Un Festival à contre-courant

Entretien de Sylvie Chalaye avec Robert Abirached, Président du FILF

Juin 1998
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Robert Abirached, vous êtes aujourd’hui le Président du Festival, mais vous avez aussi participé de loin à sa création puisque vous étiez à l’époque à la Direction des théâtres…
En fait, ce festival a été créé non pas par un dessein politique venu d’en-haut, mais par la volonté d’un professionnel sur le terrain. Car on peut se demander : pourquoi Limoges qui est au coeur de la France et qui n’avait aucune vocation à s’occuper de francophonie ? En réalité c’est Pierre Debauche qui dirigeait à l’époque le Centre Dramatique National de Limoges et qui était lui-même très intéressé par les questions de Francophonie, peut-être en raison de ses origines belges (mais ne simplifions pas !) qui s’est lancé dans cette aventure sans attendre tous les labels et toutes les adjudications. Dans ses débuts, le festival était surtout une rencontre conviviale, et les habitants étaient curieux de ces étrangers qui arrivaient. Chaque écrivain ou artiste noir avait une famille de parrains. L’entreprise n’est devenue le carrefour international que très progressivement. Cela prouve au moins que les vraies initiatives ne sont pas bureaucratiques ; elles ont besoin d’être accompagnées par l’Etat et par les pouvoirs mais il est rare qu’elles soient créées directement par eux, même si cela peut arriver.
Il y avait une véritable attente quand même…
Non, mais attente de qui ? Le citoyen de Limoges, sans y être hostile, n’attendait absolument pas un festival de la francophonie.
Et les pays francophones ?
Il est certain que du côté des meneurs et des farouches croyants de la Francophonie comme le Québec, la Belgique ou des pays africains, il y a beaucoup plus d’attente et d’intérêt portés à la Francophonie qu’en France même. Ce festival n’a pas été une initiative gouvernementale française et il n’a pu se faire que grâce à l’extrême engagement des poètes et des artistes. Il n’y a que la presse française, je le dis sans brutalité, qui continue à faire de l’ironie sur la francophonie. La presse française s’est longtemps distinguée par sa désinvolture, par la manière dont elle le traitait en parent pauvre et par son incapacité à venir rencontrer les gens. Or il est passé à Limoges de très grands écrivains, Sony Labou Tansi par exemple.
Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je crois que l’idée même de la Francophonie n’a jamais séduit la presse culturelle française, c’est tout. Elle est toujours perçue comme du néocolonialisme, comme une sorte de protectionnisme littéraire. C’est un peu pour tout cela que je dis que ce festival s’est créé d’une certaine manière à contre-courant, dans un endroit où il n’était pas spécialement attendu mais qui l’a adopté. Bien sûr les pouvoirs locaux, régionaux et centraux l’ont rapidement suivi, encore qu’on atteigne aujourd’hui un plafond. Et je me permets d’ajouter que c’est finalement le ministère de la culture qui a décidé de propulser les pôles francophones importants que sont le Festival de Limoges, le Théâtre International de Langue française, les Francofolies de la Rochelle, et non une instance gouvernementale. Ce qui donne d’ailleurs au festival, avouons-le, une précieuse liberté.
En effet on note une grande liberté d’expression, si l’on se réfère aux dramaturgies africaines. Car il s’agit d’un théâtre très engagé…
Justement. Si c’était l’expression d’une francophonie gouvernementale il y aurait aussitôt des considérations diplomatiques : ne montrez pas ceci, ne parlez pas de cela… Cependant, il ne faut pas non plus que ça devienne le festival de la francophonie africaine. Il faut que d’égal à égal se retrouvent des Québécois, des Suisses, des Belges, des Français. On tient beaucoup à ce qu’il y ait tous les ans la présence d’une ou deux troupes françaises. Il faut qu’il y ait une définition au sommet des choses et que ce soit une confrontation d’égal à égal.
Je crois qu’il y a aujourd’hui une réduction de moyens.
On ne peut pas dire cela. Il y a eu en effet une réduction l’année dernière, mais cette année le ministère de la Culture, le ministère de la Coopération et le Conseil régional ont assez sensiblement augmenté leur contribution. En revanche, la ville de Limoges se montre un peu timide sur certains projets. Cette année par exemple, pour le 15ème anniversaire, et parce qu’on nous demandait depuis longtemps, sans doute à juste titre, que ce festival devienne plus visible au milieu de la population, Monique Blin a eu l’idée de faire venir une troupe de théâtre de rue de Catalogne,  » Els Comediantes  » ; il fallait trouver des moyens supplémentaires pour réaliser cet événement destiné uniquement à la population, ça n’a pas pu se faire. Parce qu’on a vu ce festival naître et embellir de ses propres forces comme un arbre, on a tendance à dire : bon, qu’il continue comme ça. Cela dit, des changements s’opèrent comme la Maison des auteurs et la Médiathèque francophone ; à telle enseigne que Limoges devient aujourd’hui une capitale de la Francophonie. La réussite du festival a su progressivement faire rayonner la ville.
Comment se manifeste ce rayonnement ?
Beaucoup de manifestations en marge commencent à se programmer. L’ANRAT, par exemple, a programmé deux réunions internationales, l’Observatoire des politiques culturelles a programmé une première réunion des collectivités locales pour qu’elles s’interrogent par rapport à la francophonie. Il y a deux ans, la venue de Gatti avait été l’occasion d’un travail dans les lycées sur la mémoire de la Résistance et son prolongement dans le monde contemporain… Bien sûr ce n’est jamais parfait, on peut toujours étendre, les moyens ne sont jamais suffisants mais c’est assez remarquable.
Comment envisagez-vous votre action en tant que président du festival ?
D’abord ce n’est pas moi qui fais le Festival, je suis un simple accompagnateur, mais assez présent de par la volonté de l’équipe. On me tient au courant de tout ce qui se fait, on me demande souvent mon avis, il m’arrive de faire des suggestions… mais le président ne s’occupe ni du détail des programmations, ni de celui de l’administration du festival. En tout cas ce n’est pas un lieu de pouvoir. Je pense que si j’ai accepté cette fonction, c’est parce que je crois à l’importance de la Francophonie et de la langue française, à la nécessité de la défendre et de la maintenir, non pas dans un esprit assiégé, frileux, mais d’essayer de faire en sorte que partout où c’est possible, il y ait des alternatives à la domination de l’anglais.
Qu’est-ce que le festival peut apporter d’essentiel au paysage culturel français en plus de la francophonie ?
Je crois que ce qu’il apporte d’essentiel, c’est sur le plan de l’échange des formes et des langues. Ce n’est certainement pas un festival des avant-gardismes car ce n’est pas le but essentiel. L’important, c’est de maintenir cet échange, d’essayer d’apporter le plus possible aux acteurs et aux compagnies qui viennent des possibilités d’échange et de prise en considération, c’est de maintenir vivant ailleurs que dans le pays où il est produit le répertoire qui est présenté. Si je voulais faire de la politique et aller plus loin, je dirais que symboliquement, c’est plus que d’autres festivals, celui où le visage de l’autre est reconnu.

///Article N° : 438

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