Une soif d’indépendance (1ère partie)

De la traite négrière à la naissance d'une conscience africaine

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Nous sommes le 30 juin 1960, le roi Baudoin atterrit à Léopoldville – l’actuelle Kinshasa – afin de renoncer à sa souveraineté sur le Congo. C’est le jour de l’indépendance ! Pour rejoindre le Parlement où il doit annoncer le transfert de ses pouvoirs au futur gouvernement congolais, le roi des Belges monte dans une somptueuse décapotable américaine.

« Le peuple colonisé est idéologiquement présenté comme un peuple
arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de
diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une
direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en
agitation sans aucune signification et, de ce fait, on a bien
l’impression que pour ces peuples l’humanité a commencé avec l’arrivée de ces valeureux colons ». L’An V de la révolution algérienne, Frantz Fanon.

Debout à l’arrière de la voiture, drapée dans un uniforme blanc immaculé, sa silhouette hautaine et longiligne fend lentement la foule compacte qui se dresse de part et d’autre de la route. Sur le trajet de Sa Majesté, des visages noirs et blancs frémissent de joie ou de peur, selon qu’ils désirent ou craignent la fin de la tutelle coloniale. Soudain, un jeune congolais se détache de la masse anonyme, il se précipite vers le monarque : avant que les gardes du corps aient le temps de dégainer leurs armes, il arrache l’épée royale de son fourreau et entame une danse jubilatoire.  » Libres, enfin libres !… » semblent crier les yeux du danseur. À l’origine, la souveraineté désigne le droit de vie et de mort que détient le souverain (comte, prince, roi, empereur) sur ses sujets : c’est le droit du glaive, celui des conquérants. Arracher l’épée du roi, c’est donc arracher le pouvoir de l’ancien maître. Le temps d’une danse, le symbole de la souveraineté aura été entre les mains du peuple congolais. Ce qui fait la force de cette image, c’est qu’elle résume en un seul acte l’exigence de toute démocratie : que la souveraineté repose entre les mains du peuple.
Le prix des indépendances africaines
Aujourd’hui, il est de bon ton d’affirmer que les indépendances ont été ratées, qu’elles ont donné naissance à des régimes épouvantables, à des putschs et des guerres civiles en cascade, à de la corruption et du tribalisme. Ce genre de vision simpliste non seulement conforte l’idée – proprement coloniale – que les Africains sont incapables de se gouverner eux-mêmes, mais occulte également la richesse politique et culturelle des indépendances africaines : une période qui ne débute pas en 1960 mais dès la fin de la seconde guerre mondiale, avec les premières mutineries des tirailleurs africains démobilisés. La mutinerie de Thiaroye au Sénégal (30 novembre 1944) marque un tournant décisif pour les mouvements d’émancipation africains, elle sera l’un des événements fondateurs du nationalisme naissant. Léopold Sédar Senghor rendra un vibrant hommage au courage de ces mutins africains (35 morts, 35 blessés graves) dont les revendications étaient on ne peut plus légitimes : bénéficier du même traitement que les soldats français avec qui ils avaient partagé les combats ou la détention dans les camps allemands, dans une guerre qui n’était pas la leur.
 » Non, vous n’êtes pas morts gratuits. Vous êtes les témoins de l’Afrique immortelle.
