Vauxhall, tableau du tout-monde

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Vauxhall, premier roman de l’écrivain londonien d’origines irlandaise et nigériane, Gabriel Gbadamosi, se lit comme on regarde un tableau.

Portrait du quartier de Vauxhall dans les années 60-70, situé à Londres, tout près de Big Ben, le roman nous le donne à voir, à habiter, par les yeux de son jeune narrateur. C’est d’ailleurs l’une des prouesses stylistiques du roman : passer par le filtre du regard de cet écolier, nous faire épouser sa vision. Une vision d’une netteté incroyable tant les descriptions et le récit des actions des protagonistes se veulent précis, confinant à l’exhaustivité, tout en adoptant une focalisation de type externe qui ne nous donne les clés de compréhension des situations qu’au fur et à mesure de leur découverte par le garçon. Cette écriture très suggestive, laisse une grande place à l’activité du lecteur qui peut investir les lieux (qui ne sont précisés quant à leur localisation exacte, qu’assez tardivement dans le roman), tout comme l’identité du jeune garçon et de ses origines, découvertes, elles aussi par touches impressionnistes, au gré des agressions extérieures. Une extraordinaire tension peut naître alors de l’écriture du texte. C’est un récit au passé, mais nullement marqué par les effets de double registre qui seraient le fruit du regard rétrospectif d’un adulte. Nous sommes, littéralement, ce jeune garçon, ni tout à fait candide, ni tout à fait lucide, qui découvre, en nous ouvrant lui-même la porte de ce quartier enclavé, un monde à part, mais à part entière.
Vauxhall est en effet un monde où fourmille la vie, une vie faite de débrouille, souillée de misère, mais qui résiste à l’appel de la mort qui l’encercle de toutes parts. Dès les premières pages, le suicide d’une voisine plante le décor. L’hôpital est également un spectre omniprésent. La violence, celle des bagarres d’école, celle de la rue, et celle, plus profonde encore de l’exclusion, liée aux origines et à la couleur de la peau, s’abat sur les jeunes gens, comme les incendies, les rats, la démolition et l’expropriation qui menacent ce quartier si convoité, au cœur de Londres. Pourtant Vauxhall résiste, à l’image de la danse insouciante du protagoniste et de sa mère dans la salle de bains de la cour. Et le roman croque d’ailleurs, comme un gage d’éternité, les derniers instants de ce monde, avant le déménagement forcé de la famille.
Les couleurs rajoutent à la dimension picturale de l’œuvre, du rouge-orangé des incendies, aux bleus qui meurtrissent les peaux, tout comme les bribes de paroles rapportées au discours direct ajoutent à son impressionnisme. Impossible dès lors d’embrasser d’un seul coup d’œil ce tableau et sa kyrielle de détails, tout comme il est impossible de résumer le monde paradoxal qu’il met en scène. Entre élans solidaires (incarnés par Mr. Adebisi, par l’attrait du narrateur pour Emily, traitée de « Romanichelle »), et dureté des conflits au sein de la fratrie, à l’instar aussi du couple de parents qui se déchire pour mieux se réconcilier ; entre insouciance (le pacte de sang avec Brian) et découverte du racisme (le narrateur régulièrement traité de « Nègre » alors qu’il n’a pas conscience d’être métis), quête effrénée d’amour et peur paralysante, Vauxhall est le terrain de toutes les expériences, de tous les sentiments mêlés, de toutes les pulsions de vie comme celui des pulsions de mort. Difficile pour autant de réduire ce roman à un roman d’apprentissage et de formation. Le quartier et sa destinée semblent importer davantage que celle du narrateur. Le spectateur, placé devant ce tableau, ne peut que renvoyer dos à dos discours angéliques et misérabilistes. Il est face à un monde total et se laisse happer par le tourbillon des chapitres, la force de l’énonciation et du point de vue adopté. S’il y a formation, c’est donc bien du côté du lecteur/spectateur qu’il faut la trouver : ce monde qui se présente comme un monde en marge, un monde de la marge, même, c’est bel et bien le nôtre dans toute sa beauté et son injustice.

Vauxhall de Gabriel Gbadamosi. Traduit de l’anglais par Elisabeth Gilles. Zoé Editions, Aout 2015///Article N° : 13228

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