Cyrille Bissette, héros de l’abolition de l’esclavage (1/3)

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Il y a 190 ans l’affaire Bissette sonnait le démarrage du mouvement abolitionniste aux Antilles. Curieux destin que celui du Martiniquais Cyrille Bissette : neveu illégitime de Joséphine de Beauharnais, ce combattant ininterrompu de l’esclavage fut marqué au fer rouge et condamné au bagne puis élu député de la 2nde République de 1848. Adversaire acharné de Schœlcher, il tomba par la suite dans un oubli injuste qui dure encore de nos jours. Retour (en 3 volets) sur un personnage qui fit honneur à la République.

L’affaire Bissette

Il y a 190 ans l’affaire Bissette sonnait le démarrage du mouvement abolitionniste aux Antilles. Curieux destin que celui du Martiniquais Cyrille Bissette : neveu illégitime de Joséphine de Beauharnais, ce combattant ininterrompu de l’esclavage fut marqué au fer rouge et condamné au bagne puis élu député de la 2nde République de 1848.
Cyrille Charles Auguste Bissette est née le 9 janvier 1795 à Fort Royal (ancien nom de Fort-de-France), en Martinique. Il était le fils de Charles Borromée Bissette, un mulâtre(1) originaire du Marin(2) et d’une métisse libre Élizabeth Mélanie Bellaine, fille illégitime d’un béké (3), Joseph Gaspard Tasher de la Pagerie, le père de Joséphine de Beauharnais, future impératrice et première épouse de Napoléon. Cyrille Bissette est né libre, de parents de couleurs aux aussi libres et n’a jamais été esclave. Sa famille était d’ailleurs assez fortunée. Il est l’aîné d’une fratrie de six enfants. Il se marie en 1816, avec une certaine Augustine Séverin. Ils auront ensemble quatre enfants. Il devient en 1818 négociant à Fort-Royal. « Mulâtre » de son temps il n’est pas encore engagé dans la lutte contre l’esclavage et aspire à intégrer la classe blanche dominante, elle-même arc-boutée sur le principe intangible de la « noblesse de la peau », de la « pureté » du blanc, ce qui rendait quasi-impossible le franchissement de la « ligne de couleur ». Bissette participe même en 1822 à la répression de la révolte des esclaves du Carbet. Cet événement sera fondamental pour lui qui prend conscience de l’injustice totale de l’esclavage.
En décembre 1823, circule sur l’île un opuscule, imprimé à Paris, de 32 pages de couverture rouge, intitulé De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises. C’est le début de l’affaire Bissette ou « affaire des mulâtres de la Martinique ». Le ton de ce « manifeste » n’est pas révolutionnaire mais le propos se veut combattif et démonstratif, en retraçant divers exemples d' »abus révoltants » que les gens de couleur libres estimaient être victimes dans le contexte de la Guadeloupe et Martinique des années 1820. À une époque où les écrits des gens de couleurs libres étaient relativement modérés, cette brochure contrastait en réclamant l’application aux noirs des mêmes droits dont jouissaient les sujets royaux dans le cadre de la Charte octroyée par le Roi Louis XVIII à son retour d’exil en 1814. Il s’agit en particulier des diverses dispositions locales, qui excluent arbitrairement les libres de couleur des professions jugées honorables et lucratives (avocat, notaire, médecin, chirurgien, pharmacien, orfèvre, horloger, charpentier, menuisier, serrurier, maçon, etc.), leur interdisent certains lieux publics ou leur assignent telles ou telles places dans les églises et les théâtres. « Au nom de la justice et de l’humanité, nous demandons la destruction des lois exceptionnelles qui régissent un système d’injustice et d’oppression. Le gouvernement doit, dans sa justice et sa sagesse, nous donner une législation conforme à nos mœurs, appropriée à nos besoins. » À travers cet ouvrage, c’est tout le fonctionnement humain, judiciaire, administratif et sociopolitique des colonies françaises du XIXe siècle qui se retrouve remis en cause (4). Le texte proposait également le rachat progressif des esclaves, la gratuité des écoles pour les affranchis et la suppression des châtiments corporels.
Bissette était-il l’auteur de ce texte ? Rien n’est moins sûr. En effet, celui-ci fut, dans un premier temps, imprimée et diffusée en France où il ne fit l’objet d’aucune censure et ne déclencha aucunes réactions particulières, même quand des ministres et parlementaires des deux chambres en prirent connaissance(5). Monlouis Thébia et Joseph Eriché, deux riches commerçants de Saint-Pierre, revenant d’un séjour hexagonal ramenèrent cette brochure sur l’île. Le 30 novembre 1823, une lettre anonyme les dénonça au procureur du roi de Saint Pierre. Accusés d’avoir enfreint un arrêt de 1802 interdisant l’entrée sur le territoire métropolitain des nègres, mulâtres ou « autres gens de couleur libres », il leur était en réalité reproché d’avoir introduit clandestinement cet opuscule sur l’île. En effet, ce document avait semé la panique chez les békés martiniquais, qui y virent une attaque de leurs prérogatives. La contre-offensive vint d’un certain de Morando, qui avait épousé la fille d’une famille créole fortunée. Morando affirma qu' »on » lui aurait désigné Cyrille Bissette comme le « correspondant » des conspirateurs » à Fort-Royal. Chargé de surveiller les faits et gestes de ce dernier, en tant que voisin, il prévient les autorités judiciaires que Bissette avait entre ses mains la brochure. La police perquisitionna chez celui-ci et y retrouva plusieurs exemplaires, ainsi qu’un projet d’adresse à la Chambre des députés. Bissette fut arrêté le lendemain. Neuf jours plus tard, deux autres mulâtres âgés de 29 ans, Jean-Baptiste Volny et Louis Fabien fils, soupçonnés d’être les complices de Bissette, étaient interrogés et écroué à Fort-Royal. La veille, un esclave, nommé Modeste, avait révélé au procureur du roi, l’existence d’un complot fomenté dans le Nord de l’île. Dans les jours qui suivirent, ce fut le tour d’une quinzaine de citoyens libres d’être arrêtés dans différentes localités de l’île dont Thébia et Eriché.
Le procès commença en décembre 1823. Bissette nia vigoureusement fomenter une révolte d’esclaves et être l’auteur du document(6). Il est condamné, comme Fabien et Volny, le 5 janvier 1824, en première instance au bannissement du territoire français et aux travaux forcés. Par ailleurs, environ deux cents autres hommes, tous mulâtres de Fort-Royal ou de Saint-Pierre, sont déportés en Amérique continentale, Europe et Afrique(7). Les trois hommes se pourvoient en appel mais la Cour royale, composée essentiellement de blancs créoles et influencé par le procureur par intérim, de Lucy (1791 – 1839), les condamne le 12 janvier à la marque au fer rouge (GAL pour Galère) et aux galères à perpétuité. Cyrille Bissette et ses deux co-accusés sont transportés au port de Brest où ils arrivent le 17 avril. Un pourvoi en cassation est formé grâce à André Isambert, avocat à la Cour de cassation et spécialiste de la législation coloniale. La cour de cassation statua à quatre reprises sur l’arrêt de la Cour royale de la Martinique. L’arrêt est cassé en 1826 après deux années d’emprisonnement. Bissette est renvoyé avec ses supposés complices devant la Cour royale de la Guadeloupe. Le 28 mars 1827, celle-ci libère les accusés : Volny et Fabien sont déclarés non coupables et remis en liberté, Bissette est banni pour dix ans des colonies françaises(8).
L’affaire Bissette est une date importante dans l’histoire des rapports sociaux en Martinique. Elle accentua la rivalité békés/mulâtres à la Martinique et marqua le début d’une modification du rapport de forces entre esclavagistes et abolitionnistes. L’édition et la circulation de la brochure est le signe de la prise de conscience d’un groupe social déterminé : « Les gens de couleur libres de la Martinique et de la Guadeloupe ». En effet, depuis 1816, le nombre des gens de couleur libres martiniquais était supérieur à celui des blancs créoles martiniquais, économiquement, « le groupe des libres de couleur a considérablement élevé son niveau de richesse dans la société (9) » au point de concurrencer désormais « l’ensemble du groupe blanc ». Cette montée en puissance, qui s’effectue dans le cadre d’une société corsetée, bloquée et hiérarchisée par le système esclavagiste, se heurtait à un statut juridique très contraignant qui maintenait cette population dans un état de subordination, tel que l’avait édicté au départ le Code noir.
Suite à la terrible épreuve qu’il a vécu, Cyrille Bissette, arrière-petit fils d’esclave(10), modifie radicalement sa perception de la société antillaise et bascule irréversiblement dans le camp abolitionniste.