Vous êtes les témoins parturitaires du monde nouveau qui sera demain. (Extrait de Hosties Noires, Senghor).  »
Bien que directement liés aux dérégulations libérales imposées par le FMI et la Banque Mondiale (nous y reviendrons dans la 2ème partie), des événements comme les émeutes de la faim de 2008 confirment, dans l’opinion publique occidentale, l’image d’un  » continent noir  » voué au sous-développement, à la famine et à l’aide humanitaire. A cette perception misérabiliste du sous-continent africain se juxtapose la peur de l’invasion de l’Europe : la peur du  » péril noir  » incarné, dans les journaux télévisés, par des chaloupes de migrants africains échouées sur les côtes italiennes, espagnoles ou maltaises. Tous ces clichés sur l' » Afrique noire « , ressassés par les médias jusqu’à la nausée, alimentent une réhabilitation insidieuse du colonialisme – en particulier en France… À croire que la colonisation aurait été un âge d’or, une période de progrès et d’abondance dont il faudrait mettre en valeur le  » rôle positif « . Aucun hôpital, aucune école, aucune campagne de vaccination, aucune infrastructure routière ou ferroviaire, aucune  » mission civilisatrice  » ne saurait justifier les conquêtes sanglantes, les villages brûlés faute de paiement des impôts, les massacres des populations rebelles, la généralisation du travail forcé, la spoliation des terres, les humiliations quotidiennes attachées au statut d’indigène. Pour comprendre la façon dont, à l’époque, les Africains ont vécu les indépendances, pour comprendre pourquoi ces indépendances ont été si ardemment désirées, il faut rappeler le prix qu’elles ont coûté : le prix du joug colonial, le prix des luttes pour s’en affranchir, le prix du sang ! C’est ce que fera Lumumba, le jour même de l’indépendance du Congo, en réponse à l’éloge de l' » œuvre coloniale  » prononcée par le roi Baudouin devant le gouvernement congolais.
Regards croisés
Voici un extrait de la scène où s’opposèrent les regards, les visions de l’ex-colonisateur et de l’ex-colonisé.
– Le roi Baudouin (neveu de Léopold II) :  » L’indépendance du Congo constitue l’aboutissement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II (…). Pendant 80 ans la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d’abord pour délivrer le bassin du Congo de l’odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations (…). Lorsque Léopold II a entrepris la grande œuvre qui trouve aujourd’hui son couronnement, Il ne s’est pas présenté à vous en conquérant mais en civilisateur. Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. Un service médical, dont la mise au point a demandé plusieurs dizaines années, a été patiemment organisé et vous a délivré de maladies combien dévastatrices. (…) L’agriculture a été améliorée et modernisée. De grandes villes ont été édifiées et, à travers tout le pays (…). Des entreprises industrielles ont mis en valeur les richesses naturelles du sol. Grâce aux écoles des missions, comme à celles que créèrent les pouvoirs publics, l’éducation de base connaît une extension enviable : une élite intellectuelle a commencé à se constituer que vos universités vont rapidement accroître.  »
– Lumumba, premier ministre de la République du Congo :  » (…) je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez  » ineffaçablement  » gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour les libertés. Car cette indépendance du Congo, (…) nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, (…) une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. (…) une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. (…) Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice ?  »
Patrice Lumumba paiera de sa vie sa volonté farouche d’indépendance vis-à-vis des puissances et des holdings occidentales : dans le cadre d’une opération montée par les services secrets belges et américains, il sera torturé et assassiné le 17 janvier 1961 (1). À sa place, les occidentaux – en l’occurrence la Belgique et les États-Unis – adouberont Mobutu, un dictateur dévoué à leurs intérêts. L’histoire de l’indépendance du Congo constitue un cas exemplaire de la façon dont la plupart des indépendances africaines ont été confisquées par des élites locales vassalisées et des puissances occidentales prêtes à tout pour garder leur mainmise sur les richesses du sous-continent. À l’époque, dans le contexte de la guerre froide, la lutte contre le péril communiste servit de prétexte à l’élimination physique d’un grand nombre de leaders nationalistes africains. De sorte que les indépendances africaines furent, très vite, orphelines des mouvements d’émancipation qui les avaient enfantés.
