Vers le sud

De Laurent Cantet

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Haïti, fin des années 70. Le pays caribéen vit sous le joug et la terreur du dictateur Duvalier,. Trois femmes blanches. Sue, Ellen et Brenda, toutes trois issues du monde occidental, d’une société plus ou moins démocratique. Elles ne sont plus toutes jeunes et possèdent un atout considérable : elles sont riches ! En face d’eux, Legba. Il est mystérieux, puissant et très beau. Ils sont nés pour s’entendre. Et puis Legba les obligera à prendre un raccourci afin de mieux les envoûter. Une route qui les mènera – très logiquement – vers le sud. Une route sans issue !
Auteur de deux films remarqués, centrés sur les violences sociales (le travail dans le très beau Ressources Humaines et le chômage dans L’Emploi du temps), Laurent Cantet reste un cinéaste discret,. L’injustice sociale est son thème de prédilection. Il pointe ici du doigt le tourisme sexuel, dérive extrême de la société de consommation. Vers le sud est magnifiquement construit. Cantet et son monteur, Robin Campillo, insèrent des pauses narratives où les confidences des protagonistes féminins se font face caméra., ce qui renforce l’aspect intimiste de l’histoire, et permet surtout au cinéaste de ne pas glisser vers le film à thèses. Legba n’est qu’un produit aux yeux des trois femmes. Cantet explore les rouages de cette domination en surlignant les zones érogènes du corps noir. La mise en scène se fait intelligemment discrète, si bien qu’on rentre sans obstacle dans la complexité et qu’on découvre progressivement que celui qui domine n’est pas forcément celui qu’on croit.
Par ses juxtapositions de plans, Cantet a effectivement l’art de provoquer une sensation de faux-semblants. Sa force de conviction tient dans sa mise en scène d’une intimité, d’une solution intérieure qui explose dans chaque séquence. Elle est soit traduite par une mise en exergue de la beauté de Legba, soit par un foisonnement d’idées entraînant le spectateur dans une frustration délicieuse et miraculeuse. Car le comportement de Legba, moitié dominant moitié victime, traduit un bouillonnement intérieur provoquant ces actes d’une invraisemblance loufoque, rationnellement incohérents. Ce que l’on pourrait croire être du ridicule n’est en fait que le prolongement de nombreuses années de traitement honteux et puissamment mortifère d’une espèce humaine déglinguée et raciste.
Chez Cantet, c’est le détail (nombreux dans ce dernier film) qui est à la source de la compréhension. Cela se manifeste par une multitude d’indices, de petites lueurs vives et rapides, qui permettent au spectateur érigé en sujet autonome de refaire son film. Le corps sexué de Legba évolue au sein d’une société dont les maux se révèlent en cercles concentriques. Les paraboles sont nombreuses , pratiquement invisibles mais pas insensibles. Cantet nous plonge ainsi dans une spirale troublante et parsemée de désirs violents, de sexe et d’illogismes gratuits. Ni les personnages ni nous n’en sortons indemnes.

Avec Charlotte Rampling, Karen Young, Louise Portal et Ménothy César
///Article N° : 4278

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