« Un peuple qui fut d’Afrique, mais maintenant chez lui en Inde »

A Certain Grace, The Sidi : Indians of African descent

Entretien de Hélène Ferrarini avec Ketaki Sheth
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Pendant six ans, la photographe indienne Ketaki Sheth est allée à la rencontre des Sidis, nom porté par les Indiens d’origine africaine. Son dernier livre A Certain Grace, The Sidi : Indians of African descent leur est consacré. Les photographies en noir et blanc qui composent l’ouvrage sont autant de mise en lumière de cette communauté peu connue. Ketaki Sheth est une photographe indienne basée à Mumbai, où elle a commencé à prendre des photos il y a près de trente ans. Cet ouvrage est son troisième paru en 2013, après Twinspotting et Bombay Mix. Ketaki Sheth est une photographe reconnue en Inde et à l’étranger, où ses travaux sont régulièrement exposés.

Pendant six ans, vous avez photographié les Sidis. Qui sont-ils ?
Les Sidis sont des Indiens d’origine africaine. Venus d’Afrique de l’Est, ils sont arrivés par vagues sur la côte ouest de l’Inde depuis plus d’un millénaire, comme esclaves, marins, marchands. Aujourd’hui, environ 70 000 Sidis vivent en Inde, principalement dans l’Etat du Gujarat à l’ouest du pays et dans le Karnataka au sud.

Pourquoi avoir choisi de documenter la vie des Sidis ?
Peu d’Indiens, et encore moins d’étrangers, connaissent cette incroyable communauté. Les Africains, de différents pays, en savent également peu sur les Sidis. Il y a des études académiques et des films documentaires, ainsi que des enregistrements musicaux, mais d’après ce que je sais aucun travail photographique substantiel n’a été fait sur les Sidis. Je pense être la première.
Me rendre dans les différentes localités où vivent les Sidis m’a pris plusieurs années. Et, le fait d’avoir pu aller dans des endroits très reculés a donné du sens à ce travail. La publication de ces photographies dans un livre permet désormais à tout le monde d’y avoir accès et d’en apprendre davantage sur cette communauté.

Comment ce long travail a-t-il commencé ?
C’était en 2005, pendant la fête hindoue de Diwali. J’étais en vacances en famille dans le Gujarat. Nous sommes passés en voiture par la forêt de Gir, où nous avons traversé des villages sidis. Jusqu’alors je ne savais pas grand-chose à leur propos.
Au cours de ce voyage, j’ai réalisé que j’étais une complète étrangère pour cette communauté et que j’avais donc besoin de trouver quelqu’un avec qui sympathiser et qui aurait peut-être pu m’aider. Et c’était, je pense, la bonne manière de procéder. J’ai rencontré cette femme extraordinaire, à qui j’ai dédié le livre, et qui est toujours une amie. Elle s’appelle Hirbaiben Lobi, elle est agricultrice dans un village sidi du nom de Jambur. Elle a beaucoup facilité mes premières rencontres.
Une chose en entraînant une autre, je me suis vite retrouvée à voyager dans tout le Gujarat, ainsi que plus au sud, dans l’Etat du Karnataka. J’ai également rencontré quelques familles à Bombay.

Vous êtes photographe, mais les Sidis suscitent également l’intérêt d’universitaires, d’historiens, d’anthropologues… Vous êtes-vous penchée sur certains de ces travaux ?

C’était un sujet très nouveau pour moi, j’avais peu d’information, ce qui parfois est un avantage car on saute alors photographiquement dans le sujet. En terme de créativité, c’est magnifique. Mais ceci étant dit, je pense que ne pas comprendre certaines choses peut vite devenir problématique.
J’ai donc lu des livres, comme celui d’Amy Caitlin-Jairazbhoy, Sidis and Scholars, ou encore Sidi Elite, dirigé par Kenneth Robbins et John McLeod. J’ai rencontré certains de ces chercheurs. Il y a aussi une réalisatrice originaire de Bombay, Beheroze Shroff, qui filme les Sidis depuis plus de vingt ans. Elle m’a beaucoup appris.