Les leçons de ténèbres du colonialisme
Lumumba est mort, mais les recherches historiques contemporaines rendent justice à sa vision de l’histoire coloniale. C’est dans l' » État Indépendant du Congo « , propriété personnelle du roi belge Léopold II, que les méthodes de conquête et d’exploitation coloniales ont atteint un degré de brutalité inouï ; au point qu’au début du 20ème siècle, dans la presse internationale, on parle du Congo comme du  » pays des mains coupées « . En effet, Léopold II avait mis en place dans cet immense territoire – 2 345 000 km2 – une économie de pillage qui reposait sur l’usage systématique de la terreur : femmes, enfants, vieillards étaient systématiquement pris en otages, rassemblés dans des enclos animaliers, pour contraindre les hommes actifs à livrer de l’ivoire ou du caoutchouc. En cas de livraison insuffisante, les  » coupables  » devaient être tués. Les milices africaines du roi belge, commandées par des officiers européens, devaient justifier l’usage de chacune de leur cartouche en rapportant la main droite de la personne tuée. De sorte que chaque régiment colonial charriait avec lui, en gage du travail bien fait, des monceaux de mains sectionnées et fumées pour la conservation. C’est ainsi que le Congo devint un vaste camp de travail en plein air, alors même que Léopold II prétendait y accomplir une mission humanitaire. Depuis la Belgique, le monarque orchestrait une véritable campagne de propagande – conférences de presse, édition de livres et de brochures – où la colonisation du Congo était présentée comme le combat héroïque de la civilisation chrétienne contre les pratiques esclavagistes des musulmans… Dans Les fantômes du roi Léopold, l’historien Adam Hochschild estime qu’entre 1885 et 1908, au plus fort de la demande mondial de caoutchouc, ce système colonial a occasionné la mort de près de dix millions de Congolais.
Bien qu’informées des exactions commises, la France, l’Allemagne et l’Angleterre prirent le système léopoldien comme modèle car il permettait, grâce à la terreur, un retour sur investissement rapide et très important. Si l’Afrique Équatoriale Française (AEF) a connu l’une des colonisations les plus violentes qui soit, c’est parce que, sur le modèle du Congo belge, elle fut entièrement soumise au terrible régime des  » sociétés concessionnaires « . En 1905, la dernière mission parlementaire de Savorgnan de Brazza en Centrafrique donna lieu à un rapport très sévère sur les abus criminels du système concessionnaire français :  » (…) une cinquantaine de femmes et d’enfants pris en otage pour contraindre les hommes à récolter le caoutchouc étaient morts de faim en peu de semaines. Brazza concluait à la généralisation, dans la région visitée, de l’enlèvement des femmes comme le complément naturel de toute répression, et le moyen de contrainte usuel pour réquisitionner des porteurs et faire rentrer l’impôt en nature sur les territoires concédés. (…) dans la concession de la Mpoko, en arrière de Bangui, une nouvelle enquête, en 1906-1907, conclut au meurtre prouvé de 750 hommes et probables de 750 autres  » (La HauteSangha au Temps des Compagnies Concessionnaires, Coquery-Vidrovitch). Dans l’entre-deux-guerres, les témoignages d’Albert Londres (Terres d’ébène) et d’André Gide (Voyage au Congo) révélèrent le scandale du travail forcé lié à la construction des chemins de fer. Le Congo-Océan, le chemin de fer français (1921-1934), fut en effet un véritable cimetière pour la main-d’œuvre africaine :  » un mort par traverse « , disait-on.
Le premier génocide du 20ème siècle
Comment expliquer l’hégémonie des sociétés concessionnaires dans les premiers temps de la colonisation ? Essentiellement par un impératif budgétaire : afin de limiter les dépenses de l’État colonisateur, des compagnies privées furent chargées de la  » mise en valeur  » d’immenses territoires – des  » concessions  » -, en l’absence quasiment de tout contrôle administratif. Nouvelles entreprises négrières, les compagnies concessionnaires instituèrent comme mode de gouvernement régulier la chasse à l’homme, le travail forcé, la prise en otage des familles, les massacres de villages entiers pour prévenir les rébellions. C’est d’un long séjour au Congo que Conrad s’inspira pour écrire Au cœur des ténèbres, un témoignage littéraire accablant sur les atrocités et la folie du régime colonial des compagnies concessionnaires. Kurtz, l’un des personnages de ce roman, conclut son rapport sur la mission civilisatrice de l’homme blanc par les mots suivants :  » Exterminez toutes ces brutes !  » Une formule prophétique, puisque quelques années après la publication du roman, le premier génocide du 20ème siècle sera perpétré dans la colonie allemande du  » Sud-ouest africain « , l’actuelle Namibie (cf.  » Qui demande des réparations et pour quels crimes ?  » in Le Livre noir du colonialisme).
