Un théâtre qui doit ouvrir son horizon

Entretien de Sylvie Chalaye avec Lucette Salibur

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Lucette Salibur dirige le Théâtre du Flamboyant une des trois compagnies théâtrales conventionnées de la Martinique. Sa compagnie fête ses vingt ans et vient d’inaugurer un petit lieu de diffusion à Schoelcher : l’Espace A’zwèl. Elle a présenté au Festival Off d’Avignon 2009 une mise en scène du Collier d’Hélène, la pièce de l’auteure québécoise Carole Fréchette, qui a remporté un vif succès.

Le paysage théâtral de la Caraïbe vous semble-t-il avoir évolué ces dernières années ?
En une vingtaine d’années plusieurs compagnies ont émergé, se sont professionnalisées. Autrefois ceux qui faisaient du théâtre devaient faire autre chose à côté. Le théâtre se faisait souvent avec des enseignants, on ne pensait pas le théâtre comme une activité professionnelle, comme un métier. Maintenant il y a des comédiens professionnels qui ne font que du théâtre, que ce soit en tant qu’interprète ou en tant qu’intervenant artistique. En 1982 un cursus de formation professionnelle de cinq ans, grâce à la volonté d’Aimé Césaire, a été mis en place avec l’encadrement de personnalités artistiques comme, Pierre Debauche, Pierre Vial (de la comédie française), Wolé Soyinka, Jean-Marie Wilning, Robert Angebaud, René Loyon, etc ; ce fut la création de la première troupe professionnelle, « Le Théâtre de la Soif nouvelle », sur laquelle se bâtit notre premier centre dramatique régional. Le Théâtre de la soif nouvelle a été quelque chose de tout à fait innovant. Avant lui, les artistes et les désirs étaient nombreux, mais les compagnies n’avaient pas de statut professionnel, les pratiques restaient « amateures ».
Le centre dramatique régional allait devoir accompagner la mise en place d’un maillage professionnel.
Oui, l’action culturelle a été dans ce sens ; pendant cinq ans, le centre dramatique alterna formation théorique, technique comme les cours de chant que dispensa Mura Michalon et pratique avec les nombreuses mises en scène qui furent élaborées (Othello de Shakespeare, La bonne âme du Tsé Chouan de Brecht, La Métamorphose du frère Jéro de W.Soyinka..). En 1989, j’ai mis en place ma compagnie, le Théâtre du Flamboyant que j’avais alors initialement appelée la compagnie du Nowtéat, le théâtre de l’ici et maintenant. On avait toutes les caractéristiques d’une compagnie professionnelle et c’est en 2000, que j’ai décidé de me dégager des ateliers théâtre de la ville de Fort de France que j’encadrais pour me consacrer à plein-temps au développement de la compagnie. Aujourd’hui, trois compagnies de théâtre sont conventionnées en Martinique : la Compagnie des Enfants de la Mer de José Exelis, la Compagnie L’instant Présent de Sylvie Joco et Patrick Womba et ma Compagnie le Théâtre du Flamboyant. Le conventionnement, aide à penser un projet dans la durée. En 2006, la compagnie a créé un nouveau lieu de 50 places, l’Azwèl, un petit théâtre de poche, qui accueille également des ateliers. Nous étudions avec la municipalité de Schoelcher où nous sommes implantés, la possibilité de signer une convention de résidence de création. Nous devons parvenir à mettre en place les outils qui nous permettent de réunir les meilleures conditions de création et une convention de résidence de création avec une ville est un outil, mais nous ne parvenons pas toujours à le faire entendre.
L’arrivée de l’Artchipel dans le paysage n’a-t-elle pas un peu ouvert l’horizon ?
Ce n’est pas si évident. Il est quasi plus difficile de transporter un spectacle en Guadeloupe à l’Artchipel que de venir en Avignon. (rires) Le Collier d’Hélène n’est pas un projet qui a été retenu par la Scène Nationale de Guadeloupe et ma compagnie n’a jamais été accueillie à l’Artchipel depuis le changement de direction. Je ne connais pas les critères qui déterminent les choix de ce lieu et de son nouveau directeur. Ma compagnie est conventionnée, les spectacles que je présente sont tout à fait professionnels et de qualité. Ici à Avignon, à la Chapelle du Verbe Incarné, la presse me fait un accueil unanime et salue mon travail. Et pourtant, le dossier du Collier d’Hélène est dans les mains de José Pliya, directeur de l’Artchipel, depuis plus d’un an je n’ai jamais eu de retour… J’ai proposé un spectacle jeune public Zandoline qui a été retenu par le centre Sonis des Abymes et où nous avons joué 5 séances à guichet fermé avec les scolaires ; l’idéal aurait été de pouvoir donner du sens à notre passage en Guadeloupe en continuant nos représentations sur Basse-Terre à l’Artchipel, là aussi pas de possibilités…. Il y a deux ans, le centre des arts de Guadeloupe a été enchanté de notre La ka espéré Godot traduction créole de notre poète Monchoachi qui a ravi le public de la Grande-Terre mais sur Basse-Terre… A la question l’Artchipel a-t-il ouvert un peu l’horizon ? En ce qui me concerne je dis, non.
