Une expulsion

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À l’occasion de la lecture d’une pièce de Marcel Zang au festival d’Avignon OFF 2011, Africultures publie un autre texte du dramaturge camerounais.

Voici une cellule. Une cellule de prison. Et dans cette cellule, un homme. Un homme qui marche. Regardons-le marcher : il fait trois pas puis revient ; il fait de nouveau trois pas puis recommence ; et ainsi, toujours, l’air pensif, tourmenté. En somme rien d’extraordinaire… il est dans une prison, et une prison c’est fait pour expier. Nous supposons donc que si cet homme paraît tourmenté, c’est qu’il a commis une faute, un crime, et qu’il est en train de l’expier – ce n’est jamais de gaieté de cœur, mais c’est justice.
L’on donnerait à cet homme vingt-cinq ans, guère plus, et il les a. Maintenant, à l’extérieur, dans le couloir, se lève de temps à autre un judas. Un œil s’y glisse. Un surveillant. Un gardien… Et découvrant l’homme qui marche, l’œil du gardien pense : « Tiens, un Noir » ou « Tiens, encore un Noir » ou même « Tiens, un nègre » ou, plus vaguement, « Tiens, un étranger » ou, pourquoi pas, « tiens, encore un de ces immigrés ». Cet œil ne pense pas « Tiens, un prisonnier », car de toute évidence il s’attendait à trouver un prisonnier, de même qu’il s’attendait à trouver un homme – c’est une prison pour hommes, raison donc pour laquelle, tout naturellement, cet œil ne dit pas : « Voici un homme ». Et l’homme qui marche sait cela, tout du moins il s’en doute ; alors il se raidit un instant, pour se plier à cet œil, puis reprend sa marche, tandis que l’œil s’en retourne, conforté. Non seulement l’homme qui marche sait cela, mais il se voudrait tout cela. Pourtant il a beau faire, il a beau le vouloir, et de toutes ses forces, de toute son âme, il n’y arrive pas – tout au plus se sent-il étranger, et comment.
« Étranger » n’est cependant pas son nom. Il faudrait peut-être lui trouver un nom. Appelons-le « Monsieur » – un nom comme un autre. Et de l’extérieur, l’œil du surveillant, qui se glisse de temps à autre par le judas, qui s’y connaît à fouiller tous les coins et recoins, cet œil si vigilant ne s’aperçoit pas que cet homme qui marche et qui s’appelle Monsieur ne peut ni s’asseoir ni se mettre debout, qu’il n’a pas de place. Mais ce n’est pas là le rôle du gardien, encore moins son problème ; son rôle c’est de faire en sorte que le prisonnier ne puisse se soustraire à sa punition. N’empêche que cet homme qui marche parce qu’il ne trouve pas sa place et qui s’appelle Monsieur et qui ne peut ni s’asseoir ni se mettre debout souffre le martyre, car c’est là une position inconfortable, un supplice. Personne ne peut vivre continuellement en suspens, à mi-chemin. Monsieur est le produit d’une expérience interrompue ; il est inachevé ; avatar inabouti, métamorphose incomplète, une sorte d’hybride. Et le voici donc entre deux eaux, en exil, dans sa cage.
Pourtant ce soir, Monsieur pourrait avoir des raisons d’être moins tourmenté : demain matin il sera libre. Il ne sortira peut-être pas de sa cage mais il quittera sa cellule, cette prison, et cela après cinq ans, cinq longues années. Il en est heureux, mais surtout soulagé. Et c’est avec cette sensation qu’il s’endort. Sur le ventre, les poings crispés, les jambes croisées et déjà le corps couvert d’une sueur froide. Il marmonne dans sa nuit et, par moments, des soubresauts le traversent, comme des griffes d’angoisse ; puis, longtemps après, au plus profond du sommeil, son visage se détend, et il a l’air d’un enfant qui dort.
***
Des bruits métalliques emplissent soudain la cellule. Notre homme sursaute et se réveille, cerné par des mines graves. Il se frotte les yeux et demande : « Quelle heure il est ? ». Il fait nuit dehors. « Il est cinq heures », lui répond-t-on. Les libérations ont toujours lieu à sept heures ; alors il se recouche. Mais l’un des gardiens le secoue : « Allez, debout, il est temps de partir ». Dans son désarroi, Monsieur bredouille, cherche à protester, dit qu’il ne comprend pas, ces airs sinistres, cette atmosphère pesante… Il conçoit bien qu’il n’est pas dans la logique des gardiens d‘éprouver de la joie à la libération d’un détenu, mais cela n’explique pas tout. Puis l’effroi le saisit ; il se reprend en se rappelant que la peine de mort a été abolie ; aussi c’est avec une voix plus assurée qu’il dit : « Les libérations ont toujours lieu le matin à sept heures ». Dans un piétinement d’impatience et d’embarras, les gardiens répliquent : « Allez, dépêchez-vous, y a pas à discuter, c’est les ordres ». Monsieur se blottit contre le mur et cherche à comprendre. Mais les seules lueurs qui lui parviennent sont celles du mirador, à travers les barreaux ; il lui semble aussi reconnaître au loin des aboiements de chiens, puis le déchirement d’un fouet, le miaulement d’une balle, les rumeurs d’une battue, et cette odeur… une odeur de chatte blanche, de trouille. Il ne peut s’empêcher de frissonner.
Monsieur se lève et se dirige vers la cuvette. Les gardiens s’écartent sous le jet d’urine. Après avoir pissé, Monsieur demande à prendre une douche. « Y a pas le temps, suivez-nous ». Puis un autre ajoute : « Vous aurez tout le temps de vous laver chez vous ». Personne ne sourit. Monsieur s’habille et noue son paquetage.
