Un texte qui parle

Entretien de Sylvie Chalaye avec Pitcho, comédien rappeur

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Pour ce rappeur bruxellois d’origine congolaise qui vient de sortir un disque au nom révélateur, Regarde comment !, Bintou est la première expérience théâtrale. Une expérience plus hip-hop qu’on pourrait le croire dans laquelle l’a suivi son fan-club.

Comment vous êtes-vous retrouvé dans le spectacle Bintou ? Qu’est-ce qui a fait que tout d’un coup vous passez de la scène musicale à la scène théâtrale ?
C’est vrai qu’à la base, je suis artiste rap… hip-hop, je préfère. Aujourd’hui, je pratique de plus en plus le slam, c’est-à-dire la déclamation de texte sans musique ; ce sont les mêmes textes que je faisais déjà en rap. Et puis j’ai passé cette audition, et me voilà dans Bintou.
Aviez-vous lu auparavant des textes d’auteurs africains contemporains ?
Non, jamais. C’est vraiment la première fois que je rentre en contact, par le biais de Bintou, avec ces écritures. Et c’est un texte qui me parle énormément parce qu’il décrit la confrontation entre les gens venus directement des villages africains avec la vie urbaine européenne. En outre, c’est un texte qui ressemble beaucoup à l’écriture urbaine, l’écriture des cités, et qui a de nombreux points communs avec le rap.
Pourtant il s’agit d’un texte très littéraire, qui travaille sur des registres tragiques, allant même chercher du côté d’une forme antique avec le chœur… A priori c’est plutôt loin de l’univers hip-hop ?
Non, pas du tout. Il ne faut pas considérer le hip-hop comme une finalité, mais bien comme un tremplin. C’est un domaine artistique où les gens évoluent dans les directions les plus diverses. La culture hip-hop est, à mon avis, l’une des cultures les plus ouvertes. C’est en écoutant du rap que j’en suis venu à écouter du jazz, du funk, de la musique traditionnelle… C’est en lisant du rap que je me suis intéressé aux livres de Martin Luther King, de Malcom X… Même dans le breakdance on repère des influences venues des arts martiaux, des danses africaines… C’est cela la culture hip-hop, l’ouverture d’esprit. Evidemment il y a, comme partout, les gardiens du Temple, ceux qui te diront que ce n’est pas hip-hop parce qu’il y a ceci ou qu’il n’y a pas cela. Mais j’estime que l’art, avant d’être pris en charge par les critiques, est d’abord fait pour le public, et avant le public il est fait pour l’artiste, pour que ce dernier puisse prendre son pied.
Pensez-vous que la pièce témoigne de la réalité de la banlieue ?
Enormément, mais il faut savoir la discerner. On reconnaît surtout dans la pièce la place de la femme dans la culture urbaine des gens issus de l’immigration, c’est-à-dire une place très précaire, une place qui n’en est pas une, confrontée à la pression de la communauté, du qu’en-dira-t-on…
Vous-même, venez-vous de la banlieue ?
Je viens de Schaerbeek. On ne peut pas dire qu’à Bruxelles il y ait vraiment des banlieues. C’est l’inverse de Paris, parce qu’à Bruxelles les banlieues sont des quartiers assez aisés, les quartiers défavorisés sont à l’intérieur même de la ville. Et Schaerbeek, où nous jouons la pièce, est un quartier défavorisé de Bruxelles où vivent beaucoup d’immigrés.
On parle souvent de la dimension musicale de l’écriture de Koffi Kwahulé. Vous, en tant que musicien, la percevez-vous ?
Je la perçois très bien. D’ailleurs, à certains moments de la pièce, je pense qu’il a écrit des morceaux de rap. En tout cas je pourrais les « raper » ; je pourrais prendre le texte d’Okoumé, mettre un beat derrière et le raper parce qu’à l’évidence c’est fait pour ça, pour être déclamé, pour être chanté.
Cette expérience théâtrale va-t-elle avoir une influence sur votre carrière ?
Mais elle l’a déjà. Ma vision du monde du théâtre a changé étant donné que je viens du monde du hip-hop, un monde très autodidacte ; on vient de la rue, on n’a pas de manager et quand on arrive dans les studios de télévision ou de radio on n’est pas accueillis comme la plupart des gens. Souvent, on ne nous a pas laissés entrer par la porte, alors on est entrés par la fenêtre. Par conséquent, c’est tout nouveau pour moi ici. Au Théâtre Océan Nord, je constate qu’on t’ouvre la porte, il n’y a pas de problème ; il y a de la promo, des gens s’intéressent à ce que tu fais… C’est vraiment autre chose. D’autre part, le fait d’avoir fait du théâtre va certainement influencer mon jeu de scène, et m’aider à mieux sentir le public. La seule chose avec laquelle j’ai eu du mal au début, c’est que dans le rap il y a tout un esprit qui veut qu’on soit vrai, comme on dit  » Stay real ! « , c’est-à-dire  » Reste vrai ! Reste toi-même ! « , et au théâtre on me demande de jouer un rôle qui est à l’opposé de ma personnalité. Mais en fait, il faut prendre cela comme un jeu. On s’amuse.

///Article N° : 3312

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