Vers la transcendance

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Derrière l’exil se profile l’ambiguïté de l’authenticité, ce qui ne va pas sans fausser le débat ! Autour de l’origine s’érigent une série de normes qu’il s’agira de pulvériser…

C’est ici que l’exil est plus en fleurs
C’est ici que le soleil est plus patient
C’est ici que je partirai plus vif
à l’assaut d’autres saisons fécondes.
Tchicaya U Tam’si

Il ne serait pas vain de poser la question de l’exil de l’écrivain (nous ne retiendrons dans les définitions possibles que l’idée de déplacement de personne) à la lumière de la solidarité existant entre la notion de littérature et celle d’origine, car elle suscite de multiples questions dont la moindre n’est pas, s’agissant de la littérature africaine, celle qui s’interroge sur l’authenticité d’une oeuvre construite et publiée en dehors du pays d’origine de l’auteur.
La question prend la forme de doutes émis sur l’opportunité de parler de l’Afrique. Certains disent présenter l’Afrique, alors qu’on est loin des réalités économiques, politiques, sociales qui en constituent le quotidien.
Notons, avant d’aller plus loin, la supposition qui préside à cette manière de poser le problème : les écrivains africains parlent de l’Afrique. Un glissement s’opère de cette supposition vers une obligation, elle aussi sous-entendue : les écrivains africains doivent parler de l’Afrique. Et à partir de cette injonction déguisée en présupposé théorique se constitue un discours critique qui ne discute pas ses prémisses. Ainsi, comme le souligne Sony Labou Tansi, il n’est pas de discussion sur la littérature africaine sans que soit évoqué  » le paradoxe d’être édité ailleurs que chez soi « . Ce à quoi il répond :  » Je suis partout au monde chez moi, hélas.  »
Mais il faut plus qu’une pirouette universaliste, aussi poétique soit-elle, pour dépouiller la question de l’importance qu’elle s’accorde. Si on s’y attarde un instant, on ne manquera pas de voir qu’elle n’est pas indissociable d’un certaine façon de concevoir les rapports entre littérature et origine, et qui autorise par exemple un critique à produire des énoncés comme « public de coeur » et « public de raison ». Le public de coeur étant le lectorat du pays d’origine de l’auteur et le public de raison la clientèle occidentale dont les attentes ne peuvent que gauchir l’oeuvre, la menacer d’extraversion, la pousser vers les envies exotiques de l’acheteur. Outre que l’affirmation selon laquelle la recherche d’exotisme suffit à caractériser tout lecteur non-africain d’auteurs africains est une pétition de principe, la mise en oeuvre, dans l’analyse, de paramètres comme « public de coeur » et « public de raison » comporte le danger de figer une partie du lectorat dans une altérité irréductiblement close. Et dans la même logique, elle assigne à toute oeuvre, avant même sa constitution, un public originel, garanti, de coeur.
A cette étape s’impose une première conclusion : si l’on parle tant de ce paradoxe signalé par Sony Labou Tansi, et dont nous venons d’analyser un des avatars, c’est qu’on se fonde sur une vision de la littérature qui voudrait que son lien avec l’origine soit qu’elle en exprime une sorte de vérité essentielle.
Revoici la question de l’authenticité, reposée sous l’angle de la surdétermination de l’origine : une doctrine qui voudrait que la littérature soit l’expression d’une sensibilité partagée avec la tribu, ou qu’elle tienne dans le cadre des valeurs que l’on voudrait voir triompher à l’intérieur de son groupe d’origine. Ainsi, l’authenticité d’une oeuvre serait à la mesure de la résonance qu’elle aurait au sein de la communauté originaire de son auteur. Rien n’est moins vrai. A commencer par l’idée d’une surdétermination de l’oeuvre par un contexte culturel initial. Car s’il est vrai que toute oeuvre littéraire porte la trace du moule culturel d’où l’auteur est issu, il n’en demeure pas moins vrai que l’acte d’écrire est un effort toujours tendu vers la rupture d’avec le conditionnement initial. José Angel Valente :  » La forme advient par le déconditionnement radical du mot.  » Cette expérience de l’écriture est aussi déconditionnement de soi, mise à l’épreuve permanent de l’image de soi dont nous avons hérité, des discours fondateurs qui nous ont collectivement structurés. Ce faisant, nous refusons toute figuration sécurisante de nous-mêmes comme transparence et évidence. En ce sens l’exil est au coeur de l’acte d’écrire.  » Se délivrant de l’origine donnée et de la communauté originaire, l’écrivain se destine l’espace d’un désert plus originel où il peut laisser libre parcours à son imagination. Toutes les grandes expériences de la littérature témoignent de la mise en oeuvre de cette supposition… Chacun peut y aller de sa supposition pour n’importe qui d’autre qui veuille bien à travers le geste d’ouvrir le livre, accueillir la demande de l’origine pulvérisée, et ainsi de roman en roman, se multiplient les récits d’exils singuliers, l’amoncellement des débris du foyer unique éclaté. C’est la grande supposition que la littérature soit le fracas de l’origine qui la rend si menaçante.  » Fethi Benslama trouve, à mon sens, les mots justes pour désigner ce que personnellement j’ai vécu comme une invitation en littérature, c’est-à-dire une invitation au-dehors avec ce sentiment de défi qui l’accompagne :  » Sors si tu es un homme.  » Un appel que j’ai entendu à la lecture de Les âmes mortes de Nicolas Gogol, l’Aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane, l’Attrape-coeurs de Salinger… Un appel que j’entends aujourd’hui encore quand, à la lecture d’un livre, je me découvre soudain à distance de ce dont je me croyais familier.
Pour ce qui est de l’exil géographique, les souffrances du moi social de l’écrivain exilé sont de même nature que celles de l’ingénieur ou du boulanger exilés. Et il n’y aurait là rien à souligner s’il n’y avait comme une possibilité d’éprouver physiquement ce que vit déjà l’écrivain sur un plan symbolique. Et les bouleversements qui l’attendent et qui peuvent parfois aller jusqu’au changement de langue d’écriture sont autant d’épisodes d’une aventure qu’il a depuis longtemps commencé sous d’autres formes.  » Toi, tu habites le Congo ; moi le Congo m’habite.  » C’est la réponse que donne Tchicaya U Tam’si à un Henri Lopès lui demandant pourquoi il ne rentrait pas chez lui. On peut imaginer Tchicaya U Tam’si en écrivain voyageur, même s’il ne s’inscrit pas dans cette tradition, même s’il n’a pas écrit de récits de voyage. Mais il a compris ce que Sony Labou Tansi appelle la transcendance et qu’il définit comme l’art de tourner le dos à soi.

Kossi Efoui, né en 1962 à Anfouin (Togo), est titulaire d’une maîtrise de philosophie obtenue à l’Université du Bénin (Togo). En 1989, il reçoit le Grand prix Tchicaya U Tam’si du concours théâtral interafricain pour sa pièce Le Carrefour.
Auteur de plusieurs pièces de théâtre, dont Que la terre vous soit légère, il vit aujourd’hui à Paris. La Polka (Le Seuil 1998) est son premier roman.///Article N° : 662

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