La route est longue et les couloirs se suivent. C’est un cortège comme on en rencontre souvent en prison. Mais cette fois tout semble différent, Monsieur le perçoit bien. Non pas parce qu’il fait partie du cortège, encore moins par la multiplicité des murs, des portes, la gravité des pas, le frottement des étoffes, la rumeur des corps, le bruissement des clés… Non, la différence est ailleurs. Dans une alliance de silence, de secret… et de peur. Il lui vient le sentiment d’avoir déjà vécu cette scène, il n’arrive pas à se rappeler où ni quand. La prison elle-même lui apparaît irréelle, étrange. Et il comprend : elle est vide, comme désaffectée, et jamais il ne l’a vue sous cet angle. Alors lui revient ce scénario de Fellini où un violoncelliste se met à marcher dans un long tunnel pour déboucher enfin dans la fosse où il avait été enterré. Mais à sa connaissance, il n’y a pas de fosse ici, seulement des pas, des pas funèbres, et toujours ces murs, ces clés, ces portes… ces objets, des objets dont la seule fonction semble être de ramener le silence.
Arrivés enfin au Greffe, Monsieur pousse un soupir et signe la levée d’écrou, tout en se disant qu’il a eu bien tort de s’inquiéter. Pourtant, à l’instant où il repose le stylo, trois gendarmes surgissent. Le jeune homme les considère avec une circonspection bienveillante. Les gendarmes ont peut-être le visage fermé, mais ils parlent. En fait ils chuchotent. Alors Monsieur se dit qu’il n’est pas le seul à être impressionné par l’immensité vide de la prison, un état de flaccidité tout à fait anormal ; et cette complicité lui rappelle qu’il est enfin libre, comme eux. Mais les gendarmes lui mettent les menottes. Il n’a pas eu le temps de se débattre, et tout ce qu’il peut faire maintenant c’est hurler, hurler qu’il est libre, qu’ils n’ont pas le droit, qu’il veut voir son avocat, que c’est une erreur, un abus de pouvoir, qu’il a accompli sa peine, entièrement, toute sa peine, les cinq ans auxquels il a été condamné. Seul le silence lui répond. L’articulation et le langage naissent de la distance et les mots de l’absence. Le jeune homme continue à crier, puis finit par se calmer et leur dit qu’il ne comprend pas. « On a des ordres et nous les exécutons, c’est tout. Suivez-nous ». Leur assurance butée finit par l’emporter, et puis comment discuter avec des uniformes. La route est longue, dit la chanson du poète John Milton. Puis une torche troue la nuit et se fraye un passage jusqu’à la fourgonnette. Monsieur marque un temps d’arrêt, comme devant l’abîme et l’informe ; mais d’une poussée les portières se referment sur lui. Déjà les roues commencent à dérouler leurs cahots, tandis que les corps se balancent, dociles, dans la pâleur du jour naissant. Les menottes ont été retirées ; une torpeur amère a envahi l’arrière du véhicule, et les pensées s’abandonnent au rythme du moteur, des ornières. Et toujours le silence. Puis celui qui paraît être le chef émet un grognement, se lève et va parler au chauffeur ; il revient peu après et se laisse tomber avec un soupir. Monsieur comprend ainsi qu’ils se dirigent vers Paris. La route est longue, se répète-t-il.
Le véhicule s’est engagé sur une départementale. Les gendarmes s’étirent, bâillent, puis se mettent à parler. Et de leurs logements, de leurs voitures, des vacances, et aussi et bien sûr du temps, du temps qu’il fait, du temps qu’il fera et de ce qu’ils feront de ce temps. Le jeune homme, quant à lui, pense à l’oiseau du temps, à ce poème de Marc Hayam qui l’obsède et qu’il ne cesse de se répéter : « L’oiseau du temps n’a qu’un court trajet à parcourir de son vol ; il est là et il t’attend ». Et aussi, et sans trop savoir pourquoi, lui revient le meurtre de l’Arabe dans « L’étrange » de Camus. Il tente de réprimer des larmes et s’essuie les yeux. Un gendarme surprend le geste et dit : « Mais qu’est-ce que vous avez donc ? ». Le jeune homme lui répond : « J’ai sommeil ». Le gendarme hausse les épaules, rassuré. Monsieur se dit que s’il lui avait répondu que c’est à cause du meurtre de l’Arabe, le gendarme aurait sans doute battu des paupières et rétorqué : « Mais vous n’êtes pas un Arabe, vous êtes un Sénégalais » ; ensuite il aurait consulté ses papiers, au cas où. C’est ainsi que naissent les romans, rarement dans un espace d’identification, mais ailleurs, dans une gare de triage ou au bord d’une falaise. La fiction c’est le chaînon manquant de la réalité, c’est cette réalité de l’interstice, c’est toujours l’Autre, inaccessible, l’inconnu ; et c’est de ce vide que naît l’émotion, cette manifestation de l’au-delà. Monsieur est Sénégalais, le gendarme l’avait affirmé ; alors que Monsieur passe sa vie à se demander ce qu’il est.
Le jour s’est levé. Monsieur distingue mieux ses gardiens. Deux lui font face : celui qui paraît être le chef et un autre, sûrement très jeune, au visage mince, osseux, avec un air tendu derrière le duvet blond qui lui sert de moustache ; c’est le seul qui n’a pas quitté son képi ; il se tient droit, les bras croisés, lançant par moments des brefs regards de côté ou distillant de manière décalée un sourire incertain aux propos des deux autres. Celui qui parle s’appelle Gégé. Il est assis à côté de Monsieur, l’air rondouillard, le corps appuyé contre un angle, les yeux clairs, grassement plissés, traçant les courbes de son prochain voyage. Le chef l’écoute, les mains croisées sur la nuque et le regard qui suit son idée. Le chef… Le chef est un grand gaillard dont la mâchoire aime à remuer d’avant en arrière, puis de côté ; une mâchoire qui roule, qui rit souvent, de manière brusque, qui écrase, éclabousse, tandis que de gros poings volètent, plumevolent, flanquant des tapes de plomb ici, là, qui le font rire, et de plus belle ; puis le voilà qui se calme, les mains de nouveau sur la nuque, la mâchoire impatiente, comme un pâturage normand, le regard suivant une nouvelle idée, qu’il ressort, bruyamment, avec autorité et avec un rire et des pets que les deux autres subissent, comme ces mains qui s’abattent, rougeaudes, sur les joues, les épaules, et ces pieds qui ébranlent le plancher, et l’air qui siffle, projetant son odeur, sa présence, aux quatre coins. Comme les autres, Monsieur semble fasciné ; rarement il a vu un gendarme en service se comporter de la sorte. Mais voilà que celui-ci se tourne et observe Monsieur, l’observe un instant, l’observe encore, puis lâche : « Comprenez donc que vous êtes expulsé du territoire français ». Le jeune homme a l’air atterré, c’est un coup de massue qu’il reçoit là. Il prend son temps, tout son temps, le temps de se remettre ; et c’est d’une voix calme qu’il s’enquiert :
– Puis-je savoir pourquoi ?
