Venus

De Suzan Lori-Parks

Vénus, une descente en vrille dans la galerie des horreurs de l'âme humaine….
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Comment raconter l’histoire de la Vénus Hottentote, histoire d’exhibition, de fascination, histoire de hiérarchie raciale, histoire de misogynie où racisme et sexisme se répondent, histoire d’altérité où l’anthropologie se fait cirque et le cirque expérience scientifique, histoire où le sadisme quitte l’alcôve et convoque cage et projecteurs pour mieux arracher les plumes de l’oiseau exotique… L’auteur africaine-américaine Suzan Lori-Parks n’a pas choisi d’en faire une tragédie, ni un drame historique, mais une farce composite et gigogne où se télescopent music-hall, drame bourgeois, vaudeville, enquête criminelle, pour que ressortent d’autant mieux les mesquineries de l’âme humaine par des effets de diffraction et de contrepoint. Cristèle Alvès Meira qui vient de monter le texte au théâtre de l’Athénée, en mars 2010, met en scène une galerie des horreurs à la Tod Browning. Mais les  » Freaks  » ne sont pas là où on les attend et le drame qui se joue donne à voir en miroir la difformité des âmes au lieu de flatter notre curiosité et d’exhiber des corps. Le parti pris de mise en scène repose sur les images de foire, mais ce sont les pulsions, les désirs, les concupiscences qui se font phénomènes. Aussi fallait-il une distribution d’acteurs jouant leur rôle comme des athlètes de cirque, funambules ou voltigeurs de l’âme humaine. Gina Djemba donne de sa personne pour jouer une Venus drôle et sensuelle, toute en rondeurs et en clowneries ; Cédric Appietto, la mère montreuse de phénomènes, joue sur la corde un androgyne infirme, marâtre et maquerelle à souhait, tandis que Laurent Fernandez incarne un savant fou à la noble barbe fleurie,  » baron docteur  » un tantinet pervers, Marquis de Sade aux obsessions anthropologiques de boudoir, pris en étau entre ses ambitions scientifiques et ses pulsions sexuelles. Dans le beau théâtre à l’italienne de l’Athénée, Cristèle Alvès Meira parvient à faire surgir le monde de la foire : tournette, cordages et voilures de chapiteau tout en transparence, décor de jungle à la Douanier Rousseau et baroquisme extrême d’une Venus sculpturale aux fesses d’or et emplumée comme une autruche des Folies Bergère. Il y a aussi le Noir déterreur de cadavres aux allures de Jim Crow auquel Julien Béramis prête ses traits et sa voix inquiétante et le chœur des Anatomistes (Céline Fuhrer, Mickaël Gaspar et Xavier Legrand) tour à tour hommes araignée, contorsionnistes, lilliputiens fantomatiques, marionnettes géantes ou corps démantibulés qui convoquent drôlerie et univers de vaudeville.
Au cœur de la pièce : la question du regard et de l’impossible sépulture de celle à qui la science n’accorda pas de funérailles, pas d’accompagnement mortuaire, celle dont elle fit au contraire un fantôme de musée livré à la curiosité des visiteurs, remettant ainsi en cause non pas l’humanité de l’impudique Vénus, mais la nôtre ! Cristèle Alvès Meira a travaillé le renversement de la monstruosité en nous précipitant dans le théâtre de Méliès et sa magie des images, ses prestidigitations, ses trompe-l’œil, ses mises en abyme, et en nous faisant partager un cabinet de curiosités cauchemardesque, avec squelette facétieux, tête qui vole, ventre qui s’ouvre, corps qui rapetissent, œil cloné à l’infini et paupières qui clignent et se démultiplient, envahissant la scène.
