Temps de festival

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Depuis le mois de mars, la France des cultures du monde renoue, comme à son habitude, avec le temps des festivals et des sons d’été. Ses usages et ses rites. Bains de foule et mixité, en veux-tu en voilà. Insouciance, partage et découverte. Les plaisirs se conjuguent au pluriel et la musique se consomme sans retenue. Après avoir stagné, le nombre de festivaliers est en hausse, passant de 2 024 800 à 2 191 000 entre 2013 et 2014(1). Les artistes africains ont-ils une place légitime dans ce paysage ? Comment s’articulent leur présence avec les enjeux économiques et culturels qui dessinent les programmations ? Dans ce dossier déployé jusqu’en juin prochain, Africultures explore cet univers à l’aune de ses dynamiques et de ses évolutions.

Plus que jamais, les lives de festival demeurent l’indicateur le plus sûr pour ceux qui souhaitent rendre compte de la complexité d’une actualité musicale riche et brillante. Et c’est ainsi que la France aime à se vivre à l’affiche, une fois les beaux jours revenus. Une tradition que ville, village, région, honorent, chaque année, malgré la crise et les partenaires publics, qui se font désirer. Une tradition remontant à Woodstock et aux rêves de contre-culture, bien que la phrase de Wagner ( » un événement extraordinaire, un lieu extraordinaire, un moment extraordinaire « ) soit celle qui illustre le mieux le principe de ces festivals(1).
Machines à booster le commerce de proximité et l’emploi saisonnier, les festivals sont une occasion rare de goûter à la diversité d’un monde (exotisme et consécration) à moindre frais. Un pass pour deux ou trois jours de concerts, vendu au prix d’un concert de big show urbain. Moins de soixante euros, en moyenne. Des têtes d‘affiches se mêlant à de jeunes artistes que l’on ne voit pas aussi souvent qu’on le souhaiterait, faute de programmateurs se risquant à des inconnus. De Ayo à Dembah Dembah, en passant par Mamar Kassey : la table est souvent garnie. Des hommes et des femmes affluant de partout, de la France et de l’étranger. Ados, familles ou touristes en mal de sensations, bons connaisseurs pour certains. Tous en profitent, en tous cas, pour connaître du pays. Car un festival, au-delà d’être un lieu d’évasion et de liberté circonstanciée, peut aussi être en lien avec un territoire et son histoire. Les publics s’alignent donc avec joie pour ces moments de liesse générale, qui donnent à voir ou à entendre une France de toutes les couleurs, où la sono mondiale est devenue une marque de fabrique.
Rien ne va plus, cependant. Car les mécanismes de diffusion se sont quelques peu grippés, ces jours derniers. Avec la hausse considérable des cachets (le nerf de la guerre) pour des pointures(2) en mal de consécration ultime. Les coûts sont révélateurs d’une tendance. Comme toujours, l’Afrique est la moins bien lotie. Les cachets ne sont guère mirobolants. Entre 4.000 et 10.000 euros, toutes charges confondues pour cinq à dix interprètes. Certaines scènes admettent des cachets approchant les 30.000 ou 40.000 euros pour certaines machines à succès supposées. Rokia Traore ou Keziah Jones peuvent ainsi prétendre à ce type de budget, qui se situe bien loin des exigences de la rock’attitude, tendance Bruce Springsteen (1 million d’euros) ou Bob Dylan (400.000 euros). Mais même à moins de 50.000 euros, les Français rechignent à régler la note, dans la mesure où ils perdent, de jour en jour, leur petit paquet d’aides publiques(3), autorisant, d’ordinaire, à voir plus grand, en matière de choix musicaux, à l’affiche.
Nombre de festivals se tournent désormais vers le privé pour mendier du cash-flow, là où l’Etat et les collectivités se désengagent, pour raisons de crise. Mais combien sont-ils, à vouloir soutenir une diffusion des musiques africaines sur des scènes françaises, dans le club restreint des investisseurs, ou français, ou européens, répertoriés sur le Continent ? Difficile à dire. Surtout qu’il faudrait savoir combien de ces entreprises, remontant en flèche au Cac 40 grâce à l’Afrique, trouveraient grâce auprès des publics conviés eux-mêmes. Entre ceux qui exploitent les mines d’or, qui extorquent le pétrole à vil prix ou qui financent des guerres pour se maintenir sur les marchés, le choix paraît parfois  » très limite « .