(1) Mulâtre désigne un enfant issu d’une union entre deux parents dont l’un est européen et l’autre africain.
(2) Le Marin, l’une des trois sous-préfectures de la Martinique, est l’une des lieux habités les plus anciens de l’ile.
(3) Les békés sont les habitants descendant de colons européens vivant aux Antilles (principalement la Martinique).
(4) Selon l’analyse de Stella Pame, historienne martiniquaise enseignant en Guadeloupe, auteur de l’une des rares études sur Bissette, dans Cyrille Bisette, un martyr de la liberté paru aux éditions Désormeaux.
(5)Cf. Armand Nicolas, Histoire de la Martinique T. 1, 1996. L’Harmattan.
(6) Cette brochure est visible sur Gallica : http://books.google.fr/books?id=0h5cAAAAQAAJ&pg=PA5&dq=De+la+situation+des+gens+de+couleur+libres+aux+Antilles+Françaises&hl=fr&ei=MhOpTvekI-jb4QS97J0J&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CDAQ6AEwAA#v=onepage&q&f=false
A noter que la notice de la BNF indique comme auteur Gabriel-Jacques Laisné de Villévêque. Les actes du colloque de 1995 sur les abolitions de l’esclavage, publiés en 1995, sous l’égide de l’Unesco, indique comme auteur, le marquis de Sainte-Croix. Bissette et ses co-accusés n’étaient peut-être coupables que d’avoir lu et fait lire cette brochure….(7) La liste de ces 200 hommes est visible sur http://gw.geneanet.org/sgendrot?lang=en;templ=mobile;m=NOTES;f=Lien_interne
(8)Bissette a lui-même raconté les circonstances de sa marque au fer rouge dans un article de la revue des colonies en février 1835.
(9) Abel A. Louis, Les Libres de couleur en Martinique T.2, 2012. L’Harmattan.
(10) Son ascendance la plus nette est Magdeleine appartenant à M. Malvaut : http://gw.geneanet.org/sgendrot?lang=en;templ=mobile;p=magdeleine;n=appartenant+a+mr+malvaut
///Article N° : 12193

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