Le chef hausse les épaules et caresse son porte-documents noir.
– Je crois vous avoir demandé les motifs de cette expulsion, insiste le jeune Noir.
– Oh, dis !… Doucement, hein !… faut savoir où t’es, se rebiffe aussitôt le plus jeune.
Une gaieté malicieuse fulgure dans le regard du chef.
– Bé quoi, Jacky ?! Faut laisser parler Monsieur, il a tout à fait le droit de s’exprimer, c’est un homme comme toi. Mais oui, parfaitement.
Le dénommé Jacky se raidit un peu plus. Le chef se tourne vers Monsieur, avec l’air d’y trouver son compte. Il regarde Monsieur.
– Alors, mon gars, tu veux vraiment savoir pourquoi t’es expulsé ?
Monsieur hoche la tête, sans illusion, ce que lui confirme d’ailleurs l’attitude des deux autres, qui se tiennent en alerte, dans une attente excitée, visiblement prêts à en recueillir une bien bonne. Le chef a un demi-sourire en coin, tout en balançant la tête, puis son regard s’assoupit et il désigne la toiture du pouce.
– Écoute, c’est là-haut qu’il faut le demander. C’est eux qui donnent les ordres et nous on exécute, le reste ne nous regarde pas.
Une légère déception se lit sur le visage de ses collègues ; le plus jeune émet néanmoins un gloussement. Le chef reprend :
– Mais mon pauvre vieux, comprends donc que t’es pas le seul dans ce cas, tous les jours c’est par paquets qui s’en vont.
Le jeune Noir ne peut cacher son étonnement, ce qui déclenche l’hilarité de celui qui se fait appeler Gégé. Ce dernier cesse de rire, tourne son poignet et fait « cric », puis jette :
– Faut pas croire et se faire des idées. Voilà où ça mène les rêves ! Dans un avion.
Le chef regarde Gégé avec un sourire attendri. Il a toujours été sensible à la poésie de Gégé. Mais Gégé quitte son air bonhomme.
– On ne veut plus d’étrangers chez nous, faut le comprendre, alors faut qu’ils se tiennent tranquilles, sinon hop !…C’est pas demain la veille qu’ils viendront faire la loi en France. La fête c’est fini.
Et tandis que Gégé se livre ainsi, le plus jeune, Jacky, comme intrigué et aux prises avec un fantôme, ne cesse d’examiner Monsieur du coin de son œil rigide, sourdement hostile, par instants traversé d’une lueur d’incompréhension, tournant autour et flairant, comme perdu devant ce qu’il ne sait être un os ou un serpent, et y revenant avec une obstination bourdonnante et cette sorte d’excitation que procure la peur. Puis c’est le silence. Un silence de pause. Un silence de réminiscence, où Monsieur se souvient qu’il y a six ans il a appris à chanter l’hymne national du Sénégal ; mais chaque fois qu’il se risque à le fredonner, il s’aperçoit au bout d’un moment que l’air de la Marseillaise s’y est substitué. A ce rappel, il sent monter un rire sardonique, qu’il réussit à étouffer.
Le chef sort un paquet de cigarettes. Le présente à la ronde. Mais devant Monsieur, il hésite et se tourne vers le plus jeune.
– Oh, Jacky, tu veux bien qu’on lui en offre ?
Celui-ci cligne les yeux et hausse les épaules.
– Chef, vous faites comme vous voulez.
Le chef se fend d’un sourire et rempoche son paquet.
– Jacky c’est un futur chef, il connaît son règlement sur le bout du képi. Il est encore plein de lait mais faut reconnaître ce qui est, c’est un futur chef, peut-être pas dans les couilles et les nerfs, mais dans ce qui est de savoir exactement ce qu’il ne faut pas faire. Sûr qu’à ce rythme il va vite prendre du galon. Pas vrai, Gégé ?
– Bé oui, y a intérêt si on veut grimper, répond Gégé en souriant.
Le chef s’étire, puis remarque :
– Pourtant il a l’air gentil, ce Noir… du moment qu’il ne tente pas une connerie, c’est tout ce qu’on lui demande. Et nous, tout ce qu’on a à faire c’est d’arriver à bon port avec, c’est le cas de le dire.
Il ouvre ensuite sa serviette et consulte ses papiers, qu’il se met à commenter en suçotant une dent :
– Monsieur… Tiens, c’est marrant ça ! Monsieur, qu’il s’appelle… C’est pas des conneries… Peuvent pas avoir des noms comme tout le monde. Enfin, je dis ça ! Il y a plus de quatre milliards de pékins qui ne sont pas français. Les cons ! Savent pas ce qu’ils perdent.
Son regard se pose sur Monsieur.
– Maintenant que t’es expulsé, tu pourras voir tous tes petits copains, tu pourras même faire le tour du monde si ça te chante. T’en as de la chance… Quatre milliards de petits copains !
– Moi, l’interrompt Gégé, après le voyage que je vais faire ce coup-ci, il ne me restera qu’un seul continent et j’aurais fait le tour du monde.
Le chef lève les yeux au plafond et secoue la tête.
– Gégé, tu changeras jamais. Qu’est-ce que t’as à te casser l’oignon à aller faire le guignol on ne sait trop où, alors que t’as tout ce qu’il te faut sous la main ; tu penses bien qu’avec une bouche ou un cul de bonne femme t’as vite fait de faire le tour du monde, et pour pas cher. Et tu peux même te taper le trou de balle, l’enfer et le paradis pour le même prix, à condition de te mettre à genoux et de la tourner dans le bon sens.