Il n’est donc pas surprenant que les programmateurs français n’aillent pas toujours jusque-là. Pour beaucoup, ils voudraient juste pouvoir se contenter de la diplomatie d’influence, déployée au travers du réseau des Instituts français, en méritant billets d’avions et facilités de visas, dans leur volonté de caster les artistes depuis leur pays d’origine. Le réseau français en Afrique a permis, des années durant, d’élargir la perspective en la matière. Sauf que la réalité est devenue toute autre, ces dernières années. Pour travailler, les tourneurs et les programmateurs sont sans cesse obligés de se battre, soit en mutualisant les efforts, comme avec Zone franche, soit en misant sur des calculs d’épicier, pour certains indépendants. A force, nombre de festivals préfèrent les artistes immigrés, résidant à quai, vivant et évoluant déjà en France. Des artistes ne leur posant aucun souci de circulation, en matière de frontières Shengen.
Ce qui finit par réduire les choix de programmation. Les coûts et les rotations mises en place conduisent à uniformiser, à reprendre les mêmes, et à banaliser les affiches. Il suffit de regarder les contenus de festival cette année pour s’en convaincre. Très peu d’Africains au menu. A croire que les marques de bière et autres sponsors approchés pour le seul bonheur des festivaliers ne s’intéressent guère aux artistes du Continent dans l’Hexagone. Mêmes les compagnies aériennes, qui facilitaient les déplacements par des échanges service (billet d’avion ou réduction tarifaire contre apparition du nom sur les affiches) ne jouent plus le jeu comme avant, nous dit-on. Et même les sociétés de transfert d’argent ou de télécom, qui, à leur début, se montraient sensibles, vu que leur business se fonde principalement sur les minorités diasporiques, sont en train de refermer leurs portes.
En cette époque, où l’on imagine aisément que les musiques du monde ont atteint leur top, en matière de production, de qualité et de profit alternés, on serait tenté de croire que les Africains ont toujours le vent en poupe, les galères en moins. Sauf que non ! Les programmateurs, devenus frileux, privilégient, en général, la carte des  » mêmes  » (du rock, et du rock, et du reggae ou de la salsa) ou misent simplement sur de la pop euro-américaine, là où les risques sont prétendument moins plombant. Nous disons  » prétendument « , car le public de France et de Navarre se montre toujours aussi friand de musiques métisses, en provenance des pays du Sud. Une réalité qui ne s’apprécie néanmoins qu’au niveau des festivals  » spécialisés « , qui sont, eux, moins imposant que les  » généralistes « , dans ce paysage. Musiques métisses, Fiest’à Sète, Africarjarc…
Le retour des  » marchés de niche  » ?
Une chose, néanmoins, a changé depuis trente ans. Une chose sur laquelle il faudrait sérieusement se pencher. Le pourcentage des productions discographiques étant en hausse libre, l’offre actuelle étant la plus importante jamais vue de tous les temps en matière de musiques africaines à l’affiche, le retour aux  » marchés de niches  » est en train de s’opérer, sans que personne n’ait vraiment réfléchi à la question. Et qui dit  » marché de niches « , dit petit public privilégié, connaisseur, intéressé au premier chef. Des publics  » captifs « , qui, certes, permettent de maintenir l’investissement hors de l’eau, mais qui n’encouragent pas toujours à prendre les risques d’un gros buzz en diffusion. Où l’on se rappelle que les grands succès africains dans le domaine des musiques du monde se sont d’abord forgés sur un marché de niche bien déterminé, celui des publics communautaires.
Avant le déferlement de la world dans les charts, avant l’uniformisation des programmations générée par les économies fragiles des festivals, et bien avant la saturation de l’offre en la matière, les musiques africaines circulaient essentiellement dans le  » ghetto  » communautaire, où elles contribuaient à nourrir, en profondeur, le sentiment d’arrachement au pays d’origine. Accompagnant les deuils ou les mariages dans les foyers d’immigrés maliens(4), au nom d’une tradition coutumière, invitées dans les cafés pour fidéliser une clientèle  » typée  » maghrébine, ou encore portées par le milieu associatif, qui, au nom du caritatif, organisait ses galas annuels pour collecter des sous et des modes d’espérance, les musiques africaines se sont longtemps tenues en marge du circuit officiel, jusqu’au début des années 1980. Ce n’est que dans ces années-là que vinrent, en effet, les premiers rassemblements festifs hors réseau, sous couvert de politique socioculturelle et de discours sur l’intégration. Avec, entre autres rendez-vous, l’Africa Fête de Mamadou Konté, la bande musicale de la marche des beurs, les fêtes colorées des militants de SOS Racisme, les concerts de soutien à la mobilisation internationale contre l’apartheid.