En effet, le 2 octobre 1904, le général Von Trotha rédigea l' » ordre d’extermination  » suivant à l’encontre du peuple insurgé des Herero :  » Les Herero ne sont plus des sujets allemands. (…) quiconque nous livre un Herero recevra 1000 marks. Tous les Herero doivent partir ou mourir.  » Des camps de concentration furent construits sur tout le territoire : ils combinèrent, ce qui était inédit, enfermement, travail forcé au bénéfice d’entreprises privées et expérimentations médicales sur les prisonniers. Certaines sociétés, comme la compagnie Woermann poursuivie en justice aujourd’hui par les Herero, allèrent même jusqu’à construire leurs propres camps de concentration. A la différence des camps de concentration mis en place par les Anglais en Afrique du Sud, à la fin 19ème siècle, – à l’intention des Boers (communauté de fermiers blancs afrikaners) et de certaines communautés africaines – les camps où étaient parqués les Hereros avaient clairement une visée d’extermination. En 1911, sur les 80 000 personnes que comptait le peuple Herero, il n’en restait plus que 15 000. Pour réaliser leurs camps de concentration et d’extermination, les nazis s’appuieront sur l' »expérience » acquise au cours du génocide des Herero. Le généticien allemand Eugen Fischer qui procéda à des expérimentations médicales sur le « matériel humain » herero et qui fonda, en 1927, l’Institut allemand d’Hygiène Raciale (Rassenhygien), fut l’un des principaux inspirateurs de l’idéologie d’Hitler. En 1934, Fischer sera chargé de la formation des médecins SS ; un corps d’élite qui se livrera à Auschwitz aux expérimentations médicales les plus sordides. En 1937, le premier programme nazi de stérilisation forcée sera supervisé par Fischer : des centaines de noirs et de métis (enfants d’allemandes et de tirailleurs africains) seront mutilés afin de prévenir tout « abâtardissement » de la race aryenne. Sur la base de ce programme sera lancée, en 1939, l’opération secrète « T 4 » : la stérilisation et l’extermination des malades mentaux, des asociaux et des incurables ; ultime étape avant la « solution finale » (l’extermination totale des Juifs et des tziganes)…
Déshumaniser l' » autre  » – l’esclave, l’indigène, le juif – c’est se déshumaniser soi-même. À l’instar de la philosophe Hannah Arendt (cf. Les origines du totalitarisme II : l’impérialisme), Aimé Césaire a parfaitement formulé l’importance de l’héritage du colonialisme dans la genèse du nazisme :  » Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler (…)  » (in Discours sur le colonialisme).
Les deux âges de la colonisation
L’histoire coloniale européenne comporte deux phases principales :
1. L’âge esclavagiste consécutif aux  » grandes découvertes  » de la fin du 15ème siècle (Amérique, route des Indes par le Cap, etc.). Il s’agit alors d’une colonisation de type mercantiliste (compagnies à charte, monopoles royaux) qui, au travers du  » commerce triangulaire « , contribue à la naissance d’une économie-monde.
2. L’âge impérialiste lié à la révolution industrielle du début du 19ème siècle : la colonisation permet d’assurer un accès privilégié aux matières premières et un débouché aux produits industriels. L’impérialisme colonial apparaît alors comme un stade de développement du capitalisme.
L’Afrique a été le seul continent touché par ces deux types de colonisation : des traumatismes dont elle porte encore aujourd’hui les séquelles. Il faut avoir à l’esprit qu’au milieu du 19ème siècle, lorsque la conquête de l’Afrique débute, la traite atlantique a déjà vidé ce continent d’au moins 15 millions d’habitants. Ainsi, à la différence de la colonisation de l’Asie ou de l’Océanie, la colonisation de l’Afrique a pour préalable la traite négrière et l’esclavage des déportés africains dans les colonies des Amériques et de l’Océan indien. D’ailleurs, c’est à partir de leurs forts et comptoirs négriers, établis depuis plusieurs siècles sur la façade atlantique du  » continent noir « , que Portugais, Français et Anglais se lanceront, les premiers, à la conquête de l' » Afrique intérieure « .
