Une Cubaine à Paris

Entretien de Fabienne Kanor avec Zoé Valdès

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Parole de femme d’une écrivaine indésirable à Cuba depuis 1995 et qui sait, en littérature comme dans la vie, ne pas mâcher ses mots.

Livrée à vous-même très jeune (vous aviez 10 ans lorsque votre grand-mère qui vous élevait est morte) vous vous définissez souvent comme  » une fille de la rue « . Ça veut dire quoi être une femme seule dans les rues de Cuba, et comment fait-on pour retrouver le Nord ?
J’ai vécu dans un pays qui à l’époque était différent. A Cuba, un enfant dans la rue n’était jamais vraiment seul mais protégé. Pas protégé par l’Etat, le gouvernement, mais par les voisins, la famille. Vous savez, cette espèce de solidarité entre les gens si typique à Cuba. Aujourd’hui, quand je pense à  » une femme seule dans les rues de Cuba « , le premier mot qui me vient à l’esprit, c’est le sacrifice. C’est la femme qui mène seule son foyer, qui participe comme elle le peut à la vie de la société. Il y a des femmes qui ont dû, à cause de la situation économique de l’île, abandonner leur travail pour se consacrer à leur foyer, ou de manière tragique, à la rue. La situation, et même si cela dépend aussi de la personnalité, est difficile et la femme tente de trouver des solutions (le marché noir par exemple) pour s’en sortir.
En allant à Cuba la première fois, le touriste, même pressé, ne peut pas manquer de relever le nombre impressionnant de prostituées.  » Belles de compagnie  » pour étrangers à dollars, putains de haut vol, femmes à double vie… Où commence et quand finira cette prostitution ?
On ne peut pas dire qu’il existe à Cuba une prostitution organisée comme on peut la trouver ailleurs. Avant la révolution, dans les années cinquante, il y avait un petit quartier de prostituées ; c’est même à cause de cela qu’on disait que Cuba était le bordel des Etats-Unis. Aujourd’hui, le nombre de prostituées a augmenté mais il y a une sorte de masque et rien n’est vraiment déclaré. Il n’y a pas un endroit particulier réservé aux prostituées et la prostitution s’opère moins de manière continue que par périodes. Malheureusement, la situation n’est pas prête de changer et la richesse des uns continue de faire la misère des autres.
Née et élevée à Cuba, vous êtes à présent à cheval sur plusieurs continents. Avec le temps et avec la distance, pensez-vous que la situation de la femme a évolué et si oui la révolution y a-elle été pour quelque chose ?
Au départ, je crois que la révolution a vraiment eu l’intention de changer la situation des femmes. Avant son arrivée, les femmes restaient au foyer conformément à l’éducation traditionnelle des pays d’Amérique latine et de la Caraïbe. La révolution a donc donné la possibilité d’ouvrir tout cela. La famille a brusquement éclaté mais cela a été aussi d’une certaine manière un piège. Affectées dans des camps de travail, travaillant en tant qu’ouvrières à la campagne, les femmes (je pense à ma mère par exemple) n’ont très vite plus rien possédé, pas même un foyer.
 » La femme est l’avenir de l’homme  » dit un proverbe. Et l’histoire présente (je pense en particulier à ce qui se passe en ce moment en Algérie) nous le montre qui la place en première ligne. Les choses à Cuba ont-elles été différentes et quel rôle a joué la femme cubaine dans la révolution ?
Si cette révolution a pu exister, c’est aussi grâce à la résistance et au sacrifice des femmes. A chaque fois qu’un homme, époux ou fils, devait partir, c’était la femme qui en son absence devait se débrouiller pour chercher de la nourriture, pour donner à manger à ses enfants, pour faire en sorte que la vie continue.
On reproche souvent à l’homme cubain son machisme. Quel est votre avis sur la question et quelle est la part de la femme dans le couple ?
Là aussi, il y a eu évolution. On peut dire qu’il existe deux types de génération. L’ancienne et la nouvelle. Il y a un boléro chez nous qui s’appelle  » vous êtes coupable  » et je crois qu’il illustre parfaitement la situation. Dans la société cubaine traditionnelle, la femme n’a pas le droit à l’expression ; elle reste à la maison et on ne lui demande jamais son avis. Il n’y a qu’à voir notre dirigeant. Il a épousé Cuba ; il s’est marié avec sa patrie mais on ne le voit jamais aux côtés de sa femme. Heureusement, les mentalités des jeunes de vingt ans changent et les hommes parce qu’ils ont vu leur mère à l’oeuvre pendant la révolution ont à présent des idées beaucoup plus libérales.
Votre roman  » La sous-développée  » raconte la passion très éphémère d’une Cubaine pour un Arsène étranger. Avez-vous vous-même connu ce genre d’expérience et que vous inspirent ces relations mixtes ?
J’ai eu une fois une relation avec un étranger ; elle a duré très peu de temps et s’est transformée en solide amitié. Personnellement, je préfère les Cubains mais ce qui est fondamental dans un couple, c’est d’être sur la même longueur d’ondes, d’avoir cette même sensibilité aux choses. Qu’importe alors la nationalité.
Joséphine Baker avouait avoir deux amours, et vous, combien en avez-vous ? La gourmandise est-elle, comme l’héroïne de  » La sous-développée « , votre vilain défaut ?
Si je donne au mot péché le sens qu’il a dans la religion catholique, alors je peux dire que je suis une grande pécheresse et que j’aime presque tous les péchés. Hormis certains péchés comme celui de l’avarice, j’avoue que je pèche beaucoup et que suis une femme très passionnée. Je tiens aussi à m’élever contre la vision archaïque que beaucoup ont encore de la femme. Si l’on admet que l’homme peut vivre deux amours, on ne prend pas suffisamment en compte la complexité du désir féminin et on a toujours tendance à simplifier pour parler de ce que vit et ce que ressent la femme.

///Article N° : 775

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