Prenant surtout acte de la nostalgie s’emparant des familles françaises dits  » d’origine africaine », des populations, ou  » immigrées « , ou de la  » diaspora « , quelques professionnels ont offert, dans ces années 1980, de transplanter des fragments entiers de culture spécifique sur les scènes de France et de Navarre, en ouvrant les portes au public français le plus large possible. Du partage et du rythme, de la vie et des envies de transculturalité manifestes. C’est ainsi qu’ont émergé des phénomènes tels que les Touré Kunda, les Cesaria Evora ou les Kassav. Dans les festivals ! Mais ne nous y trompons pas! Le basculement est venu, en partie, de la descendance des migrants d’hier. Fils et filles, petits-fils et petites-filles de Maliens, d’Algériens, d’Antillais, de Malgaches, habitués à composer ensemble pour briser la grisaille de leurs banlieues de béton. Une situation de moins en moins prévisible, étant donné que les discours d’intégration mènent à tout, sauf à l’acceptation de l’Autre, dans ses différences. Le repli, toujours, repointe son nez.
Ainsi, ces questions. Quel genre de mélomane se rend dans les festivals, de nos jours ? Nul ne saurait répondre, en réalité. Ce festivalier, est-il concerné au premier chef par un événement, parce qu’entretenant un quelconque commerce culturel avec le pays d’où arrive la musique ou n’est-il là que parce qu’il aime le son ? Est-il membre d’une élite appréciant le savant des musiques du monde et leurs liens avec une histoire, et des peuples ou est-il juste un homme qui s’invente des oreilles pour supporter de ne pas être parti ailleurs en vacances ? Trop d’approximations encore, actuellement, bien que des organisations comme Zone Franche aient abattu un immense travail, susceptible de rendre cet univers intelligible et pérenne. Ce qui est sûr, c’est que des pionniers, tels que Musiques Métisses à Angoulême ou Africolor en Seine-Saint-Denis, peinent, aujourd’hui, à dresser une cartographie sans faille de leurs publics respectifs.
A une époque, Africolor avait créé la surprise, en reprenant la geste des griots dans les foyers maliens au Théâtre Gérad Philippe. Une manière pour son organisateur, Philippe Conrath, de montrer que l’on ne peut défendre ces musiques, sans respecter l’art et la manière qu’ont les populations porteuses de ces cultures de les vivre. Mais comment Christian Mousset, patron de Musiques Métisses, a-t-il réussi son pari dans une ville, où n’existaient que très peu d’immigrés, au départ ? Chacun murmure ses recettes, avec des doutes pleins la tête. Il y a trente ans, les pouvoirs publics faisaient de la musique un vecteur de sociabilité, inscrit dans un projet politique. Nous n’en sommes plus là, d’où, peut-être, le fait que personne ne s’indigne, lorsqu’on évoque les désengagements publics dans les budgets de programmation.

(1)Près de 90% des festivals recensés en France sont à mettre au compte de la musique. Le chiffre de 2000 festivals est, aujourd’hui, avancé par les médias et les professionnels eux-mêmes.
(2)Les têtes d’affiche permettent de communiquer davantage sur l’événement.
(3)15% en moins des subventions accordées par l’Etat, désengagement annoncé des départements, des régions, des municipalités, et ce, malgré l’image contactée par les villes, villages ou régions où se déroulent ces festivals. Parlant des baisses de fréquentation dans ces rendez-vous, Emmanuel Negrier, directeur de recherches au CNRS, auteur d’enquêtes sociologiques sur les festivals, insistait sur les diminutions de subvention : « Les festivals les absorbent soit en augmentant leurs tarifs ou en renonçant à la gratuité, soit en annulant des têtes d’affiche, ce qui est périlleux, car celles-ci drainent de l’audience. Ou encore, et c’est la solution la plus courante, les programmateurs diminuent le nombre de concerts » (Le Monde, 03/07/13)
(4)Un groupe comme Mandefoli par exemple n’a pu voir le jour que grâce au circuit des foyers  » maliens  » dans les années 1990.
Retrouvez notre premier épisode sur les festivals d’été de musique : Les artistes africains dans les festivals d’été en France///Article N° : 12188

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