La  » question noire « 
Quelques années avant la conférence de Berlin (1885), où les puissances européennes procédèrent au partage de l’Afrique, Victor Hugo prononça un discours appelant à la conquête de terres africaines perçues comme sans histoire et sans peuples :  » Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham – l’Afrique. (…) L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire. (…) Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? À personne.  » Quand Hugo fait référence à  » Cham « , il évoque, sur un mode métaphorique, les traites négrières arabe et européenne auxquelles furent soumises, des siècles durant, les sociétés africaines. Il faut savoir que les théologiens européens justifièrent l’esclavage des Africains en recourant au mythe de Cham ; le fils de Noé condamné à l’esclavage perpétuel pour avoir vu la nudité de son père. A partir du milieu du 16ème siècle, dans les discours des esclavagistes européens, la noirceur de la peau des  » nègres  » (espagnol  » negro  » : la couleur noire) renvoie à la noirceur de leur âme : elle est l’indice de leur damnation et donc de leur condamnation à l’esclavage de génération en génération. Il n’est donc pas étonnant qu’aux premiers temps de la conquête coloniale, vers 1850, le terme  » Afrique  » ait été synonyme de terre d’esclavage. Sous la statue équestre de Léopold II qui trônait devant la gare de Léopoldville (Kinshasa), on pouvait lire la devise suivante :  » Ouvrir la terre aux nations « . Au regard des Européens, l’Afrique ce n’était pas des sociétés, mais de la terre : une terre qui n’appartenait à personne puisque peuplée de sauvages et d’esclaves…
Afin de se déprendre de ce type de représentations, que l’on retrouve dans certains discours contemporains (cf. discours de Dakar de Sarkozy), il est indispensable de rappeler quelques données historiques fondamentales. Dans les civilisations antiques, le statut d’esclave ne dépendait ni de la  » race  » – notion qui n’apparaît qu’au 18ème siècle dans le discours des naturalistes – ni de l’appartenance à un peuple. Étaient réduits en esclavage les captifs de guerre, les personnes ne pouvant régler leurs dettes et certains criminels. La marque de l’esclave, c’était le stigmate (grec stigma), une marque corporelle – imprimée au fer rouge ou tatouée – qui exhibait la déchéance de celui qui la portait. Dans l’empire romain, la majorité des esclaves étaient issus des  » peuples barbares  » de Germanie, de Gaule ou encore du Caucase. Le fait d’être blond ou d’avoir les yeux bleus ne constituait en rien un indice de supériorité. Avec la mise en place des plantations esclavagistes dans les Amériques, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un système d’exploitation va associer à une  » race  » la condition d’esclave. Seuls les membres de la  » race nègre  » pourront désormais être asservis. De sorte que la  » peau noire  » deviendra le stigmate, le symbole même de la condition d’esclave. Le Code Noir de 1685, le code régissant l’esclavage dans les colonies françaises, fait du système esclavagiste le premier système de ségrégation raciale. Car ce n’est plus seulement l’individu esclave qui est  » stigmatisé  » et mis à l’écart de l’humanité, mais sa  » race  » entière… Ce que Montesquieu a analysé avec justesse :  » (…) chez les modernes le fait immatériel et fugace de l’esclavage se combine de la manière la plus funeste avec le fait matériel et permanent de la différence de race. Le souvenir de l’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage.  » Ainsi le racisme moderne – le fait d’établir une hiérarchie des  » races  » – est, en grande partie, un produit de l’esclavage atlantique.
Le  » noir  » est une construction coloniale, un terme qui naît de la pratique esclavagiste : il procède de la réduction de peuples entiers à la couleur de leur peau. La réduction de l’Africain au  » nègre  » constitue déjà en soi une forme d’animalisation. En général, seuls les animaux sont désignés par leur pelage. Dans les champs de coton, de l’aube au crépuscule résonnait le mot  » nègre « , un mot qui  » dénigrait  » au sens propre – du latin denigrare : noircir, salir – tous ceux qu’il désignait. Le nègre, c’était la bête de somme, l’Africain dont on avait raturé le nom pour y substituer les initiales du maître : des lettres gravées au fer rouge à même la peau de l’esclave. Entre le maître et son esclave s’établissait de la sorte une distance infranchissable – celle qui sépare l’homme du bétail qu’il marque.
