Un prix d’interprétation féminine pour Much Loved

Lubna Abidar décroche le Bayard d’Or de la Meilleure comédienne au Festival international du film francophone de Namur pour son rôle dans Much Loved de Nabil Ayouch. Une récompense inespérée dans son pays le Maroc où le film n’est toujours pas près de voir le jour pour cause de censure.

En salles en France et bientôt en Belgique, le controversé Much Loved de Nabil Ayouch a suscité une polémique depuis sa première présentation au Festival de Cannes en mai dernier, surtout chez ceux qui ne l’ont pas encore vu. Et pour cause, il dépeint le quotidien des prostituées de Marrakech en exposant la ville rouge comme un lieu de prostitution internationale. Depuis que des extraits ont circulé sur le net (qui ont même fait l’objet d’un montage), cela a fâché les autorités du pays qui ont décidé de le censurer. « C’est bien la première fois qu’un film est interdit sans avoir été vu, sur la base d’un simple coup de téléphone », a commenté Nour-Eddine Saïl, qui fut à la tête du Centre cinématographique marocain pendant une dizaine d’années. « Normalement, l’interdiction doit être signée par le directeur du Centre de la Cinématographie du Maroc ou par son délégué. C’est une censure illégale », a-t-il déclaré lors d’un forum au festival de Khouribga. Un film américain au contenu bien plus explicite et interdit au moins de 16 ans n’avait-il pas fait 140.000 entrées au Maroc ? « Un pays perd toujours à être réputé comme un pays de censure », conclut-il.
Comment un pays comme le Maroc, à la pointe de l’industrie du cinéma en Afrique, courre-t-il le risque d’être taxé de censeur alors qu’il déploie beaucoup d’énergie pour être vu comme un pays de droit et de progrès ?
Si l’on considère les films d’Afrique qui ont bien circulé en festival cette année, et dont le personnage principal est une femme noire, on constate qu’il s’agit souvent d’une prostituée. Dans Morbayassa, le serment de Koumba de Cheick Fantamady Camara (Guinée), Bella (Fatoumata Diawara) tente de retrouver en France la fille qu’elle a abandonnée. Le Prix de l’amour d’Hermion Hailay (Ethiopie) suit une jeune femme qui cherche à échapper aux griffes de son proxénète pour vivre sa nouvelle idylle. W.A.K.A. de Françoise Ellong (Cameroun) montre le combat d’une mère pour nourrir son enfant, et enfin Salla (Prudence Maïdou) est à la tête d’un gang de filles de rues dans Dakar Trottoirs d’Hubert Laba Ndao (Sénégal).
Tous ont été primés dans des festivals de films africains, maghrébins y compris. On se souviendra du prix d’interprétation féminine attribué à Prudence Maïdou à Khouribga en 2014. Pourrait-on imaginer une telle récompense pour Loubna Abidar de Much Loved au Maroc ?
Bien que tous bien maîtrisés et traitant d’un sujet d’une prégnante réalité, ces films ont tous pour héroïne une fille de rue. Voici que s’imprime ainsi l’image de la femme africaine, en plus des rôles où elle n’existe que parce qu’elle est la femme de, la fille de, la mère de ou encore la sœur de. A moins qu’il ne s’agisse de la figure opposée de la soumise : une bourgeoise en général peu sociale et froide, habitant les quartiers les plus chics de la ville comme l’avocate interprétée par Maïmouna Ndiaye dans L’œil du cyclone de Sékou Traoré (Burkina Faso).
Entre les récits percutants de ces antipodes, une question demeure cependant : où sont passées les millions d’histoires des milliards de femmes qui existent entre ces deux caricatures ?

///Article N° : 13256

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