Un village planétaire sous chapiteau

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Annie Rambion vit et travaille en Périgord. Professeur de Lettres, engagée dans la vie locale, elle participe bénévolement depuis seize ans à l’essor d’une radio associative, Radio Périgueux 103, où elle anime notamment une émission culturelle hebdomadaire. Sa passion pour les littératures et les musiques du monde la conduit chaque année au Festival de Limoges ; elle en rapporte des heures d’interviews et d’échos de spectacles. Elle évoque ici quelques-unes des figures rencontrées au village des Francophonies.

Attitudes
Elles est toute petite, elle ouvre de grands yeux fascinés par les évolutions des compères qui feront bientôt rire aux larmes un public de tous âges et de toutes couleurs, mais un peu clairsemé, car il est bien tôt ce matin sous le chapiteau pour les Francophoniques noctambules… Dans ce décor peint des rêves de sable des villes du désert, les deux comédiens plaisantent sur la dévaluation brutale du franc CFA. Je souris au petit visage noir d’Afrique comme le leur, encadré de tresses minuscules, illuminé du charme de l’enfance instantanée.
Ils dansent. Elles encore plus, peut-être, les femmes. Ils sont un petit groupe d’ambassadeurs, que l’on remarque. Ils se sont levés d’un coup, quand l’accordéon de Regis Gizavo s’est déchaîné. Parmi eux une romancière. C’est la fête malgache.
Elle est assise, elle attend que le spectacle commence, elle est très sage, fillette africaine d’une dizaine d’années. Elle sourit, avec un mélange de timidité, de fierté et de malice, quand je lui dis que je la reconnais, que je l’ai vue jouer dans La Fable du cloître. Il est vrai que j’ai rarement vu des enfants jouer avec autant de présence que les deux fillettes qui représentaient deux fantômes avides d’affection dans ce spectacle-là.
Entrevues
Place de la Cathédrale. Le Chapiteau des Francophonies s’y installe chaque automne, depuis quelques années. A l’intérieur, c’est le village planétaire, oasis post-moderne, souk multimédia, piste de danse rumba ou zydeco, cuisines de partout et d’ici, riz et pain, large choix d’assaisonnement.
Parfois mes entretiens se déroulent au dehors, un peu à l’écart de la rumeur ou de la sono. Un banc, ou simplement un endroit un peu abrité du vent, sous l’ombre épiscopale, catholique et tutélaire de la cathédrale.
Et plusieurs fois, des volées de cloches, puissantes, inimitables, ont interrompu nos causeries. Un jour, Dyane Léger, poète acadienne, a dû s’arrêter brusquement, en pleine lecture d’un de ses poèmes. L’envolée de cloches terminée, après un beau moment de fou-rire partagé, nous avons repris le cours de l’entretien. Le titre de ce poème était :  » Comme un boxeur dans une cathédrale « .
Figures
Certains ne font que passer, signant de leur présence le bouquet unique d’une édition des Francophonies. D’autres reviennent, parfois ils ont ici une résidence temporaire et festive.
Depuis quelques années planent aussi les amis disparus, nos fantômes, autour de certains spectacles, dans certains lieux qu’ils affectionnent. Tchicaya U Tamsi, William Sassine… les théâtres africains de Limoges m’ont appris qu’ils vivaient encore parmi nous.
Et Sony Labou Tansi. Limoges, le Festival était son royaume. Je me souviens d’une assez longue entrevue à l’issue d’un buffet apéritif à l’Office de tourisme. Il avait parlé de sa pièce de l’année : Qui a mangé Mme Avoine Bergotha. Cela m’a toujours étonnée de constater à quel point ce théâtre baroque, débridé, parvenait immédiatement à séduire le public d’ici. Sony, auteur populaire. Sa passion, je l’ai sentie alors tendue avant tout vers sa troupe, son Rocado Zulu théâtre, qu’il nourrissait de ses créations et de son énergie. Un homme doux et volontaire, pour qui la culture dans son Congo, dans son Afrique, apparaissait comme un devoir impérieux.
Were. Diva du Festival, pour ceux qu’elle énerve un peu. Débordée, affairée, cherchant à se protéger, certainement. J’ai réussi plusieurs fois à m’entretenir avec elle, jamais sur rendez-vous, mais chaque fois que j’ai pu lui tendre un micro au bon moment… Sa troupe, son Ki Yi M’Bok, dont elle est comme la déesse-mère, est déjà tout un voyage lorsqu’elle investit Limoges. Ils ont des allures somptueuses de princes de la danse, de fabuleux costumes venus du fond des âges ou de rivages imaginaires ; ils parlent toutes les langues de l’Afrique de l’Ouest ; ils enfantent sous nos yeux, spectacles éclos par volonté créatrice, fédératrice, d’une petite femme indestructible.
Auteurs en résidence. Ils sont les hôtes familiers de ces lieux, les enfants chéris du Festival. Ils nous viennent de tout l’espace francophone, écrivains déjà renommés ou presque débutants, beaucoup d’Africains, plus d’hommes que de femmes.
Ils ont un pied dans le village planétaire, disponibles aux rencontres, aux palabres du chapiteau, mais ils marchent aussi dans leur propre rêve, l’aventure intérieure de l’écriture. Ce qu’ils ont produit à Limoges, nous le verrons peut-être, en lecture, en représentation, lors d’un prochain festival ; nous serons alors très reconnaissants ou au contraire un peu déçus. Certains disparaîtront presque sans laisser de traces, beaucoup reviendront.
Parfois, quand la nuit s’allonge au pied de la Cathédrale, je rêve que s’échangent propos savants et musiques subtiles sous les regards bienveillants de nos totems respectifs, à l’abri des racines-troncs proliférantes d’un gigantesque fromager, arbre des palabres et des fraternités vivaces.

///Article N° : 427

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