Gégé rougit ; Jacky ne peut retenir un gloussement. Le chef se tourne vers Monsieur.
– Toi qui as l’air si intelligent, c’est pas vrai ce que je dis là ?
Monsieur hausse les épaules.
– Tout ce que j’aimerais savoir…
– Tout ce que tu voudrais savoir, coupe le chef, c’est pourquoi on t’expulse, ça on le sait… enfin, on le sait pas, t’es plus au courant que nous.
Le jeune Noir reprend patiemment :
– Tout ce que j’aimerais savoir c’est pourquoi on ne me laisse pas voir ma famille et mon avocat avant et prendre mes affaires.
– Et ça c’est pas tes affaires peut-être ? dit le chef en pointant du doigt la petite valise sous la banquette.
– C’est surtout mes bouquins et mes cahiers.
Le chef module un sifflement.
– Eh bé, on a un sacré intellectuel parmi nous. Remarque, je m’en doutais un peu. Pas toi, Jacky ?
Le visage du chef rayonne devant le mutisme hostile du jeune gendarme. Puis il se met à gigoter, remontant son ceinturon ; et tout en frétillant, il lâche par rafales :
– Ah, c’est embêtant ça, encore un intellectuel qu’on va perdre… Ah, c’est drôlement embêtant, déjà qu’il y en a presque plus… Tous en Amérique… Ah, c’est con ! C’est vraiment con !… L’un des derniers qui nous restait. N’empêche, il a une bonne tête, ce gars… Monsieur… Monsieur, qu’il s’appelle… Il a une bonne tête, dommage qu’il doive prendre l’avion. C’est comme Loulou, le brigadier… Hein, Gégé, que Loulou il a une bonne tête aussi ? Un gars comme ça, le brigadier ! Et pas bêcheur pour deux sous ! Et lui aussi il a une bonne tête, et pourtant c’est rare qu’ils ont une bonne tête… C’est toujours les meilleurs qui partent en premier, enfin il nous restera quand même Loulou. Mais faut pas te plaindre, mon gars ; là-bas, en Afrique, avec le soleil toute l’année et des tapées de nénettes aux culs de pastèque, y a de quoi que tu vas te croire au paradis. Dans tout ça c’est nous les plus à plaindre. J’échangerais bien mon sale boulot contre une petite vie sous les cocotiers entouré de belles négresses. Pas vrai, Jacky ?
– Chef, si je peux me permettre, les négresses à plateau c’est pas trop mon genre, et j’aime bien mon boulot.
– Ouais… on voit que t’y connais rien et que t’as encore jamais bouffé de la chagatte aux olives.
Jacky a l’air choqué, ce qui met le chef en joie.
– On rigole, on rigole… c’est juste histoire de passer le temps. N’empêche, franchement, toi qui es si intelligent, dit-il s’adressant au jeune Africain… Ah, je vous comprends pas, vous, les étrangers… Dis-moi, pour parler sérieusement, tu trouves vraiment que c’est une vie, ça ? Vous vous tapez des milliers de bornes pour venir vous emmerder dans un pays comme celui-ci, où on se les caille en permanence avec plein de juifs, de pédés et toutes ces mal-baisées de féministes qui vous font chier à longueur d’année, à faire des petits coups minables, des sales boulots à la con et toute la merde qui vous tombe dessus à n’en plus finir. Et puis vous pouvez même pas tirer votre crampe tranquille, plus souvent la veuve poignet que des raclures de putes.
Jacky cesse de frémir d’attention.
– Dites pas ça, Chef, y en a de ces moricauds qui se trimballent des canons, je les ai vus de mes yeux, me demande comment ils font, et des bien de chez nous. Et parfois des super canons, vous croirez pas. Ces saletés !… siffle-t-il en décochant un coup d’œil à Monsieur.
Le chef a une moue dubitative.
– Ouais, on dit ça mais c’est juste quelques-uns, les footeux, tous ces sportifs, et ceux qu’ont plein de dope et de fric, tous ces gros dealers ; et puis la plupart de ces filles c’est des salopes, faut pas chercher. Y a aussi qu’ils ont ce qu’il faut de ce côté-là, c’est pour ça, sont montés comme des bourricots, ces cons ! Sauf tout le respect que j’ai pour notre ami ici présent, ça ne le concerne pas. N’empêche, pour reprendre ce que je disais, c’est pas une vie pour eux ici. Je pige pas… franchement ça me dépasse. Moi, à leur place, crois-moi qu’il y a longtemps que j’aurais calté en vitesse, au lieu de me faire chier dans ce pays pourri.
Gégé émet un toussotement.
– Là, Roland, t’exagères un peu. C’est pas si mal que ça, la France.
– Mon gros, ricane le chef, c’est pour ça que t’essayes tout le temps de faire le tour du monde dans ta cabine ? C’est pas si mal que ça, c’est pas si mal que ça… Gégé, t’es irrécupérable. C’est pas si mal que ça… Tu sais combien d’heures sups tu te tapes par semaine et qui te sont pas payées ? Et tous ces déplacements impossibles, avec toutes les primes qui te filent sous le nez ? Tu te rappelles ta dernière augmentation ? Et puis ta bonne femme et tes gosses, tu les vois quand ? Et avec les broutilles que tu te ramasses à la fin du mois, sans compter les impôts et autres factures qu’on te présente, tu y arrives avec tout ça ? Et avec toute la graine de pourris qu’il y a maintenant au pouvoir ça va être pire, je peux te dire. Et qu’ils soient Français n’y changent rien, ça n’empêchera pas qu’on se retrouvera bientôt tous sur la paille. Tous…enfin, façon de parler, vu qu’il y en a qu’auront toujours les pieds bien au chaud. Et tu oses dire que c’est pas si mal que ça. Je ne sais pas ce qu’il vous faut. Moi à la première occase je fous le camp. Et puis en plus, faut dire ce qui est, c’est plein de racistes en France, à commencer par tout le monde, toi, moi, Jacky…
– Moi aussi.
