Utopies métisses

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 » Le labyrinthe du métis est celui de tous les hommes « 
Octavio Paz

Depuis une décennie, la notion de métissage culturel connaît un succès qui mérite qu’on s’y arrête. Dépassant largement son champ à l’origine biologique, le métissage est devenu un concept vendeur, notamment pour qualifier une génération postcoloniale d’artistes africains qui puisent tout autant dans les cultures africaines qu’occidentales. Mais que véhicule exactement cette expression ? Le terme même de métissage est-il valide lorsqu’il s’applique au domaine culturel ?
C’est à un examen critique de cette notion racialiste que convie ce dossier. En donnant la parole non seulement à des sociologues et des anthropologues spécialistes de cette question mais aussi à travers des interviews et des témoignages d’artistes. Car derrière le concept à la mode, que trouve-t-on ? Bien souvent un flou théorique et sémantique, une métaphore ambiguë qui postule le contraire de ce qu’elle symbolise.
L’anthropologue Jacques Audinet a été l’un des premiers à relever les paradoxes du métissage culturel. Car tout en indiquant un mélange, cette notion n’évoque-t-elle pas l’idée que les cultures seraient à l’origine distinctes et pures ? Derrière la théorie du métissage, affirme Jean-Loup Amselle, il y a le fantasme de la pureté des races comme des cultures.
Une notion piège
Pourtant, on le sait, parler de  » race  » est aujourd’hui absurde et scientifiquement erroné. Les termes  » hybride « ,  » métis  » et  » métissage  » se révèlent donc biologiquement infondés. Depuis ses origines, l’Histoire de l’humanité est celle d’un métissage ininterrompu.  » Nous sommes tous les métis de quelqu’un  » résume le biologiste Jacques Ruffié. Alors pourquoi continuer d’employer une notion que l’on sait fiction ? Parce qu’à défaut d’être scientifique elle demeure historique et que l’idée de  » race  » représente l’un des constituants majeurs de la pensée et de la culture occidentales. On la retrouve dans la quasi-totalité des idéologies, philosophies, sciences et politiques de l’Occident sur près d’un millénaire.
La notion de métissage est donc liée à une histoire spécifique : celle de la rencontre des cultures dans le choc colonial, l’esclavage et la discrimination, en Afrique et aux Amériques. Elle témoigne de la partition humaine mise en place par le système esclavagiste, construite sur les contraintes du travail et de l’ordre colonial comme sur les nuances de couleur de la peau.
Le terme  » métis « , qui vient du latin mixtus signifiant  » mélangé « , apparaît pour la première fois au 15ème siècle, en espagnol et en portugais (mestizo), dans le contexte de la conquête des Amériques. En latin,  » mixtus  » et  » hybrida  » proviennent du même radical qui désigne des êtres surnaturels ou monstrueux ( » hybrida  » vient de  » hubris « , en grec,  » le viol  » ou  » le désordre « ). Puis la notion se forme dans le champ de la biologie pour désigner les croisements génétiques et la production de phénotypes, c’est-à-dire de phénomènes physiques et chromatiques (couleurs de peau) qui serviront de supports à la stigmatisation et à l’exclusion.
Ce dossier se compose de deux parties principales. La première aborde le métissage en Afrique sous les angles historique et sociologique. Peu d’ouvrages ont été consacrés aux divers aspects de cette question sur le continent noir. C’est pourquoi chacune des contributions rassemblées ici nous paraît particulièrement précieuse. Qui connaît la politique d’ostracisme qui frappait les enfants métis sous la colonisation française comme le raconte Sarah Bouyain ? Ou l’odyssée des métis afro-brésiliens dans le Golfe du Bénin au 19ème siècle ? Historiquement, les métis ont toujours eu un statut ambigu, prisonnier de préjugés contradictoires. La passionnante enquête sociologique de David Guyot sur le statut des métis au Togo se révèle à ce titre fort éclairante : davantage qu’une identité homogène, être métis s’avère en fait une qualité sociale prenant en compte différents critères : des compétences culturelles aux caractéristiques corporelles en passant par le nom patronymique.
Quant à l’Afrique du Sud, où l’apartheid fit officiellement des métis une catégorie sociale distincte, ils y souffrent plus qu’ailleurs d’être « perçus comme n’étant ni Noirs, ni Blancs, bien qu’ils soient les deux », selon les mots de J.M. Coetzee, Prix Nobel de littérature.
Le rôle précurseur des artistes
Le métissage reste un sujet délicat, mal accepté, en Afrique. Est-ce parce qu’il fonde culturellement la modernité du continent, qu’il est intrinsèquement lié à son histoire coloniale ? Si l’Afrique fascine en effet par sa capacité à synthétiser des éléments lointains et à créer de nouvelles formes, comme c’est le cas avec les langues, il y existe aussi des phénomènes de rejet du métissage, comme à la Réunion et dans bien d’autres pays en proie à la xénophobie et au repli identitaire.