Naissance d’une conscience africaine au sein de la  » diaspora noire « 
Avant la colonisation, les peuples d’Afrique n’avaient pas le sentiment d’appartenir à un ensemble commun. Paradoxalement, ce fut dans l’expérience de l’esclavage que ceux qu’on appelait désormais les  » noirs  » développèrent le sentiment de l’africanité. C’est en effet au sein de la diaspora  » noire  » des Amériques que le mot  » Afrique  » reprit un sens positif. Pour les  » Afro-américains « , l’Afrique représentait en effet la  » terre des Ancêtres « , une terre qu’ils invoquaient dans leurs religions syncrétiques (santeria, vodou, candomblé, etc.) sous des noms divers : Guinée, Angola, Kongo, Shanti. Voilà pourquoi l’Afrique constitua la source d’inspiration majeure des résistances culturelles à l’esclavage. Par  » résistances culturelles  » (2) il faut entendre des rythmes, des danses, des chants, des cultes réinventés par les esclaves à partir de fragments, transmis à l’insu des maîtres, de cultures africaines. Si l’Occident a asservi les Africains déportés au  » Nouveau monde « , en retour il s’est littéralement  » africanisé « ,  » créolisé « ,  » métissé « . Les formes culturelles inventées par les  » nègres « , en riposte à l’esclavage, n’ont cessé en effet de se disséminer, donnant lieu à de multiples avatars : richesse des langues et gastronomies créoles, envolées des negro spirituals, jam sessions du jazz, art de l’esquive de la capoeïra, joutes verbales du rap, mystique panafricaine du rastafarisme, etc. Les esclaves et leurs descendants ont ainsi remporté une magnifique revanche sur les sociétés dont ils étaient exclus en leur imposant, peu à peu, l’empreinte de leur spiritualité.
D’une certaine façon, c’est sur le continent américain que la conscience africaine est née, dans le rapport à une origine à la fois perdue et désirée. C’est d’Haïti, des États-Unis, de la Jamaïque, de Trinidad que s’élevèrent les premières voix panafricaines proclamant l’unité des peuples africains à travers leur dispersion outre-atlantique. Certains valorisaient l’antiquité des civilisations africaines (royaumes et empires de Nubie, d’Égypte, d’Éthiopie, du Mali, d’Ashanti, etc.), d’autres allaient jusqu’à prôner le retour des anciens esclaves dans les terres ancestrales d’Afrique. À partir surtout du 19ème siècle, il y eut d’importants mouvements de retours de descendants d’esclaves en Afrique, en particulier en Sierra Leone, au Liberia, en Angola. Par les idées d’émancipation qu’ils véhiculaient avec eux, les Afro-américains contribuèrent fortement à l’émergence d’une conscience africaine et de mouvements d’émancipation africains. Il n’est donc pas étonnant que ce soit aux États-Unis que Kwame Nkrumah, le premier leader africain à obtenir l’indépendance d’une colonie (Ghana 1957), se soit initié au panafricanisme – à travers notamment la fréquentation de penseurs afro-américains tels que W.E.B Du Bois (3). D’ailleurs, dans sa lutte pour l’indépendance de la Gold Coast, Nkrumah reprendra les méthodes de désobéissance civile mises en œuvre aux États-Unis par le Mouvement des droits civiques afro-américain.

À suivre…

1. cf. L’Assassinat de Lumumba, Ludo De Witte, éd. Karthala, 2000.

2.  » Negros cimarrones  » : résistances culturelles et sécession en terre d’esclavage, Dénètem Touam Bona, http://www.africultures.com

3. Avec George Padmore, il organise en 1901, à Londres, la première conférence panafricaine. De 1919 à 1945, Du Bois organisera cinq congrès internationaux panafricains à Paris, Londres, Lisbonne, New York, Manchester. Jomo Kenyatta (président du Kenya en 1964) et Kwame Nkrumah (premier ministre du Ghana en 1957) étaient présents au Congrès panafricain de 1945, à Manchester… Son œuvre la plus connue : Les âmes du peuple noirversion remaniée d’un texte écrit pour le RITIMO///Article N° : 9554

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Les images de l'article
Habitants mutilés du Congo léopoldien. Photo prise vers 1905. © toutes photos suivantes DR
Hereros rescapés du génocide. Photo de 1907, auteur inconnu.
Troupes allemandes combattant les Herero et les Nama. Peint en 1904 par Richard Knötel (1857-1914).




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