– Toi aussi, quoi ?
– Moi aussi je suis raciste, dit Monsieur.
Jacky, le premier, rompt le silence et réagit ; après avoir plissé le nez, il ricane et lâche :
– Je vois pas trop comment tu peux être raciste puisque que t’es déjà noir, petite tête.
Le chef éclate de rire.
– Bé quoi, Jacky ! Il a bien le droit d’être raciste lui aussi. Je reconnais qu’il ne deviendra peut-être pas un chef comme toi, mais si tu permets il peut être raciste s’il veut. T’as tout à fait raison, mon gars, faut pas te laisser faire, sois raciste si tu veux, je t’autorise sans te commander. N’empêche, nous autres on a quand même des meilleures raisons d’être racistes ; on est chez nous ici, il n’y a plus de boulot pour tout le monde, plus de sous, plus de pétrole, plus d’idées, plein de pédés et des bonnes femmes qui la ramènent sans cesse ; et puis tous ces Arabes et ces étrangers qui débarquent avec des musulmans à tout bout de vent, mets-toi à la place ; tu serais pas raciste toi si ça se passait comme ça dans ton pays ? Hein ?… Bon, j’ai peut-être l’air comme ça, mais je sais foutrement que c’est nous qu’on a été vous chercher les premiers pour venir bosser ici ; mais ça c’est le passé, maintenant les temps ont changé, faut s’adapter comme les bêtes et les plantes elles font dans la nature, et nous on n’est pas plus cons que les bêtes et les plantes. Comme on dit il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Alors faut comprendre si on commence en avoir un peu marre de tous ces étrangers. C’est humain ces choses. Je suis sûr que tu comprends. Tu diras ce que tu voudras, mais je le vois à ta tête que tu comprends. Pas vrai ?
Monsieur garde le silence. Le chef poursuit :
– Cela dit, faut reconnaître qu’ils sont pas à la fête ici, les Noirs. Me demande toujours comment ils font pour se marrer tout le temps, alors qu’ils tiennent pas le meilleur bout. Nous non plus, tu me diras, on l’a pas le meilleur morceau, à part les mêmes qui s’en mettent plein les fouilles, mais à côté il y a toujours moyen d’en ramasser. Ça, faut être franc, et moi j’aime bien dire les choses comme elles sont. J’ai peut-être pas voyagé comme toi Gégé… Tiens, voilà que je me mets à faire aussi de la poésie ! Oui, je disais que j’ai pas voyagé comme toi, mais je peux te dire qu’ici les Noirs ont pas la meilleure place, je dirais même qu’ils ont la toute dernière, et c’est pas près de changer vu qu’ils ne peuvent pas se cacher comme tout le monde et qu’on les verra toujours arriver de loin au milieu de la foule. Ils se font tellement emmerder avec ça que moi à leur place je ferais une bonne petite révolution et j’en profiterais pour foutre tous les pédés et les pourris en l’air sauf les bonnes femmes qu’on peut pas faire autrement. Une bonne petite révolution, c’est ce que je ferais à leur place. Pas vrai, Jacky ? lance-t-il en souriant.
– Qu’ils essayent donc ! Tu verras comment on te les alignera au poteau vite fait. Qu’ils essayent un peu… répète Jacky en remuant son képi d’un air acide.
– Roland, à mon avis je crois pas que ça soye tellement des choses à dire, fait doucement remarquer Gégé.
– Tu parles ! Qu’est-ce que ça risque ? Du moment qu’ils vont le faire chez eux, cette révolution. Et ils ne s’en privent pas, notre ami ici présent peut vous le dire… c’est tous les dix jours qu’ils font des révolutions et des coups d’état et qu’ils s’entre bouffent entre tribus entières. Ça ne nous regarde pas, c’est leur droit.
– N’empêche, c’est pas des choses à dire, insiste Gégé d’un air grave. C’est des histoires à s’attirer des emmerdes et à leur donner des idées, c’est tout ce qu’on gagne. Y a qu’à voir un peu ce que ç’a donné en Algérie et en Indochine, et puis maintenant chez les Antillais et les Caldoches, sans parler des Corses.
– Eh, ducon ! Les Corses c’est des Blancs jusqu’à preuve du contraire, tout comme les Bretons et les Basques. Justement, à propos des Antillais… Loulou, le Bricard, il est de là-bas, de la Martinique si je ne me goure pas. Mais lui il a une bonne tête, un type bien… sait se tenir, la ramène pas trop et n’emmerde personne. En tout cas pas le genre à venir faire des révolutions.
– Roland, ce que t’as dit tout à l’heure, je pense pas que ça soye vraiment des choses à dire, reprend Gégé avec un entêtement douloureux.
– Oh, le gros, tu commences à me gonfler. C’est quoi cette histoire ! Qui c’est le chef ici ? J’ai bien le droit de dire ce que je veux, non ? Après tout on est encore en France, en république, au pays des droits, et si on peut même plus dire ce qu’on pense y a plus qu’à immigrer chez les russes, en Sibérie. Et puis moi je cours pas après des barrettes comme Jacky. Hein, Jacky ? l’apostrophe-t-il en aboyant.
Il éclate de rire après avoir flanqué une énorme tape sur l’épaule du jeune gendarme. Ce dernier encaisse le coup sans broncher.
– Non, voyez pas qu’on cause, qu’on rigole, histoire de tuer le temps avec notre ami ici-présent ? Pas vrai, Monsieur ? Tiens, il a souri ; il comprend ça, lui. Il a une bonne tête, ce gars. C’est comme Loulou. Dommage qu’il ait fait des conneries et qu’on soit obligé de l’expulser. C’est toujours les meilleurs qui partent en premier. Tu vois, je suis sûr et certain qu’on se serait rencontrés ailleurs en d’autres circonstances, dans un bistro par exemple, toi et moi, eh bien on aurait bu un bon coup ensemble et on se serait fendu la gueule comme des baleines ; et si ça se trouve on aurait même couru la gueuse et culbuté quelques popotins main dans la main, avec tout le respect que j’ai pour ma bonne femme qu’elle n’en a rien à foutre. Hein ? C’est pas vrai ce que je dis là ? Bé, moi je te parie que si ! conclut-il avec une tape sur le genou du jeune Noir.
