégationniste ; il n’avait pas pour finalité de structurer l’espace urbain du point de la race mais de réserver le noyau de la cité aux nantis, lesquels ne pouvaient être que d’origine étrangère. Ce qui le montre, c’est que nombre de petits commerçants ou de petits artisans venus du Portugal résidaient dans les musseques et qu’à ce titre, ils ne pouvaient qu’adopter le mode de vie (en particulier l’alimentation) des natifs. Le père de Luandino Vieira était l’un d’eux…
Ce type d’habitat a connu un développement aussi exponentiel qu’anarchique, les rues étant tracées en fonction de l’emplacement des maisons et non l’inverse. Mais cela ne devait pas empêcher la dynamique urbaine de planifier l’espace urbain hors de ce secteur. En particulier, il fallait limiter l’expansion des musseques vers les autres quartiers de la ville, ce fut la raison d’être de la rue Brito Godins, rebaptisée depuis Avenida Lénine, qui vit le jour en 1922 et qui constitue la ligne de démarcation entre les quartiers les plus pauvres et les autres.. Le quadrillage de l’espace luandais se fait donc à des fins éminemment idéologiques et politiques. Sous couvert d’assurer une plus grande hygiène publique et plus largement, des conditions de vie meilleures pour la population dans son ensemble, les notables et autres représentants du gouvernement lisboète montraient à tous l’étendue de leur pouvoir, s’arrogeant ainsi la mainmise sur le droit d’occupation des sols. On voit ainsi que loin d’être une donnée naturelle, « l’espace est produit…dans le cadre de rapports sociaux déterminés par la structure de classe de la société » (7).
Toutefois, cela a été signalé plus haut, le découpage du territoire urbain n’est pas tel qu’il interdit la circulation des indigènes d’une zone à une autre. En témoigne le trajet suivi par les groupes de jeunes gens à l’occasion du carnaval. Il avait comme point de départ « les quartiers les plus pauvres, l’Alto das Cruzes et le quartier Operario. De là, les participants déboulaient sur Kinaxixe, (qui aujourd’hui est la principale vitrine commerciale de la capitale) et par la rue Brito Godins atteignaient Maianga et la Ville Haute jusqu’au Palais du Gouvernement » (p 59). Cette manifestation des plus festives, pleine de couleurs, de danses et de musiques, est le vecteur qui permet à la jeunesse la plus déshéritée de s’approprier la ville, celle-ci étant comprise comme champ socio-économique, puisque le cortège forme, le temps des réjouissances, le trait d’union entre communautés ethno-culturelles vivant le reste de l’année côte à côte mais sans réelle communication. Et c’est cette capacité à relier les collectivités par-delà la couleur de peau et le niveau de vie qui fait du carnaval selon l’auteur que nous sommes en train de lire, le signe avant-coureur de la ferveur révolutionnaire, celle-ci se donnant comme visée dernière de rallier sous une bannière commune – la révolution – tous les citadins et par-delà tous les Angolais (8). De la description spatiale de la cité à la projection d’une configuration urbanistique nouvelle en rapport direct avec la philosophie inhérente au projet révolutionnaire, voilà un programme de recherche dont personne ne mettra en doute l’intérêt.

(1) (Onofre dos Santos : O Gosto amargo do quinino -Editora Omega – Ramada (Portugal) – 2015)
(2) Voir W.G.L. Randles : De la traite à la colonisation : les Portugais en Angola – Revue : les Annales. Economies, sociétés, civilisations – 1969 – n ° 2 – p 301. Ce travail se réfère au premier volume de l’Historia de Angola d’ Elias Alexandre de Silva Correia, oeuvre de 1792 et qui reste une référence de premier plan
(3) Odile Goerg – Xavier Huetz de Lemps : La ville coloniale XV° – XX° siècle – Paris – Edit du Seuil 2003 – Cité d’après la réédition de 2012 – Coll Seuil – Points p 222.
(4) Michel de Certeau : L’écriture de l’histoire – Paris – Gallimard – 1974 – p 73
(5) « La bâti constitue l’élément visuel premier, la figure emblématique d’une catégorie sociale et d’un pouvoir » (O. Goerg- X Huetz de Lemps op cit p 301)
(6) La même politique était pratiquée par les autorités françaises à Dakar à la suite de l’épidémie de peste de 1914 où quelques 1500 maisons (ou cabanes) furent détruites par le feu. Chiffres donnés par E. M’Bokolo : Peste et société urbaine à Dakar – Cahiers d’études africaines – 1982 – n° 85/86.
(7) Jacques Scheibling – Qu’est-ce que la géographie ? – Hachette 1994 p 61. Sur les relations entre espace humain et structure socio-économique, on (re)lira avec profit les réflexios d’Henri Lefebvre dans Le droit à la ville (Anthropos – 1968) et Du rural ç l’urbain (Anthropos- 1970). :
(8) Voir dans le livre d’Onofre dos Santos, le nouvelle intitulée Crisalida – pp 59 – 71.
///Article N° : 13588

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