Quelles sont les solutions ?
Se prendre en main et monter des réseaux… Mais comment faire de la recherche, créer, et devoir en plus se diffuser. Mon lieu vaut ce qu’il vaut, il est tout petit, il a le mérite d’exister et j’aurai aimé qu’il puisse être davantage pris en compte. Il me paraît tout à fait nécessaire que les compagnies de Guadeloupe, de Martinique et de Guyane s’associent pour créer des circulations de diffusion. C’est urgent, il faut trouver le moyen de se mettre en réseau, sinon à plus ou moins long terme, c’est la mort programmée de la création et du spectacle vivant aux Antilles. Il faut s’organiser pour s’auto-diffuser et mutualiser la recherche de diffuseurs. Il nous faut apprendre à faire ensemble.
Il y a déjà une tentative en Guadeloupe avec Claude Kiavué et le CEDAC.
Cette initiative de Claude Kiavué et du CEDAC est à saluer, à encourager. Il y a un mouvement similaire qui est en train de se mettre en place en Martinique avec la DRAC. La plupart des troupes ne sont pas conventionnées en Guadeloupe, mais les artistes sont là, ils veulent vivre de leur art. Le rôle des institutions est d’aider ces artistes à évoluer. Si on tourne le dos avec un jugement rapide s’empressant d’aller chercher ailleurs, cela n’aide pas le pays. Serions-nous condamnés à être d’éternels consommateurs en toute chose ? Les artistes ont des choses à dire, quelque fois il faut les aider à travailler le comment. Cela demande une volonté politique, si on veut des compagnies théâtrales dans nos îles qui soient représentatives et ambassadrices de la création artistique des Antilles, à ce moment-là on s’en donne les moyens, on repère les artistes qui travaillent et on les aide à évoluer. On met en lumière ceux qui sont déjà avancés et on se préoccupe de ceux qui sont en devenir, on met en formation ceux qui en ont besoin. On pourrait faire bouger beaucoup de choses en créant des résidences de création qui sortent les compagnies de leurs îles, qui stimulent leur créativité en leur faisant voir autre chose.
Il y a bien sûr des compagnies qui ne sont pas au niveau et qui ont encore beaucoup à apprendre. Mais si dès le départ, il y a dénigrement ou ignorance délibérée, on ne peut pas avancer. Le rôle de l’institution n’est-elle pas d’accompagner ? On crée avec ce qu’on est, ce qu’on vit et ce qu’on voit, l’enfermement n’aide pas à la remise en cause. Il faut donner aux artistes les moyens d’aller se former, d’entendre d’autres voix, de voir d’autres pratiques. Ne rejetons pas systématiquement ce qui ne résonne pas tel qu’il est convenu qu’il soit. Soyons curieux de ce que d’aucuns pourraient apporter s’ils parvenaient à se revisiter. Accompagnons ! Stimulons l’envie d’apprendre, de grandir… Et surtout regardons l’artiste avec amour et générosité. AMOUR ET GENEROSITE.
En quoi un point relais comme la Chapelle du verbe Incarné en Avignon où vous présentez votre spectacle aide-t-il les compagnies ?
Ce lieu est un espace nécessaire à plus d’un titre. Montrer son travail ici, c’est avoir un retour sur ce que l’on fait, un retour des critiques professionnels, un retour qui va bien plus loin que les retours insulaires qui sont parfois un peu biaisés par l’affect. Ici à Avignon, la presse apprécie sans a priori, on a un regard vrai sur le travail, un regard qui se préoccupe d’abord d’esthétique et d’enjeux artistiques. Cela permet d’évaluer ce que l’on fait et de se remettre en question. Présenter son spectacle en Avignon, c’est aussi une façon de rencontrer des professionnels. Plus de 250 passent à la Chapelle pendant la durée du festival. C’est également rencontrer un public nouveau, avec d’autres attentes, un autre regard, une autre culture. C’est enfin des opportunités de diffusion réelles et qui se concrétisent parfois pendant le festival. Mais venir en Avignon, c’est aussi important pour se ressourcer, pour voir d’autres spectacles, se confronter à d’autres pratiques et prendre des contacts avec d’autres artistes. Malheureusement quand on joue on n’a pas toujours le temps et l’énergie pour cela. On pourrait imaginer pour les compagnies des résidences qui ne seraient pas des résidences de création ou d’accueil de spectacle, mais des résidences de recherche qui permettent aux compagnies d’ouvrir leur horizon, de venir en métropole voir des spectacles et se former.

Avignon, juillet 2009///Article N° : 9323

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