Votre ouvrage est préfacé par l’universitaire ougandais Mahmood Mamdani. Pourquoi ce choix ?
L’introduction de Mahmood Mamdani est excellente, je n’aurais pas pu espérer un meilleur partenaire. C’est un texte très profond. Il n’a pas écrit à propos de mes photographies, il a écrit à propos des Sidis. Et avec sa propre compréhension parce qu’il appartient lui-même à la quatrième génération d’Indiens en Afrique. Son arrière-grand-père venait d’un village du Gujarat qu’il avait quitté pour l’Afrique. Les Sidis vivent en Inde depuis cinq, six, voire sept générations. C’était comme tendre un miroir.

Les Sidis sont une communauté très diverse et dispersée. On utilise un mot unique pour les définir, mais en réalité les Sidis du Karnataka, les Sidis du Gujarat, ou encore de Bombay sont très différents, chaque groupe étant porteur d’une histoire… Comment avez-vous appréhendé cette diversité dans votre travail ?
Oui, ils sont très différents, mais je pense que le fait que nous soyons tous Indiens aide. J’ai mis Hirbaiben Lobi, l’organisatrice communautaire du Gujarat, en contact avec les Sidis du Karnataka, car ils ne s’étaient jamais rencontrés. Les Sidis du Gujarat sont plus organisés, plus informés, dans le sens où ils connaissent les avantages qu’ils peuvent avoir en tant que Scheduled Tribes [ndlr : système indien de quotas, dont bénéficient les Sidis]. Ils savent où aller pour obtenir des choses. Les Sidis du Karnataka ne sont pas aussi informés. Les villages sidis du Karnataka sont beaucoup plus reculés qu’au Gujarat, beaucoup plus pauvres aussi. Mais je ne pense pas que cette diversité ait été un problème pour moi.

Comment les Sidis définissent-ils leur identité aujourd’hui ?
Les Sidis se considèrent indiens. Peu d’entre eux connaissent des histoires ou ont des souvenirs de leurs ancêtres africains. La plupart d’entre eux n’ont jamais voyagé en Afrique et n’ont aucun lien avec ce continent. Ils parlent des langues indiennes, s’habillent à l’indienne et mange indien. Mahmood Mamdani finit son introduction en parlant de« la beauté et de la dignité d’un peuple qui fut d’Afrique, mais est maintenant chez lui en Inde ».

Les mariages reviennent souvent dans vos photographies. Pourquoi cet intérêt ?
Lorsque l’on fait des portraits, je ne pense pas que l’on puisse juste entrer dans une maison et dire « maintenant je vais vous photographier ». Et en Inde, il n’y a rien de mieux qu’un mariage, parce que ce qu’il s’y passe à la périphérie est intéressant, ce qu’il s’y passe au centre est intéressant. Immédiatement, vous êtes dans un contexte riche – même si vous ne photographiez pas la mariée – car toute la communauté vient.
Je n’ai assisté à aucun mariage unissant un Sidi et un non-Sidi. Ils préfèrent se marier à l’intérieur de la communauté. C’est peut-être ce qu’il arrive lorsque l’on appartient à une petite communauté, on se sent très loyal à son égard et on cherche à la préserver.
 
Dans la postface, Rory Bester,  universitaire et curateur sud-africain, écrit que vous avez évité de photographier des paysages, en raison du sentiment d’appartenance que les paysages peuvent véhiculer. Partagez-vous cette analyse ?
Il est clair que pour ce livre j’ai photographié des personnes. Mais je ne sais pas ce qu’est la définition d’un paysage. Pour moi, le paysage est ce qui est autour des gens. J’imagine que j’aurais pu photographier quelques collines… Mais je voulais que les personnes soient connectées avec l’espace. Donc même un intérieur devient un paysage pour moi. Un champ devient un paysage. Un rideau devient un paysage. Voilà ce qu’est un paysage pour moi dans ce livre.

///Article N° : 12190

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Les images de l'article
Boys from Rander, Surat, 2009 © Ketaki Sheth/PHOTOINK





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