Le chef se lève pour aller parler au chauffeur. Peu après la fourgonnette ralentit et s’arrête sur le bas-côté de la route. Puis les portières s’ouvrent.
– Un peu d’air pur ça fait pas de mal, dit le chef en descendant du véhicule. Gégé, si notre ami ici-présent a aussi envie de se dégourdir les jambes et de pisser un coup, fais-le sortir.
– C’est peut-être pas très prudent, fait remarquer Jacky.
– Allez, fais comme je te dis, c’est pas contre le règlement. Faut bien qu’il pisse son coup comme tout le monde s’il en a envie. Tu vas pas le laisser faire dans son froc.
– T’as envie de pisser ? demande Jacky d’un haussement de képi.
Monsieur hoche la tête.
– Alors dépêche-toi, on n’a pas que ça à faire.
Gégé se tourne vers le chef.
– Tu crois pas, Roland, qu’il faudrait peut-être lui remettre les menottes, des fois qu’il lui viendrait des idées ?
– Ah, les mecs, ce que vous êtes fatigants ! Pires que des bonnes femmes ! Et ça veut être chef ! Où voulez-vous qu’il se tire dans ce coin de paradis ? Et puis vous oubliez qu’il a signé sa « levée d’écrou » ce matin, donc en principe il n’a plus droit aux bracelets. Et puis il est pas bête, ce gars, les idées il les a déjà, et il sait qu’il n’a aucune chance d’aller plus vite qu’une balle. Hein, Monsieur, que tu ne ferais pas une connerie pareille ? Allez, viens !
Ils mettent tous pied à terre. C’est la rase campagne. Plus loin deux gendarmes bavardent tranquillement en tripotant leurs braguettes. C’est le chauffeur et son compagnon, tétant respectivement une pipe et une cigarette. Gégé crache sur la petite flaque, secoue son poing, se plie en deux, referme sa braguette, puis pousse le jeune Noir contre un monticule.
– Tu peux faire ici et pas plus loin, lui dit-il.
Monsieur reste figé devant le spectacle qui s’offre à lui. Cinq ans qu’il n’avait contemplé un tel paysage. Il se retourne et reconnaît Gégé à deux pas, tentant d’allumer une cigarette ; alors que Jacky, non loin, l’observe fixement, appuyé contre la fourgonnette, le képi toujours vissé sur le crâne et une main sur l’étui de son arme.
– Bé alors, quoi ! Ça vient ? dit Gégé d’un ton bourru.
– Je n’y arrive pas.
– Comment ça t’y arrives pas ? Faut savoir, t’as envie ou t’as pas envie ?
– J’ai envie mais ça ne vient pas.
Gégé lui donne une tape, pour l’encourager.
– Allez, vas-y, mon petit gars. Essaie encore, y a pas de raison que t’y arrives pas, nous autres on y arrive bien. Tiens, prends une taffe, ça va t’aider.
Le jeune Noir tire une bouffée de la cigarette.
– Alors tu vois que tu vas y arriver, t’as juste besoin d’une petite cigarette comme tout le monde, sauf qu’il y a le règlement. Mais si Roland dit que t’es un bon gars, et même si Jacky il a pas tellement l’air d’accord… Y aurait un bureau de tabac dans le coin, tu m’aurais donné les sous, je t’en aurais pris. Faut pas se fier… Pisser c’est rien du tout. Tu la sors sans y penser et puis ça roule tout seul, tout chaud et tout, même que t’es tout surpris… Et on se sent mieux après, je peux te dire… surtout vous qui devez l’avoir bien grosse.
– Comment ?
– Bé… j’en sais trop rien, mais Roland le dit et puis tout le monde le dit aussi que vous autres vous l’avez toute grosse. Et comme tout le monde le dit…
– Vous parlez de quoi ?
– Mais !… Ecoutez, moi j’en sais rien, c’est Roland qui le dit que vous autres, les Noirs, vous avez la… vous avez la bite énorme. C’est-il vrai ?
Monsieur sent l’haleine de Gégé et son souffle court dans son dos, ainsi que toute la masse blême de son corps. Il se retourne, le regarde. Celui-ci recule ; des gouttes de sueur perlent de son large visage empourpré.
– Je suis supposé vous répondre ?
– Vous faites comme vous voulez. Et puis vous savez, moi ce que j’en disais… Alors, c’est-il vrai ?
– Ça dépend.
– Ça dépend de quoi ?
– Du moment et des personnes. Ça dépend de plein de choses. Ainsi il y en a qui l’ont toute petite à un moment et d’autres qui l’ont grosse à un autre moment.
– Grosse comment ?
– Comme votre poignet et votre bras par exemple.
Gégé regarde son propre bras d’un air ahuri, puis :
– Vous ne seriez pas en train de me charrier ?
– Et pourquoi donc ? fait Monsieur en haussant les épaules.
– Eh bé !… c’est que ça en fait un sacré morceau d’engin. Vous ne devez pas vous emmerder avec ça. M’étonne pas que vous ayez du mal à pisser.
– Non, ce n’est pas ça le problème.
– Et c’est quoi le problème ?
– C’est que ça ne vient pas tout simplement. Je ne me sens pas à l’aise.
– Ah !… Mais on ne peut pas dire que ce soit un gros problème en comparaison. Et les bonnes femmes, qu’est-ce qu’elles disent de ça ?
– Vous êtes marié ? lui demande Monsieur.
– Bé oui… naturellement.
– Alors posez la question à votre femme, elle est mieux placée pour y répondre.
Le gendarme le regarde d’un air offusqué et légèrement soupçonneux.
– Qu’est-ce… qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Simplement qu’en général c’est une femme qui peut dire si ça lui convient ou pas, puisque de toute façon c’est à elle que c’est destiné.