En ce sens, la question du métissage se pose de façon urgente et cruciale en Afrique. Face à des sociétés encore sous le trauma colonial, au cœur d’une diversité culturelle vertigineuse, comment penser, assumer une nouvelle relation au monde ? Forger des identités dynamiques, ouvertes, décomplexées, ni afrocentrées ni calquées sur le modèle occidental ? Autant de questions sur lesquelles se penche le sociologue Francisco d’Almeida depuis des années et dont il nous livre des pistes de réflexion.
Dans cette quête d’identités nouvelles, les artistes jouent un rôle précurseur. La seconde partie du dossier leur est consacrée. Elle met en lumière la condition encore douloureuse, victime de doubles préjugés, des artistes biologiquement métis, tels les plasticiennes Ingrid Mwangi et Diagne Chanel, la comédienne Yasmine Modestine ou les jeunes écrivaines Leone Ross, Zadie Smith et Ranya ElRamly. Seul l’auteur Henri Lopès, qui a été l’un des premiers à faire du métissage africano-européen un thème littéraire, semble aujourd’hui en paix avec son identité.
Si tous les artistes contemporains africains se reconnaissent culturellement métis, la plupart ont désormais tendance à refuser cette étiquette, tel le danseur-chorégraphe Seydou Boro ou les cinéastes de la Guilde africaine. Pour eux, comme pour la réalisatrice française Claire Denis, le métissage est encore  » un concept qui asservit « . On pourrait entendre  » qui a servi « , qui fut utilisé dans le contexte colonial. Comment pourrait-il s’émanciper de son histoire ? Servir à penser autrement : l’autre et le soi ?
Une pensée de la transformation
Le métissage culturel nous renvoie bien à une dimension politique. Certes, il peut être simple alibi, phénomène de mode en phase avec la doctrine mondialiste, qui pose en réalité la continuation du choc colonial et la hiérarchie des cultures qui va avec, comme le démontre Jean-Louis Sagot-Duvauroux. En voulant masquer la violence inhérente aux rencontres des cultures, et en en faisant un mélange facile et aseptisé, il nie la dimension politique des relations humaines. Contrairement à ce qu’il stipule, il maintient une conception essentialiste des identités comme cela a pu être le cas pour la danse africaine contemporaine.
Mais le métissage peut aussi être porteur d’une nouvelle pensée. Permettre d’appréhender la réalité humaine à partir de la différence et de la diversité. Les penseurs antillais de la mondialité (Edouard Glissant) et de la diversalité (Patrick Chamoiseau) ont déjà beaucoup œuvré en ce sens à la suite de philosophes tels que Gilles Deleuze et Félix Guattari. Leur apport nous apparaît tout à fait essentiel.
Une théorie renouvelée du métissage contribue à la construction de ce nouvel imaginaire humain. Des anthropologues et linguistes français tels Serge Gruzinski (1), François Laplantine et Alexis Nouss (2) s’y emploient.
Processus ambigu, éphémère et instable par nature, le métissage n’est plus seulement perçu comme héritage mais surtout comme création d’une voie nouvelle. Une troisième voie qui permet de reposer à tous la question de l’individu. De reconnaître l’altérité en soi-même.
 » Le métissage n’est pas  » ergon  » (produit constitué, résultat, résultante) mais  » energeia  » (activité en train de se réaliser et qui nous échappe en partie). Il n’est pas conquête ni retour, mais détour, pas accord mais écart (…). Il ne peut surgir qu’à partir du moment où l’on reconnaît tout ce que l’on doit aux autres (…) « , écrivent Alexis Nouss et François Laplantine (3).
Pensée subtile de l’entre-deux et de la multiplicité du soi, mais aussi de la relation et de la transformation, cette théorie fonde une nouvelle  » politique de l’identité « . Comment vivre  » égaux et différents  » aux plans culturel, social ou politique ? En Afrique, en Europe comme ailleurs. C’est à cet idéal – cette utopie diraient certains ! – que la pensée métisse entend répondre.
A rebours du discours politiquement correct, ce dossier propose donc une relecture de la notion de métissage qui sorte des identités racialistes et ne se réduise pas à un dialogue biaisé Nord-Sud.

1. Voir Serge Gruzinski, La Pensée métisse, Le Seuil, Paris,
2. Alexis Nouss, linguiste, et François Laplantine, anthropologue, ont écrit ensemble plusieurs ouvrages sur le métissage. Ils travaillent à fonder une théorie de la pensée métisse. Voir leur Dictionnaire du métissage (Pauvert, Paris, 2001) et Le Métissage (coll. Domino, Flammarion, Paris, 1997).
3. Alexis Nouss et François Laplantine, Dictionnaire du métissage, Pauvert, Paris, p. 443.
Un grand merci aux photographes Catherine et Bernard Desjeux ainsi qu’à Antoine Tempé pour la superbe iconographie de ce dossier.///Article N° : 3767

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