Une africanité à l’oeuvre

Print Friendly, PDF & Email

Homme de théâtre, auteur du scénario de La Genèse du Malien Cheick Oumar Sissoko, écrivain (Pour la gratuité, Ed. Desclée de Brouwer 1995, Héritiers de Caïn, Ed. La Dispute 1997), Jean-Louis Sagot-Duvauroux réagit ici à la table-ronde qui ouvre ce dossier. L’intégralité de sa contribution est à lire sur le forum dédié sur www.africultures.com.

« De l’homme, on exigeait une conduite d’homme. De moi une conduite d’homme noir. »
Frantz Fanon

La question de l’africanité ne se pose pas en général. Elle se pose dans des situations particulières. Dans le débat de Rennes, elle se présente comme une question posée à des écrivains qui font la littérature contemporaine de l’Afrique, question qui n’a pas d’équivalent pour les écrivains qui font la littérature française d’aujourd’hui. On ne demande pas à un écrivain français de se justifier sur la francité de son écriture, tout simplement parce qu’on sait sans même y penser que cette francité, c’est lui qui en est l’auteur. Du coup, nul besoin qu’il s’encadre dans une francité qui lui serait antérieure, extérieure, qui existerait sans lui. Nul besoin non plus qu’il se justifie d’en être.
Comme tous les écrivains qui participaient au débat l’indiquent, la question de l’africanité n’est pas une question littéraire. Elle est une question politique, un piège politique. Elle est un piège parce qu’elle est  » mise en question  » par le vainqueur, mise en question du vaincu au profit du vainqueur. L’africanité n’est pas une question, c’est une réalité toute simple, comme la francité. C’est pour une personne vivante le fait d’être construite par une de ces lignées humaines qui se sont construites en Afrique. L’africanité n’est pas une valeur. C’est un fait. Elle n’est pas une référence, elle est un résultat. Pour le meilleur ou pour le pire. Il y a des millions de personnes qui sont construites par une de ces lignées humaines qui se sont construites en Afrique. Il y a des auteurs qui sont construits de ça, qui construisent de ça. A ceci près, comme l’indique Koffi Kwahulé, qu’africanité est une notion trop vaste, trop floue. Je parlerai pour ma part de ce que je connais un peu, le Mali, pays dont est ma femme, dont mon fils a la nationalité, et dont je suis aussi, si toutefois on m’accorde d’avoir pu, quoique Blanc, être concrètement construit par cette lignée humaine, en même temps que par celle de mes parents français.
La littérature contemporaine n’est pas une. Elle n’est pas faite seulement de ce courant  » international « , adjectif posé par le vainqueur sur sa victoire, qui est abusivement nommé  » histoire de la littérature « . Il y a au Mali des auteurs vivants qui produisent des textes d’une puissance poétique et dramaturgique bouleversantes, par oral, dans les langues du pays, selon des règles assez similaires à ce que l’Europe a nommé classicisme : système de références, respect des règles et du beau langage, mise en forme du réel, recherche de l’effet d’intemporalité… (…)
Ce courant littéraire vivant n’entre pas dans l’histoire officielle de l’Empire. Reconnu par qui ? Financé comment ? Compris de quels cercles ? Donc c’en est écarté. Pas de poètes pour traduire ces textes, mais des ethnographes. L’information plutôt que l’émotion. L’information, ou peut-être cette bonne vieille curiosité du vainqueur pour l’africanité. Ce bon vieux focus de l’explorateur tellement intéressé par ce qui fera frémir d’étonnement au retour d’expédition. L’Empire provincialise l’Afrique, puis nous prend à témoin que son art est une curiosité provinciale.
Ce n’est pas l’africanité de cette lignée littéraire qui est mise en cause, mais sa contemporanéité, c’est-à-dire son adéquation à l’agenda de l’Empire, sa capacité à dire quelque chose d’eux-mêmes à ceux qui se trouvent au centre de l’Empire. Des textes trop éloignés du centre. Des textes décentrés. Décentrement objectif, involontaire, imposé par le rapport de force, subi.
Il y a aussi un autre champ que balaye la littérature africaine d’aujourd’hui : celui qui est abordé dans la table ronde de Rennes, celui qui est visible du centre de l’Empire, mais sommé par lui de se justifier de son africanité, celui qui, placé sous le regard de l’Autre, doit se dépêtrer d’une autre forme de décentrement.