– Oui, bien sûr… Mais j’y crois pas à ces sornettes, toutes elles les veulent bien grosses, ces salopes, ma femme comme les autres. Et même, je vais vous dire, j’aurais préféré l’avoir bien grosse que ça leur plaise ou pas, ça vaut toujours mieux.
– Mais qu’est-ce qu’elle en dit, votre femme ?
– Je n’en sais rien, je lui ai jamais demandé.
– Posez-lui donc la question.
– Vous croyez vraiment que je devrais lui poser la question ?
– A mon avis, oui, si ça vous tracasse autant.
– Croyez pas que ça me tracasse, mais comme Roland et tout le monde ils en parlent tout le temps que vous autres vous l’avez bien grosse, je voulais juste savoir.
– Elle est comment, votre femme ?
– Attendez, je vais vous montrer, je l’ai là, et peut-être que vous me direz si elle les préfère grosses ou petites.
Il fouille dans sa vareuse et en sort un portefeuille.
– J’ai aussi les photos de mes deux gamins, me quittent jamais. Ils sont mignons comme tout, vous verrez.
Au moment de présenter les photos au jeune Noir, il tourne la tête et croise le regard intrigué de Jacky ; il hésite puis range finalement le tout avec un soupir.
– Je sais pas trop ce que vous avez fait pour qu’on vous expulse, mais à mon avis comme dit Roland, vous n’êtes sûrement pas un mauvais gars. Et vous, vous êtes marié ?
– Non.
– Et pourtant chez vous là-bas ça se fait très jeune, les mariages.
– Pas toujours.
– Ah ! Mais n’empêche, paraît que là-bas vous pouvez avoir plusieurs femmes.
– C’est ce qu’on dit.
– Mais vous avez sûrement une petite amie quelque part, non ?
– Vous savez, après cinq ans de taule…
– Ah ça c’est vrai ! Y a pas mieux que les bonnes femmes pour vous faire un enfant dans le dos. On ne peut jamais faire confiance.
– Dites-moi… A votre avis, qui est-ce qui berce l’univers dans ses bras ?
– Comment ça ? demande Gégé en fronçant les sourcils.
– Oui… Qui donc berce l’univers dans ses bras ?
– Quelle question ! Le bon Dieu, bien sûr.
– Mais alors, où se tient-il pour pouvoir embrasser ainsi tout l’univers ?
– Là je ne vous suis pas trop. Qu’entendez-vous par là ?
– Vous me dites que c’est le bon Dieu qui berce l’univers dans ses bras…
– Moi j’ai rien dit, c’est vous qui m’avez posé la question, et j’y ai fait que vous répondre que naturellement c’est le bon Dieu. Vous, vous pensiez à qui d’autre ?
– Si c’est le bon Dieu qui supporte ainsi tout l’univers dans ses bras comme vous dites, moi je vous demande maintenant où est-ce qu’il se tient pour le faire ? Autrement dit, qu’est-ce qu’il y a derrière la totalité de l’univers ?
– Bé, il y a le bon Dieu, je vous l’ai dit.
– Oui, mais alors dans le dos du bon Dieu, qu’est-ce qu’il y a ?
– Mais il y a toujours le bon Dieu, mon gars. Qui d’autre veux-tu qui soit là ? Le bon Dieu il n’a jamais de fin, il est éternel, c’est pour ça que c’est le bon Dieu. Et puis si vous voulez vraiment mon avis, ça mène nulle part de bon de se creuser la tête avec ce genre de questions, sauf à…
Il s’interrompt car il voit s’avancer Jacky. Celui-ci les considère d’un air soupçonneux puis demande :
– Ça fait un bout de temps que je vous observe tous les deux et vous m’avez bien l’air comme cul et chemise. Hein, Gégé ?
– C’est lui qui me pose tout un tas de questions qu’ont pas trop l’air d’avoir le sens commun, dit Gégé avec un sourire contrit.
– Ah ouais ? Comme quoi, par exemple ?
– Des trucs sur la religion, comme par exemple ce qui se trouve dans son dos au bon Dieu.
– Sans blague !
– Ah, mais c’est lui qui l’a dit et je lui ai dit qu’il n’avait pas à se tracasser pour ça et qu’il ferait mieux pour sa santé de s’occuper d’autre chose.
– Parce que tu te préoccupes maintenant de sa santé ?
– Justement je lui ai dit…
– Mais qu’est-ce que lui il a dit exactement qui te fait tant marrer, je n’ai toujours pas compris ? insiste Jacky en fixant Monsieur.
– Il a dit exactement… Tiens, je vais te dire ce qu’il a dit exactement.
– C’est ça, dis-moi ce qu’il a dit exactement, ce blaireau.
– Il a dit exactement que qui donc berce l’univers dans ses bras ? Voilà exactement ce qu’il a dit. Pourtant c’est pas un mauvais gars, comme dit Roland, sauf qu’ils ont leurs coutumes à eux.
– De la merde, oui ! lance Jacky en accompagnant l’appréciation d’un trait de salive. Te laisse pas embarquer dans ces conneries, Gégé, tu ferais mieux de faire attention et te méfier, on ne sait jamais avec eux… savent vous raconter des salades pour vous embrouiller et vous baiser la gueule.
– Pourtant Roland dit que c’est pas un mauvais gars.
– Roland dit ce qu’il veut, mais c’est pas moi qui me ferais enfariner. Le négro qui me baisera il n’est pas encore né.
– Alors Gégé, vous en avez fini ou pas ? crie soudain le chef.
– C’est lui qui y arrive pas.
– Bé, t’as qu’à l’aider.
– Si tu permets, je ne vois pas trop comment.
Le chef fait rouler son rire contre le ciel gris, tandis que Jacky regagne le fourgon.
– Et en plus il me demande comment ! Il est impayable, ce Gégé ! Tu penses bien que c’est pas des boutons de fillette qu’ils se trimballent ces gars-là, alors tu devrais bien la trouver.
– Ça ira, je n’ai plus envie, dit le jeune Noir.
Gégé a l’air ennuyé.
– Faudrait pas croire qu’on est des sauvages, dit-il à Monsieur. On n’a jamais interdit à personne de pisser son coup quand il a envie, et t’es comme nous autres après tout.
– Non, ça n’a rien à voir. Je n’ai plus envie, c’est tout.
– Qu’est-ce qu’il dit ? reprend le chef.
– Il dit qu’il n’a plus envie.
– Il n’a tout de même pas envie de couler un bronze des fois ?
– Non, je ne pense pas, il voulait juste pisser un coup, c’est tout.
– Gégé, t’es bien sûr que c’est tout ?
– Bé oui, chef.
– De toute façon pour ce qui est de couler un bronze je ne vois pas trop comment il aurait fait pour se torcher après. A moins qu’il soit un musulman comme les Arabes qui se nettoient ça à l’eau, comme si les péculs étaient faits pour les chiens. Tu ne serais pas des fois un musulman, toi, Monsieur ?
– Je ne crois pas qu’il le soit, Chef, vu qu’il m’a posé des questions sur le bon Dieu.
– Bé, ça vaut mieux parce qu’il n’y a pas assez d’eau dans les parages. Bon, en route, et tant pis pour ceux qui ne peuvent pas.
Le chauffeur et son compagnon ont déjà réintégré la cabine. Par la portière, le chef s’attarde à échanger quelques mots avec eux. Jacky, lui, attend, assis droit sur la banquette, silencieux, le képi bien ajusté et les yeux fixés sur Monsieur. Gégé entre à son tour et prend place, puis timidement se rapproche du jeune Noir. Pendant que le chef se fait toujours attendre, Gégé déballe un sandwich, jette un long regard sur Monsieur, hésite, les yeux papillotant, le visage entouré d’un halo de douceur et d’abandon, puis d’un geste décidé il détache la moitié du sandwich, qu’il tient dans l’autre main. Jacky se fige, les sens en alerte, tandis que son corps tente de s’effacer contre la paroi du véhicule. Il ne tient pas à rater cet instant. Il réprime violemment une toux, et l’air autour de lui se tend comme un fil d’acier. Il a les oreilles qui bourdonnent, le pouls qui s’affole. Il ne bouge pas ; il attend, la peur au ventre, les pupilles dilatées, les narines frémissantes. Un serpent. Le jeune gendarme est pris d’une telle excitation qu’il en tremble maintenant. Il déglutit ; il a les tempes en feu, les mains moites, le souffle court et une douleur à l’estomac. Il cherche à maintenir les yeux ouverts malgré la goutte de sueur qui lui taquine les cils ; mais il est obligé de reprendre sa respiration, les mâchoires serrées ; puis quand il rouvre les yeux, il tombe, stupéfait, sur le morceau de sandwich que lui tend Gégé avec un sourire inquiet. Alors une soudaine rage le soulève. Il bondit. Sa main gifle le sandwich et sa tête percute la mâchoire de Gégé, qui s’affaisse sur le plancher. Puis il s’acharne sur lui à coups de rangers.
– Pauvre pomme ! Pauvre connard ! hurle-t-il. Donne-lui ce sandwich… T’as qu’à lui donner ce putain de sandwich à ce négro… Donne-le lui, merde !… Pourquoi tu lui donnes pas ?!… Donne-le-lui ! Hein, que tu vas lui donner ? Que t’as envie de lui donner ? T’as envie de lui donner, je le sais, je veux voir ça… Je veux te voir bouffer dans sa gamelle… Je veux vous voir bouffer ensemble, pauvre pomme ! Puisque t’en as tellement envie… Vas-y, donne !…
Gégé ne réagit pas ; il encaisse les coups sans un mot, recroquevillé sur le plancher, se protégeant la figure de ses bras. Jacky se baisse et lui fourre de force un morceau de sandwich dans la main. Monsieur observe la scène sans bouger.
– Maintenant vas-y, donne lui ! Donne-lui, je te dis. Alors oui ou merde tu vas lui donner ce putain de sandwich que t’as tellement envie de bouffer dans sa gamelle ! Et t’auras qu’à bouffer aussi avec ses morts pendant que t’y es… Ça me dégoûte… Pauvre dégénéré ! Qu’est-ce que t’attends ? Mais merde, qu’est-ce que t’attends ? Tu vas le lui donner, oui ? Mais meeeerde !… Attends, tu vas voir ça…
Le jeune gendarme sort son arme de service. Mais il n’a pas le temps de la visser sur la tempe de Gégé ; l’arme lui est arrachée des mains par le chef, accouru avec le chauffeur et son compagnon. Le chef plaque Jacky au sol, un genou sur sa nuque et les bras dans le dos.
– Jacky, on se calme. On se calme, mon petit, c’est fini. Voilà… c’est fini. On ne bouge plus. C’est fini maintenant.
Les deux autres gendarmes aident Gégé à se relever et l’allongent sur la banquette. Gégé a l’air choqué, hagard, cependant que Jacky éclate en sanglots.
– Chef, je voulais pas… je voulais pas… M’ont pris pour un con… Voulait pas lui donner le sandwich…
– Je t’ai dit que c’est fini, Jacky. Ce n’est pas grave, relève-toi… tout doucement, et tu t’assois bien tranquille. On te rendra ton arme plus tard. Hein, que tu veux bien ?
– Oui, chef. Mais je voulais pas, vous pouvez me croire. Je voulais pas… Chef…
– Je sais. Allez, c’est fini, on n’en parle plus. Ça va, Gégé ? dit-il, se tournant vers le gendarme.
Gégé hoche la tête, assis maintenant, l’air visiblement sonné. Jacky, lui, reste prostré sur la banquette, en larmes.
– Bon, les gars, il ne s’est rien passé, vu ? Que ce soit bien clair : il ne s’est rien passé. On fait comme prévu, on exécute les ordres et on oublie tout ça. Et ça vaut pour toi aussi, ajoute-t-il en regardant le jeune Noir. Allez, on s’en va.
Le chauffeur et son compagnon quittent l’arrière du fourgon et regagnent la cabine.
Enfin la fourgonnette s’ébranle et se dirige vers Paris, où un oiseau du temps s’impatiente pour Monsieur.

Paris, décembre 1982///Article N° : 10279

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