La pièce de Suzan Lori-Parks s’éloigne délibérément de l’histoire authentique pour aborder l’aventure de celle qui s’appelait Saartji Baartman et qui incarna  » La Vénus Hottentote « , comme un drame bourgeois vu à travers le prisme vertigineux du music-hall, miroir déformant qui dénonce les travers de la société de consommation capable de sacrifier un être humain sur l’autel de la fortune, qu’elle soit commerciale ou scientifique. Les deux frères anglais, comme la mère montreuse de monstres et enfin le savant ont tous la frénésie de la réussite financière ou professionnelle, tous utilisent Saartji en niant sa réalité humaine, tous prétendent avoir de l’inclination pour elle, presque une certaine tendresse, la tendresse que l’on a pour un animal. Autour de ses fesses en or, ils ont creusé une tombe sans sépulture, une tombe qui n’était qu’un lit d’exhibition-prostitution où elle s’enfonce en buvant l’élixir de la mort tout en se poudrant le visage dans les plumes du plaisir et en croquant des bonbons en chocolat. Cette descente aux enfers étourdissante est menée sans roulement de tambour, mais l’accélération de la tournette qui fait perdre toute notion du temps et de l’espace nous embarque dans le train fantôme d’une dégringolade en vrille dans la galerie des horreurs de l’âme humaine.
Belle jeune femme aux formes généreuses et au postérieur des plus galbés, née dans la région du Cap en Afrique du sud et appartenant au peuple des Khoï-Khoï, Saartji, alors modeste servante chez un colon hollandais, attira l’attention de deux aventuriers anglais qui, autour des années 1810 la persuadèrent de venir en Angleterre pour jouer  » les Princesses qui dansent  » et  » se faire un pactole « . La jeune et naïve hottentote suivit les deux escrocs et se retrouva à Londres, clou d’une attraction minable sous un chapiteau miteux avant de faire l’objet d’un procès pour outrage aux bonnes mœurs et de finir entre les mains expertes d’un savant qui nourrit pour elle une passion coupable. La Venus de Suzan Lori-Parks vit une aventure sans doute bien plus glamour que celle qui fut la vraie vie de Saartji Baartman telle que nous la raconte notamment Gérard Badou dans son enquête historique (1), mais la dramaturge américaine en fait une figure emblématique au destin tragique comme Eléphant man. À travers le personnage du Noir déterreur de cadavres, personnage qui ramène à l’histoire et brandit  » les pièces à conviction  » tout en actionnant les machines du théâtre, elle interroge la mémoire de cette histoire oubliée, enfouie, déformée recyclée, caricaturée… et dont les traces archéologiques laissées dans les journaux, dans les documents de justice, témoignent d’une réalité qui nous apparaît aujourd’hui surréaliste, alors qu’il faut pourtant bel et bien regarder en face si l’on veut déjouer les travers de l’âme humaine et comprendre les siècles d’exploitation de l’homme par l’homme qui marquent encore en profondeur les descendants de la traite négrière et de l’esclavage.

1. Gérard Badou, L’Enigme de la Vénus Hottentote, Paris, JC Lattès, 2000Au théâtre de l’Athénée du 11 au 27 mars 2010
Venus de Suzan Lori-Parks
Mise en scène : Cristèle Alvès Meira
Dramaturgie : Valérie Maureau
Avec Gina Djemba, Cédric Appietto, Julien Béramis, Laurent Fernandez, Céline Fuhrer, Mickaël Gaspa, Xavier Legrand
Scénographie et prothèse : Yvan Robin, Costumes : Benjamin Brett et Marine Demoury
Lumières : Laïs Foulc
Vidéo : Julien Michel
Univers sonore : Mati Diop
///Article N° : 9395

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Les images de l'article
Le Noir déterreur de cadavres (Julien Béramis)
La Mère montreuse de phénomènes (Cédric Appietto)
La Venus Hottentote en autruche de foire (Céline Fuhrer, Mickael Gaspa, Xavier Legrand)
Autruche des Folies-Bergère sur la tournette
Le lit-tombe, le Chœur des anatomistes et le Baron docteur (Laurent Fernandez)
La mort de Vénus sous les scrutateurs (Gina Djemba)




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