Les trois auteurs qui répondent aux questions de Sylvie Chalaye disent et redisent : nous revendiquons le droit à être chacun le centre de nous-même. Ils le disent, le redisent parce que ce n’est pas évident et ce n’est pas évident parce qu’ils sont Noirs, parce que cette caractéristique « raciale », qui a été détachée de leur être pour les distinguer du centre, submerge leur intime centralité de sujets humains, parce que le jeu est de trouver en quoi le fait qu’ils sont Noirs est un critère pertinent de critique littéraire. Le jeu est de retrouver dans leurs écrits ce qui intéresse en eux le centre de l’empire et qui n’est pas qu’ils soient hommes, mais qu’ils sont Noirs. Je dis Noir, car ce n’est là plus tant l’Afrique qui est en cause, que la profonde hiérarchie racialisée des identités humaines issue du long conflit entre l’Europe et l’Afrique. (…)
Donc nos trois auteurs s’échinent à expliquer qu’ils écrivent en leur nom propre et qu’ils ne tiennent pas le porte-plume de leur couleur. Mais ils le font sous la pression du réel, d’un réel qui est ainsi, avec lequel il faut qu’on fasse, d’un réel qui fait passer pour pertinente l’impertinence de la question. Pour se faire entendre, parler les langues du centre de l’Empire. Pour se faire éditer, émigrer au centre de l’Empire. Pour en recevoir le salaire et les honneurs, se professionnaliser selon les règles de l’Empire. Voilà une caractéristique concrète de l’africanité contemporaine, une pression, une oppression constitutive de l’Afrique contemporaine, qui l’a profondément modelée dans les derniers siècles et qu’on aura bien du mal à présenter comme extérieure à notre contemporanéité.
Il me semble que ces trois auteurs se tiennent volontairement à l’extrême frontière d’un champ dont ils dénient la pertinence, mais qu’ils ne peuvent néanmoins abandonner totalement, y restant attachés ne serait-ce qu’à travers cette dénégation, le champ de cette africanité à laquelle ils sont sommés de s’accorder et dont ils doivent inlassablement expliquer à l’Autre que non, il n’y a aucune raison qu’ils s’accordent à quoi que ce soit de préétabli, qu’ils sont eux des créateurs, les créateurs de l’africanité d’aujourd’hui, et qu’elle sera, pour le meilleur et pour le pire, ce qu’avec tous les autres, ils en feront. On voit bien la difficulté qu’il y a à sortir du paradoxe en restant sur le seul front littéraire tel que classifié par le monde dominant. (…)
Telle qu’elle est posée dans ce débat, la question de l’africanité est une injonction politique que le centre adresse à sa périphérie : sortez de l’histoire dont nous seuls nous occupons ; accordez-vous à ce qui est éternel en vous et qui seul nous intéresse ; Dogons, n’embrassez pas l’Islam ; écrivains noirs, satisfaites notre curiosité en illustrant de vos belles lettres votre nature profonde.
Mais si l’on prend l’africanité pour ce que le mot désigne aussi, un fait, une résultante, un état momentané de l’histoire, si par exemple on constate que l’africanité d’aujourd’hui porte deux littératures parallèles et presque étanches, si l’on admet que cette schizophrénie est un élément très significatif de l’africanité telle qu’elle existe en vrai, on voit poindre une question non pas posée à l’Afrique, mais par l’Afrique, ses écrivains, ses artistes, ses peuples : quelle africanité voulons-nous ? Quelle africanité sommes-nous en mesure de construire ? Autour de quelle africanité prospective avons-nous envie de réunir et de convaincre ? Dans quelle Afrique avons-nous envie de vivre ? (…)
Seulement cette question est posée sur la crête d’un système de domination extraordinairement assis, intériorisé et dont la mise en cause fait monter au créneau bien des conforts de circonstance. Elle inclut dans le projet artistique son soubassement matériel, la subvention qu’il faudra refuser pour garder l’esprit clair, la construction pas à pas des moyens de l’autonomie, le cambouis des carences et des lâchetés qui accompagnent inévitablement les dominations durables, la démolition des faux semblants et des instrumentalisations croisées qui sont la règle dans les relations culturelles Nord-Sud, ce qui veut dire aussi l’ouverture sans complexe à ce que l’autre peut apporter si son désir le porte vers ce nouveau centre audacieusement autoproclamé… Il faut salir le chemin de la création en mettant impudiquement à jour puis en combattant concrètement les processus intérieurs et les dispositifs de pouvoir qui assurent la reproduction d’une africanité soumise et décentrée. Mais de cette nécessité même, de cette réintégration du travail de création dans les urgences sociales de notre temps, de cette impossibilité de penser l’art, le texte, le théâtre selon les cadres embourgeoisés des castes qui, au Nord, s’en sont faites les propriétaires mondains naît un vent frais que beaucoup attendent bien au-delà de l’Afrique. Il se pourrait qu’assez vite et d’un peu partout dans le monde, on se tourne vers cette africanité-là, car elle sera bien utile à tous. Elle est fragile, presque non vue. Elle est à l’œuvre. 




///Article N° : 1852

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire