Une bibliothèque des savoirs décolonisés

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Les armes miraculeuses sont ici les armes de savoirs décolonisés, de savoirs qui détournent, contournent, cannibalisent les textes des colonisateurs. Les langues créoles sont des langues palimpsestes, hantées par les langues d’origine, ouvertes à l’étranger, langues de l’inattendu, de l’imprévu. Les textes sont le produit de plusieurs textes, les musiques, les arts préservent, empruntent, inventent. Certes, tout texte est le produit de plusieurs textes, un processus de superposition, sédimentation, déplacement et réémergence est toujours à l’oeuvre dans l’écriture. Là le processus s’est déroulé dans des situations où les groupes occupaient des positions fortement asymétriques, où inégalités et racisme renforçaient cette asymétrie. Le vocabulaire esclavagiste et colonial était raciste, parler, écrire, composer, signifiait le « déracialiser ». Il fallait le plier, le déplier, le reformuler comme l’indiquent les contributions du colloque, que ce soit dans la littérature, les arts, la poésie, la musique. Les textes sont étroitement liés, infiltrés les uns dans les autres. La notion de palimpseste est donc d’autant plus utile car elle indique que tout en préservant les textes individuels, il y a contamination de l’un par l’autre. Elle montre l’hétérogénéité à l’oeuvre. Elle nous permet de dépasser le binarisme d’une pensée européenne, celle qui
consiste en un « système de distinctions visibles et invisibles, les invisibles constituant la fondation des visibles » Cette vision multiforme et diversifiée projetée par le palimpseste entraîne inévitablement une révision des systèmes conceptuels basés sur les notions de fixité, de linéarité, de centre et de hiérarchie.
Les mondes créoles ne seraient-ils pas alors des mondes de « palimpsestes cumulatifs » ? Cette notion empruntée à l’archéologie décrit un ensemble d’épisodes successifs de dépôt ou de couches d’activité qui restent superposées l’une sur l’autre mais sans perte de données. Elles sont cependant si retravaillées
et mélangées qu’il est difficile ou impossible de les séparer en leurs éléments d’origine. Cela implique qu’il ne peut y avoir de récit d’origine. Les mondes créoles sont profondément des mondes qui cherchent à s’affranchir de la racine pour construire du commun. Les inscriptions et radiations de différentes cultures s’entrecroisent et se succèdent, en conflit et en tension, dans un mouvement infini de survivances, d’emprunts et de remémorations.
Les productions dont il a été question tout au long de ce colloque constituent des critiques de la modernité européenne telle qu’elle se présente à partir de la fin du XVIIIème siècle. L’Europe a alors établi ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier ; elle est intervenue directement ou indirectement dans la vie des populations non-européennes ; elle a bouleversé de fond
en comble des modes d’existence. Cette colonisation du monde a été accompagnée de violence mais aussi de rencontres imprévues avec des Autres. L’Europe a construit une bibliothèque sur ces Autres qui l’ont à la fois fascinée et effrayée.
La « bibliothèque de la race », celle qui contient tous les ouvrages sur la racialization de groupes et d’individus, y occupe une large place.
N’oublions pas qu’une longue tradition critique existe en Europe, qui interroge les prémisses et les conséquences de cette pulsion à coloniser le vivant, et dont l’avidité s’est montrée sans limites.

La bibliothèque des savoirs décolonisés rassemble les textes critiques mais aussi les textes de légitimation de la violence et de la prédation. La critique se situe au-delà du périmètre défini par un discours qui délimite l’espace du discours à l’intérieur des catégories abstraites du mal et du bien. Autrement dit, les savoirs décolonisés ne sont pas des savoirs sur le bien mais des savoirs qui n’enclosent pas le récit, qui n’humanisent pas la condition inhumaine, mais explore les conditions du consentement, des choix économiques et politiques, la fabrication des personnes jetables, de la Nature comme marchandises. C’est une bibliothèque qui fait place à ces « autres » qui ne sont pas des êtres humains avec lesquels l’Occident esclavagiste et colonial avait une relation utilitariste, les animaux, les plantes, les fleuves, la terre, la « Nature ».

///Article N° : 12766

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